A la d?couverte de Pierre-Raymond Dumas

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Premier jour sur terre ?

Premier jour de classe ? Avec mon peu de sens de la chronologie, vais-je m’en souvenir avec exactitude ? Je ne me rappelle pas. A deux ? A quatre ans ? Affol?, angoiss?, j’ai pleur?, comme tous les futurs ?l?ves moyens. On m’a forc? ? y aller. Comme le reconna?t Philippe Ari?s, l’enfance a longtemps ?t? ignor?e des historiens et <>. Dans ce domaine, les choses se passent, semble-t-il, comme si au fur et ? mesure de l’?volution de la psychologie f?minine, les hommes s’y adaptaient, consentant ? une sorte de processus de d?colonisation supportable parce qu’il est tr?s lent, et pr?f?rent le gouverner plut?t que le subir. Il resterait donc ? former une nouvelle pens?e de l’enfance ha?tienne qui ne soit pas un recueil de clich?s, ? changer de perspective ou, mieux, ? inventer un regard qui la consid?re en tous points. Depuis, de l’eau a coul? sous les ponts.

Oserais-je donc dire que la perspective d’une fin nous guide d?s les pr?mices ? Bien malgr? moi, j’ai eu de la peine ? trouver de l’inspiration pour r?pondre ? cette question, c’est vrai. Diff?rents ?v?nements r?cents avec des aspects dramatiques de l’existence (pauvret?, marginalisation, ch?mage) m’ont fait penser ? mon pass? plus que de coutume et c’est pour cette raison que j’ai eu envie d’y voir plus clair. Il s’agit non pas d’une optique voyeuriste ou th??trale, mais bien du besoin de briser le silence autour de sujets sociaux tabous : l’analphab?tisme ou l’illettrisme, la scolarisation b?cl?e, le d?crochage scolaire, le manque de formation, etc.

Avec enthousiasme et connaissance de cause, je recommande particuli?rement la lecture de Jean-Jacques Rousseau. Selon lui, l’?ducation doit se r?aliser par le biais d’un apprentissage empirique plut?t qu’uniquement th?orique et analytique. Son Emile (1762) est d’ailleurs le seul ouvrage philosophique int?gralement d?di? au fait de grandir. Sorte de manuel pratique le plus clair et le plus pr?cis jamais produit par les Lumi?res, il relate une exp?rience qui consiste ? ?duquer un gar?on ordinaire dans des conditions qui lui permettront de devenir un adulte libre. Emile est ?lev? de fa?on ? n’avoir aucune habitude. <>, nous dit le philosophe Rousseau.

Premi?re ?cole ?

En bref, j’ai d?but? mes ?tudes avec Mme Am?d?e, ensuite ? l’Union School et ? l’?cole primaire de Fritz Denis. D?s le d?part, mes ann?es d’?tudes pr?-scolaire et primaire ont ?t? une p?riode difficile, tortueuse m?me, marqu?e par un long apprentissage. Persuad? d’avoir la Providence avec moi, je suis entr? au Coll?ge Mixte de P?tion-Ville, fond? en 1968 et dirig? avec d?vouement et brio par le couple Ginette Chouloute et Jean-G?rard <> Pierre o? j’ai effectu? mes ?tudes primaires et secondaires jusqu’? la classe de rh?to.

Lorsque je pense ? mes professeurs Jean-G?rard ”Asn?” Pierre et Ginette Chouloute, form?s par l’esprit des Lumi?res, je vois invariablement d?filer les images de lectures expliqu?es et de calculs. Les sciences sociales et les sports, c’est eux, l’instruction civique, c’est eux. Avec ce magnifique duo, on sentait comme une intelligence, une vivacit?, une abn?gation patriotique bienvenues. Orateur surprenant par sa voix r?fl?chie et convaincante, Jean-G?rard ”Asn?” Pierre, arr?t? pour activit?s communistes puis lib?r? en d?cembre 1976 pour s’exiler en France, impressionne par sa capacit? ? convaincre sans d?ployer la force ou les d?cibels superflus. Ma?trisant plusieurs mati?res, y compris les math?matiques, il articulait la langue fran?aise avec une forme d’application mais sans h?sitation aucune, comme l’aurait fait un grammairien voulant que chaque vocable prononc? f?t saisi distinctement par ses ?l?ves et s’imprim?t aussit?t dans leur m?moire. Que son ?pouse ait courageusement gard? le cap, c’est forc?ment une petite victoire. On sait la passion qu’elle voua ensuite ? l’enseignement, le hissant avant d’autres au rang de Paladin des temps modernes. Pas possible non plus pour cette hyperactive de rester assise ? son bureau. Femme intelligente, brillante, d’une volont? de fer, tr?s scrupuleuse, la silhouette mince, Ginette Chouloute ?toile distante, oui, mais si proche en m?me temps de son temps. L’allure s?rieuse, mais loin d’?tre aust?re, et un brin de s?duction portaient sa voix fluide. Oui, elle pouvait ?tre tr?s s?v?re. Le probl?me est que son discernement et son soutien sont loin d’?tre inconditionnels. Dans les moments o? la sanction, le r?confort, les marques d’encouragement et d’?valuation devraient primer, elle diss?que la situation, ?value les responsabilit?s de chacun et rend son jugement.

