4 235 jours perdus

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

Ricardo Seitenfus [1]

Le matin du lundi 20 d?cembre 2010, j’ai re?u un appel sur mon portable du bureau du secr?taire g?n?ral de l’Organisation des ?tats am?ricains (OEA) ? Washington. Jos? Miguel Insulza me demandait de quitter Ha?ti. Selon lui, dans un interview accord? ? un journal suisse publi? le jour m?me, j’avais tenu des propos <>.

Depuis lors, mes propos ont ?t? largement relay?s en Ha?ti et ? l’?tranger. De fa?on surprenante, inattendue et radicale, ce relais a ?t? pris le lundi 8 ao?t 2022, exactement 4 235 jours apr?s sa parution, par le secr?tariat g?n?ral de l’OEA ! Du m?me bureau o? est sortie l’assignation pour que je quitte Ha?ti et mes fonctions, est rendu public un long communiqu? dans lequel on retrouve ? grands traits mes critiques et suggestions.

Avant d’aller plus loin, ?clairons l’?pisode de 2010. L’interview a servi uniquement de pr?texte. Les raisons de ma mise ? pied et mon d?part forc? d’Ha?ti sont d’un autre ordre et ont une autre signification.

Peu avant la prise de mes fonctions fin 2008 j’?tais ? Washington et une des principales directives d’Insulza a ?t? celle de me maintenir toujours proche des positions soutenues par l’ONU. Cela devient de plus en plus difficile apr?s le s?isme. Hannabi disparu, remplac? par un Mulet imp?rialiste ? souhait et l’arriv?e en force de Bill Clinton – l’homme aux cinq casquettes (ex-pr?sident des USA, ?poux de la secr?taire d’?tat, pr?sident de la Fondation Clinton, co-pr?sidente de la Commission int?rimaire pour la reconstruction nationale (CIRH) et envoy? sp?cial de l’ONU en Ha?ti) – r?duisent l’international ? une portion congrue. Tout ?tait d?cid? ? l’avance et nous n’?tions que des faire-valoir.

Trois ?pisodes sont d?cisifs : d’abord le malaise na?t de la strat?gie n?gationniste de l’ONU niant sa responsabilit? lors de l’apparition du chol?ra ; ensuite ma position faisant ?chouer la tentative de putsch du 28 novembre contre le pr?sident Pr?val ; enfin mon d?saccord avec les modifications des r?sultats du premier tour de l’?lection pr?sidentielle pr?conis? par les ?tats-Unis et endoss? par l’international, ? commencer par l’OEA. Il fallait donc m’?carter et tout motif ?tait bon ? prendre. On conna?t la suite.

Depuis cette ?poque le Chilien Insulza a ?t? remplac? par l’Uruguayen Almagro et Ha?ti a connu deux repr?sentants sp?ciaux : un a fait du bureau le prolongement de sa chambre ? coucher, tandis que l’autre se d?m?ne actuellement comme un beau diable afin de faire avancer des projets susceptibles d’?pauler Ha?ti dans ce moment critique.

Voici ? chaud quelques observations sur ce document.

Il me para?t que le ton est trop ?lev? et peu diplomatique pour un document officiel, le langage utilis? trop cru, le texte trop long et souvent superficiel. Il prend des raccourcis, proc?de ? des simplifications et il semble ne pas avoir subi les indispensables r?visions car r?dig? d’une fa?on rapide et en comit? restreint. En plus se d?gage de sa lecture une impression de vouloir mettre sur le dos de l’international tous les maux qui accablent l’ancienne Perle des Antilles.

Loin de moi l’id?e d’exempter l’international. Par ailleurs, le titre choisi par Arnaud Robert de mon interview de 2010 est justement <>.[2]

N?anmoins, ? la fin de la lecture du communiqu? il nous reste un go?t d’inachev?, d’injuste, une impression contradictoire et finalement des propositions peu nombreuses et trop superficielles.

Inachev?, car l’absence d’analyse sur les dichotomies ha?tiennes, sur ses sp?cificit?s anthropologiques, sociales et sur le mode de fonctionnement du monde politique. La marque ind?l?bile de toutes les crises de pouvoir en Ha?ti est l’absence criante du sens du compromis, du dialogue, de la prise en consid?ration des vues et int?r?ts des adversaires. En fait, il manque ? ces luttes de pouvoir son ?l?ment central : la politique. Dans <> et d’autres articles, tous publi?s dans Le Nouvelliste, j’ai eu l’occasion d’expliquer ce mode de fonctionnement. M. Almagro ne les a pas lus.

R?dig? ? la va-vite et voulant faire tabula rasa de la coop?ration internationale en Ha?ti, le communiqu? est ?galement injuste. Sans aller plus loin et restant aux actions de l’OEA elle-m?me en Ha?ti et ses deux principaux axes (soutien technique et financier ? l’ONI et au CEP) le communiqu? jette aux orties des d?cennies d’efforts. Moi-m?me, en 2010, afin d’emp?cher la traite d’enfants au lendemain du s?isme, je pris l’initiative de doter les mineurs des camps d’un titre d’identit? provisoire.

Manque de respect et injuste ?galement vis-?-vis de certains personnalit?s dont les actions publiques ont ?t? irr?prochables, respectueuses et constructives : les Fran?ais Jean Rapha?l Dufour, Yves Gaudel et Jo?l Boutroue, les Br?siliens Baena Soares et Igor Kipman, les Chiliens Marcel Young et Cristobal Dupouy, le Britannique John Bevan, le Cubain Ricardo Garcia N?poles, le Dominicain Ruben Sili?, le Tunisien H?di Annabi, l’Allemand Jens Peter Voss, l’?tasunien Luigi Einaudi et le Trinidadien Colin Granderson, entre autres.

Ensuite, une contradiction : apr?s le constat sans appel de l’?chec de l’international, le communiqu? soutient que sans le Blanc rien n’est possible en Ha?ti ! Il faut imaginer que cet indispensable apport doit se faire autrement. Comment ?

Voil?, enfin, le manque de pistes sur cette nouvelle pr?tendue coop?ration de l’international. La seule indication ?conomique souligne le besoin <>. Or, le d?veloppement ?conomique ha?tien doit transiter par l’agriculture afin de fixer le paysan et diminuer le flux migratoire rural-urbain. Ensuite par les services et finalement une frange assez restreinte d’industries.

Cela suffit ! Ne g?chons pas notre plaisir de constater un revirement dans le bon sens de l’organisation h?misph?rique. Sera-t-il durable ou s’agit-il d’une simple ?p?e dans l’eau ou, pire, une op?ration de communication ? M. Almagro et son organisation disposent-t-ils des moyens pour faire de ces propos des actes concrets ?

On peut en douter. Voyons pourquoi.

D’abord, malgr? les critiques acerbes et infond?es ?mises pour des raisons opportunistes, l’OEA est une des organisations internationales les plus d?mocratiques qu’il soit. Nous sommes ?loign?s du double standard, soit de la Soci?t? des Nations ou des Nations unies. ? l’OEA tous les ?tats membres sont en parfaite ?galit? formelle et juridique. En plus les d?cisions sont prises par consensus ou par majorit? qualifi?e.

Ensuite, l’OEA est une organisation dont l’objectif est de rapprocher les positions entre les ?tats membres. Elle ne dispose pas de moyens militaires – il faut faire appel au moribond TIAR – et ses moyens financiers sont d?risoires avec un budget r?gulier annuel inf?rieur ? 100 millions de dollars am?ricains. Pour couronner son d?nuement, il y a la d?pendance. En effet, plus de 60% du budget est ? la charge des ?tats-Unis.

Cr??e par la Charte de Bogota de 1948, l’origine de l’OEA remonte ? la fin du XIXe si?cle avec l’Union panam?ricaine et le Bureau de Jurisconsultation cr?? afin de pr?venir les conflits r?gionaux. Un contemporain r?sumait ainsi les relations dans les Am?riques ? cette ?poque :

<>

Ha?ti ?tait la souris en 1915.