C’?tait le plus joli couple que j’ai connu, enti?rement vou? ? l’?ducation, ? la rel?ve g?n?rationnelle, ? la qu?te du bien collectif. Dans le sillon de l’?mile de Jean-Jacques Rousseau qui con?oit la formation des enfants dans la perspective d’une am?lioration du genre humain et l’enfant comme un adulte en puissance, quiconque penserait l’enfance s’int?resserait in?vitablement ? son ?ducation, c’est-?-dire in fine ? la perspective de son effacement. C’est pour cela qu’il faut lutter, et durement, d’une lutte qui justifierait ? elle seule une existence, tant quelques r?sultats pratiques modifiaient la trame d’innombrables vies fragiles. Des vies dont les hommes n’ont m?me pas id?e. M?me quand il s’agit de leurs propres enfants. C’est ainsi, paradoxalement, toujours ? l’adulte ou ? un <> que l’on porte int?r?t en se penchant avec rigueur, ? travers la question de leur ?ducation, sur le berceau des enfants. Il faut retrouver ses rep?res.

Premi?re fess?e ?

Oubli total. Par contre, la derni?re grande fess?e, je n’oublierai jamais cette sc?ne violente, ces coups de <> que ma marraine m’avait inflig?s pendant plusieurs minutes. Avec une s?v?rit? dont elle n’aurait jamais fait montre vis-?-vis de ses propres enfants. Raison ? Parce que j’avais regagn? la maison ? une heure tardive (11 heures – 12 heures) apr?s avoir dans? dans le groupe rara <> (de P?tion-Ville). Un incident dramatique dont je ne me suis jamais remis.

Adepte d?s mon plus jeune ?ge de la musique populaire, folklorique ? cause de ses rythmes baroques, je n’aime pas en parler, non sans une certaine amertume. Intrigu? et r?fractaire tout ? la fois, j’?tais tellement malheureux de voir ma m?re adoptive avec un aussi lourd chagrin que je d?cidai que jamais elle ne pleurerait ? cause de moi, que dor?navant je m’effacerais, je ferais comme si je n’?tais pas l?, je ne demanderais jamais rien, je grandirais, et vite.

Premi?re honte ?

Premi?re grande frustration ? Lorsqu’on a ferm? l’orphelinat o? j’ai grandi ? P?tion-Ville. Nous n’?tions pas tous enfants abandonn?s et <>, enfants pauvres, enfants sans support paternel ou familial, nous ?tions plus d’une vingtaine. Certains sont morts, fauch?s par les malheurs de la vie, d’autres se sont dissip?s ? travers le monde pour la plupart. On a la chance d’?tre en vie, quelle incroyable aventure ! Comment se remettre d’une telle perte ? L’esp?rance qui est tout naturellement li?e ? l’enfance reprenait le dessus comme une ?cume d’optimisme, un baume. Le premier choc ?motionnel, c’est sans doute la violence d’?tre d?fini <>. C’est vraiment ? ce moment-l? que je me suis rendu compte qu’il y avait r?solument quelque chose qui posait probl?me, quelque chose tr?s pesant qui d?passait ma personne.

Vous me direz : quelle vie ! Presque tous les comportements de ce temps-l? pr?sentent ? la m?moire un visage ambigu de Janus. Un c?t? haletant, enthousiaste, un autre inqui?tant, al?atoire : et le regard critique dont nous ?tions incapables alors, il a bien fallu, le temps passant, les larmes affluant, apprendre ? le diriger sur nous-m?mes. Bien ?videmment, notre enfance, notre milieu familial, c’est marquant et d?terminant pour le d?veloppement de la personnalit?.