N?anmoins l’OEA n’est pas <> de Washington comme le soulignent, dans une formule-choc, certains critiques. Car si elle venait ? dispara?tre, finirait ?galement cette enceinte qui sert d’exutoire aux dol?ances, aux malentendus et aux conflits. Alors, on reviendrait au Bal des souris…

Par cons?quent, quand bien m?me il faut reconna?tre le foss? existant entre les principes juridiques de l’OEA et la r?alit? objective de la politique ext?rieure des ?tats membres, son existence permet que la majorit? des conflits interam?ricains trouvent un lieu o? la parole prend la place de la ba?onnette.

Voil? l’organisation de M. Almagro, r??lu par l’Assembl?e g?n?rale et dont le mandat ira jusqu’en 2025. Donc, pas de possibilit? de le renvoyer par un simple coup de t?l?phone… Il n’emp?che que lorsque Washington veut la t?te d’un dirigeant d’une organisation internationale (Boutros Ghali ? l’ONU, Mauricio Bustani ? l’OPAQ ou encore les crises permanentes avec l’UNESCO) ils trouvent un moyen de s’en d?barrasser.

Donc, j’esp?re que M. Almagro a pondu ce document avec la connaissance de Washington et que celle-ci le prendra en consid?ration, surtout ? ce moment o? s’acc?l?rent les boat people ha?tiens en direction de la Floride.

Enfin, ? part les ennemis jur?s de l’actuelle administration de l’OEA, ? savoir le V?n?zuelien Maduro et le terrible couple Ortega/Murillo au Nicaragua, M. Almagro vient d’ajouter une nouvelle corde ? son violon : r?soudre la crise ha?tienne ! L? o? tous ont ?chou? – des Clintons au Conseil de s?curit? de l’ONU en passant par la pl?thore des ONG et les actions sud-am?ricaines – l’actuel SG de l’OEA rel?ve le d?fi. R?ussira-t-il ?

Coh?rent avec ma pens?e et mes actions, voici quelques suggestions.

D’abord ce qu’il ne faut pas faire :

Se dessaisir du dossier au profit de la CARICOM. Celle-ci peut ?tre utile et m?me indispensable, mais elle ne poss?de pas les moyens pour mettre en oeuvre ses vell?it?s.

Faire tr?s attention ? la succession de M. Almagro. Des armes commencent ? ?tre affut?es et des politiciens se pr?sentent comme des soi-disant ?minents <>. Gare ? eux car ils font partie du probl?me et non de la solution.

Ne pas ?carter les Nations unies pour les projets de d?veloppement et ne pas ?loigner les ONG pour l’aide humanitaire.

Ensuite, mes propositions :

Sur le plan politique aider ? la signature d’un Pacte de Libert?s et de Garanties D?mocratiques soutenu par le Conseil de s?curit?.

Proposer une m?diation internationale pour arriver ? un consensus politique.

?tablir un calendrier de 12 mois avec 4 objectifs : composition du CEP, r?forme constitutionnelle, nouvelle loi des partis politiques, organisation des ?lections g?n?rales.

Appui logistique, mat?riel et en intelligence ? la PNH

Cr?dits agricoles

Plan de r?cup?ration des infrastructures

En 2010 j’avais ?crit que <>.

Ensuite, je soulignais que <>.

Enfin, <>.[3]

[1] Repr?sentant sp?cial de l’OEA en Ha?ti (2009-2011), auteur entre autres livres, de Les Nations unies et le chol?ra en Ha?ti : coupables mais non responsables ? et de L’?chec de l’aide internationale ? Ha?ti : dilemmes et ?garements, tous les deux publi?s par C3 ?ditions. Ces livres sont disponibles ?galement en anglais, espagnol et portugais.

[2]http://www.dadychery.org/2011/01/03/haiti-is-the-proof-of-the-failure-of-the-international-assistance/

[3] Source: Le Temps, lundi 20 d?cembre 2010 via Haiti Libre’s Arnaud Robert.

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