C’est sur les ?preuves que l’on b?tit la r?ussite ou la stabilit?, comme on sait, si on n’en meurt pas ! Il faut apprendre ? d?culpabiliser, ? prendre de la l?g?ret?. Malgr? tous ces effets sur ma vie, je n’ai aucun regret. Cette conscience-l?, elle est partout, elle nous met en ?veil en permanence. Mais il vaut mieux ?a que de ne pas savoir. Il faut d?noncer et enqu?ter sur une sombre r?alit? ha?tienne : l’enfance malheureuse, entre extr?me pauvret? et souffrances diverses. Une immersion dans une immense mis?re sociale dont personne n’en parle, alors qu’Ha?ti traverse le marasme ?conomique de l’interminable transition. Ch?mage et pauvret? frappent le pays sans que les gouvernements successifs n’apportent de solutions ; des millions d’enfants expos?s ? la prostitution et ? la drogue vivent dans une grande pauvret?, dont des dizaines de milliers d’enfants des rues, des orphelins pour la plupart, crois?s ici et l?, au d?tour d’une banlieue hupp?e ou quelque part ? l’entr?e des lieux de loisirs. Des enfants sales aux membres d?form?s, mendiants agressifs, avec des regards plaintifs, des loques sur des petits corps d?charn?s non, vraiment, nous ne voulons voir ?a.

Car, chose curieuse, si Ha?ti est l’un des pays du monde avec un taux exponentiel de natalit?, c’est aussi celui o? l’on fait le moins pour eux. Parfois pourtant un scandale ?clate. Pa exemple des enfants en armes, violents et intraitables. Criminels en fonction. Alors les m?dias en parlent. Ce sont de <>, et les faits divers, voil? ce qui int?resse le public, les honn?tes gens, les poss?dants (au demeurant insensibles au sort lamentable de ces <>). Face ? cette barbarie qui ronge le pays, il nous reste, ? chacune et ? chacun, ? cultiver cette humanit? dont fit preuve ma m?re adoptive. Qu’en d?pit du plus grand d?nuement, on partage son pain avec plus affam? que soi.

Premier flirt ?

A l’?re de la r?volution num?rique, des <>, du mouvement #MeToo et des r?seaux sociaux, r?fractaire ? l’exhibitionnisme, je suis plus discret et plus prudent que jamais. Il est vrai que depuis l’essor d’internet on a plus de facilit?s ? parler de soi, ? faire ?talage d’inspiration autofictionnelle ou autobiographique. Notre pass? proche semble d?sormais plus ?loign? de nous-m?me que les d?cennies pr?c?dentes.

Mais lorsqu’il s’agit de veiller ? ce que nos meilleurs souvenirs ne tombent dans l’oubli, il semble qu’une partie au moins de cette ?nergie pourrait ?tre mieux utilis?e ? transmettre des exp?riences, plut?t qu’? se congratuler ou s’apitoyer sur son sort. Impossible ici de sortir de ma zone de confort !

Premier baiser ?

Il faut raviver mes souvenirs. C’est d?j? trop loin certainement. On ne peut pas exprimer en mots ce qu’on a v?cu par des ?motions et des affects. Avec ma m?moire d?faillante. Raconter son enfance, raconter sa vie sentimentale, sexuelle, c’est bien, encore faut-il avoir quelque chose ? raconter path?tiquement et une fa?on de le raconter.

Mais peut-?tre faut-il reconna?tre comme Julian Barnes, auteur de Le Perroquet de Flaubert et de L’Homme au Manteau rouge, que, s’il peut comprendre une vie, il lui est difficile de capter les profondeurs de l’amour. A d?faut de fournir une r?ponse directe, j’ai pris le parti de m’en amuser. Et sur les enjeux et les limites d’une biographie, en commentateur quasi-talmudique, Julian Barnes propose une r?flexion magistrale, tr?s sophistiqu?e. A l’encontre de l’accumulation de faits ou des <> romanc?es, appel?es d?sormais des <>, il constate avec un certain aplomb : <>

Premier amour ?

Premi?re nuit d’amour avec une femme ? Avec mon ?pouse, bellissima et impeccable … Oui, passons tout cela sous silence. Un coup de foudre ? Peut-?tre.

Alors que l’?volution des technologies et de nos habitudes de lectures ont profond?ment boulevers? la presse mondiale, on commence ? bien voir les menaces de ces changements sur notre vie priv?e.

Premi?re fois que vous avez fait l’amour ?

Passons encore sous silence ce genre de question ! Malheureusement, pudique ? l’extr?me, je n’ai pas une m?moire photographique. En ces temps abondants de voyeurisme num?rique, le public ne peut rien attendre de moi, car, ? mes yeux, le meilleur moyen de profiter de l’exp?rience et des joies du pass? est de ne pas s’exhiber.

Premi?re grande passion ?

Regroupant plusieurs centres de recherches (en d?veloppement rural, en histoire de l’art avec Michel Philippe Lerebours, historiques avec Jacques Cauna), l’Institut fran?ais en Ha?ti, sis au Bicentenaire – la Cit? de l’Exposition dont la d?composition grima?ante est devenue le symbole de la d?ch?ance nationale – que je fr?quentais assidument m’a permis de tomber amoureux du cin?ma. A cet ?gard, le directeur de l’Institut fran?ais en Ha?ti, Henri Micciolo, joua un r?le cl? en tant que vulgarisateur. C’?tait aussi un cin?phile enflamm?, fin connaisseur en particulier de la Nouvelle Vague (<> de Marguerite Duras, <> de Jean-Luc Godard), d’Alain Resnais et un passionn? de la peinture ha?tienne. Bient?t, fantasme coutumier du cin?phile, je deviens critique. C’est lui qui m’am?ne ainsi ? me passionner pour tout ce qui est peinture na?ve, primitive, sophistiqu?e ou moderne ha?tienne. Notamment Lionel Saint-Eloi, Valcin II, Dieudonn? C?dor, C?lestin Faustin, entre autres. Quiconque regarde un tableau d’un peintre na?f peut faire voyager son oeil parmi des d?tails – la forme des animaux, les biens comestibles, les lumi?res, les paysages, le fabuleux surnaturel – qui donnent ? l’ensemble sa vraisemblance et favorisent une immersion totale.

L’id?e qu’on s’enrichit par le cin?ma, que le cin?ma forme et apporte beaucoup de connaissances et de joies comble un vide ou au moins suscite des vocations. C’est une v?rit?. Le d?but d’un int?r?t obsessionnel pour les films et d’une attention soutenue pour les arts de la sc?ne qui seront jusqu’au bout l’une des grandes passions de ma vie. Le cin?ma est un art du mouvement, un art en constante ?volution aussi. Mais, ajoute le philosophe fran?ais Henri Bergson avec autorit?, ce mouvement est une illusion, reconstitu?e ? partir d’une succession d’images fixes. Ce qui est prodigieux ? tous points de vue. L’art cin?matographique pose, en substance, la question de la transmutation du discontinu en continu. Il y a dans le cin?ma ce paradoxe : on est ? la fois dans le confidentiel et l’universel, dans la force et la faiblesse, dans le soleil et l’ombre. Et c’est tr?s souvent d’une grande beaut?.

Premi?re sc?ne de jalousie ?

Autant le dire tout de suite, il y a jalousie et jalousie. On y marche interminablement dans le ressentiment. La jalousie de type amoureux ou conjugal ? Ce n’est pas nouveau. Et c’est tr?s courant, parfois toxique. C’est avant tout une question de personnalit?.

Apr?s r?flexion, il m’est venu ? l’esprit que l’?tre humain a diff?rentes fa?ons de faire face ? cet effroi, ? ce trouble du comportement que les n?vroses (avec toutes les limites que cette d?finition comprend), pourraient ?tre l’exacerbation de cette tentative d’y faire face. Cette passion-l? ? laquelle je suis ?tranger lac?re.

Premi?re bagarre ?

Quelle importance aujourd’hui ! Apr?s plus de soixante ans d’existence, je me d?couvre un ?tre non-violent. Totalement. C’est ici la question incontournable et r?currente de la violence qui est pos?e. Comme r?solution des conflits, des diff?rends, m?me au plus jeune ?ge. ? mon sens, l’acceptation pleine et enti?re de la violence conduit ? la sant? fondamentale alors que son refus ? la pathologie. Le point du v?cu sur lequel <> revenait le plus souvent et qui a sans doute eu le plus d’effet sur moi, ce sont la m?diatisation et la p?nalisation de la violence (conjugale). Par la peur de quelque chose de troublant, mais la perte de la libert?. Nous ne sommes pas tous et toutes attir?-e-s par la violence et ceux et celles qui le sont ne le sont pas tous et toutes pour les m?mes raisons.

Mais si j’ai grandi en s?curit?, je me consid?re comme une sorte de survivant, profond?ment impr?gn? de tradition biblique, juive m?me, avec un c?t? discursif. Les traumatismes, les crises, les catastrophes se sont succ?d?, d?coulant les uns des autres au cours de ces derni?res d?cennies. On en parlait sans arr?t, on n’a pas travaill? dessus. Les malheurs collectifs se sont additionn?s, agglom?r?s, pour devenir comme un boulet ?norme : ils restent tr?s pr?sents et nous emp?chent d’avancer.

Premier po?me ?

Po?sie cr?ole : <> in Bon Nouv?l, 18e ann?e # 198, janvier 1985. Pour moi, la po?sie se dit aussi par l’?motion, par le prisme des d?tails, qu’il faut consid?rer comme un ?lan pulsionnel. La po?sie est faite de choses grandes mais aussi de choses minuscules. Il faut s’int?resser aux choses minuscules. Souvent, les po?tes adoptent une position en surplomb, mais ce surplomb coupe du corps, de l’effet, de tout ce qui fait la nuance de l’?tre. Par la suite, j’ai continu? ? ?crire et ? publier des po?mes en cr?ole (<>, Le Nouvelliste 11 f?vrier 1985 ; <>, Le Nouvelliste du mercredi 3 au dimanche 7 avril 1985). Avec une ferveur comme adolescent, mes po?mes et fictions en fran?ais sont rest?s in?dits.

Mais mes po?tes pr?f?r?s s’appellent : Anthony Phelps, Marina Tsvetaieva, Saint-John Perse, Aim? C?saire. <>, commente Georges Didi-Huberman, philosophe, historien de l’art, auteur d’une soixantaine d’ouvrages, l’un des penseurs fran?ais actuels les plus inspirants. Ecrire en cr?ole ?tait pour moi un argument convaincant. Je suis persuad? que c’est beaucoup plus facile d’apprendre ? lire en utilisant sa langue maternelle, sans que cela n’emp?che l’acc?s ? d’autres langues. D’avoir sa propre langue comme base linguistique ne peut qu’approfondir et am?liorer le niveau g?n?ral de compr?hension et d’expression. En fait, on peut dire que la francisation de la minorit? dirigeante ha?tienne s’est faite contre le cr?ole, ce qui est connu, mais aussi contre le vodou ? … Mais je crois que tout cela est diff?rent aujourd’hui et qu’on a pris conscience du fait que c’est la langue que parle la majorit? du peuple, la majorit? du temps. C’est partout maintenant : dans la publicit?, dans les m?dias, dans les ?coles, dans toutes les chansons branch?es. Pendant longtemps, le cr?ole n’?tait pas encourag?, voire interdit dans les ?coles.

Premier texte ?crit ?

En gros, je crois l’avoir ?crit ? l’?ge de 13 ans ou 14 ans et, insatisfait, je l’ai d?chir? avec empressement. C’?tait un po?me en vers. Pourtant Laurore Saint-Juste qui habitait ? la rue Rebecca ? P?tion-Ville comme moi, historien et publiciste de renom, m’avait dit : <> Vous imaginez combien cela a pu me soulager et me rendre heureux. On ne le verra plus marcher de ce pas pos?, comme le grand po?te ha?tien Emile Roumer d’apparence tr?s misanthrope, livre en main et raconter toutes ses histoires du temps pass? o? il aimait tellement se replonger l’?poque actuelle, notre ?poque – pauvre ?poque – lui paraissait plut?t banale et souvent m?me vulgaire. Pour le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, les meilleures pens?es viennent en marchant. Sur les sentiers de montagnes de haute Engadine [dans les Alpes suisses] par exemple, o? il a imagin? son oeuvre la plus connue, Ainsi parlait Zarathoustra. Quand on a v?cu tellement longtemps on a des choses ? raconter aux jeunes. Le plus ?tonnant, c’est que ce fut toujours ? mes yeux une activit? qui allait d’elle-m?me, comme si ?crire ?tait la chose ? la fois la plus naturelle et la plus pr?cieuse. A force d’?crire, je savais un tas de choses pr?matur?ment, compliqu?es m?me.

Difficile d’?voquer cette p?riode de ma jeunesse sans citer des noms, sans mentionner certaines rencontres. De toute ma vie de journaliste, reporter au d?but, je n’ai jamais rencontr? d’?quivalent. Il y a ceux dont on pensait d?j? tout conna?tre. Et ceux que l’on va d?couvrir. Pour Billy Wilder, destin? ? devenir avocat, voici la r?gle d’or du bon reporter : <>. Traduction : ne laissez jamais la v?rit? vous emmerder.

En dehors du journal Le Nouvelliste qui a ?t? une v?ritable ?cole pour moi avec sa pl?thore de journalistes seniors, d’essayistes, de professeurs comme Lucien Montas, G?rard Jolibois, Gerson Alexis, Carlo D?sinor, Pierre-Robert Auguste, Ralph Boncy, Achille Aristide, Carl Labossi?re, Aubelin Jolicoeur, W?bert Lahens, Roland L?onard, Laurore Saint-Juste, Rapha?l F?qui?re, G?rard Maisonneuve, Roger Milcent, Fritz Deshommes, qui gardaient leur fra?cheur d’esprit pour mieux accompagner les plus jeunes, il y a eu Frank?tienne avec qui j’ai eu plusieurs entretiens et sur qui j’ai ?crit un certain nombre de textes critiques d’inspiration psychanalytique.

A sa parution, <>, paru aux ?ditions Fardin en 1975, provoqua une v?ritable bataille rang?e dans un milieu litt?raire partag? entre peur et fascination. Un pr?c?dent choc : le terme n’est pas trop fort pour d?crire l’irruption sur la sc?ne litt?raire ha?tienne en 1972, du premier roman spiraliste de Frank?tienne, ”Ultravocal”. Certains critiques sont r?vuls?s. Ce magicien boulimique cr?e des images drolatiques et incongrues, rendant folle la synth?se et absurde le sens. Ses traits d’esprit font s’entrechoquer les mots qui laissent planer un humour noir et grin?ant. Un artiste ? la personnalit? hors du commun : peintre, po?te, musicien, chanteur, dramaturge, acteur … On retrouve cette absence de complaisance dans ses choix linguistiques et esth?tiques. Charismatique au plus haut degr?, il aura en effet men? un combat ?ternel contre toutes formes d’obscurantisme, portant ses id?es de ses ouvrages ? la vie politique et citoyenne du quotidien. Rien d’?tonnant donc ? ce que ce penseur des marges et des limites demeure central dans le champ artistique et intellectuel contemporain. Sa m?moire photographique lui permet de retenir tout ce qu’il lit. On le prend pour un fou, un exalt?, un original excentrique.

Premier texte publi? ?

Musique : ”Z?kl?, les airs proph?tiques” in Le Nouvelliste, vendredi 21 janvier 1983. C’est gr?ce ? Ralph Boncy que j’ai pu rencontrer Lucien Montas qui dirigeait ? l’?poque Le Nouvelliste. Ce dernier fut assur?ment l’un des grands journalistes de son temps et Ralph Boncy, form? au Canada, un des plus brillants critiques ha?tiens, avec un regard toujours plus vif sur le monde d’aujourd’hui. Parolier du groupe Z?kl?, Ralph Boncy qui vit aujourd’hui ? Montr?al est un journaliste, un critique exceptionnel, dont chaque texte surprend par l’originalit? du ton, la simplicit? des images, la justesse de la vis?e. Et ce que m’ont appris Lucien Montas et Ralph Boncy, tr?s profond?ment, c’est ce sens du travail bien fait. Figure majeure de l’Association des journalistes ha?tiens qu’il contribua ? fonder, Lucien Montas c’?tait d’abord quelqu’un de bienveillant. C’est quelqu’un qui n’acceptait pas facilement les compliments, mais il avait tout simplement ?t? ma force et mon soutien pendant toutes ces ann?es, et moi, ainsi que plusieurs g?n?rations de journalistes, et ce pays et bien d’autres intellectuels ou professionnels de la plume, avons envers lui une dette plus grande qu’il ne le pr?tendait jamais, ou que nous ne le saurons jamais. En tous points, je pense que c’?tait la clef de sa philosophie, de son ?thique : son premier mouvement c’?tait de transmettre aux jeunes mais son deuxi?me c’?tait ?viter d’?tre press?, maladroit, ne pas tomber dans l’aventurisme. C’est au quotidien de la rue du Centre que je me suis mis au travail, qu?mandant conseils et corrections, avide de connaissance et d’une curiosit? sans bornes : j’?tudie les sciences sociales, la philosophie, les arts, l’histoire ?conomique d’Ha?ti, la psychanalyse, le vodou, les lettres ? bien des ?gards, participe ? des conf?rences, m’investis dans mes premiers projets de publication. Avec beaucoup d’enthousiasme, j’effectue en novembre 1987 – mars 1988 en France ? un stage de formation en journalisme multim?dia au Centre international des ?tudiants et stagiaires.

Ce voyage d’?tudes fut enrichissant. Une joie et non une mis?re. Car au fond quoi de plus enthousiasmant que Paris avec ses rues bond?es de librairies et de galeries ? Cela m’habite ?ternellement. Journaliste ?tranger stagiaire, je vivais ma vie du mieux que je le pouvais, tant?t en restant ? la marge des normes dominantes, tant?t au travers de nouvelles pratiques culturelles, comme les pratiques professionnelles et normatives, et aussi gr?ce ? de nouvelles formes d’amiti? (africaines, arabes). Quelle merveilleuse capitale ! Paris est le centre de la culture, libert?, m?tissage, nouveaut?s, joie de vivre, et les spectacles, ah, les spectacles. C’?tait une exp?rience de grande ampleur avec tous les stagiaires ?trangers, africains pour la plupart. Comme je l’ai d?j? dit, ?tant francophone, nous pouvions communiquer sans difficult?. Tout y est, odeurs de livres, d?couvertes incessantes, promenades, travaux didactiques.

Premier dipl?me ?

Certificat d’?tudes primaires.

La formation continue n’est pas un concept limit? ou r?ducteur ?vident : l’?tude sp?cialis?e semble un objet intellectuel plus imm?diat et l?gitime. Pourtant … Mais de l? ? en d?duire que de tels int?r?ts d?termineraient, ? eux seuls, le contenu m?me des connaissances scientifiques, il y a un pas qui me semble intellectuellement infranchissable.

Premi?re voiture ?

M?morable pour moi, une petite Honda Civic (deux portes) qui appartenait ? mon ?pouse. Par l?, on pressent la sid?ration, mais aussi le resserrement des liens autour d’un tel ?v?nement, dans cette famille aimante et unie.

D?cliner m?me par bribes ses m?moires est toujours malais?. Absolument. Peut-on tout dire ? Non, ? mon avis. Comment ne rien oublier ? l’heure actuelle ? Faut-il s’effacer ou laisser le <> ha?ssable s’imposer au lecteur ? C’est tout un autre d?bat. En quoi le r?cit de sa propre vie peut-il int?resser le grand public ? La confession n’est-elle pas une notion embarrassante et pr?somptueuse (<>, affirmait Winston Churchill) ?

Premier travail ?

Celui d’enseignant (5 gourdes/heure au d?but de ma carri?re). Jusqu’en 2004, c’?tait 2 500 gourdes le salaire d’un professeur de lyc?e. C’est en ?tant utile ? autrui que l’on est, in fine, utile ? soi !

Quand tu deviens professeur, tu es aussi beaucoup plus empathique et sensible. D’une mani?re assidue, j’ai commenc? ? lire beaucoup d’essais, ?couter ?norm?ment d’a?n?s ? ce sujet et ? la fin, tu te sens ragaillardi. Mais quand je me suis int?ress? en m?me temps au journalisme, on parlait de la R?forme Bernard, de la valorisation du cr?ole, que d’histoires g?niales. On ne m’avait pas pr?venu que ma vie allait ?tre totalement bouscul?e, radicalement chang?e. Quand on s’attelle ? ce sujet, on se nourrit en permanence et d?construit jusqu’? la fin de sa vie. Et dans le fond, ?a p?se. On ne m’avait pas dit non plus que, quand tu d?cides de l’ouvrir, de t’engager en tant que critique d’art, essayiste par la suite, ?a ne rend pas forc?ment toujours heureux et ?a a des cons?quences irr?m?diables.

Premier gros chagrin ?

Quand j’ai appris que j’?tais orphelin. D?luge. Elev? pendant toute mon enfance dans un orphelinat appel? <> situ? ? la rue Panam?ricaine ? P?tion-Ville, financ? par des Am?ricains, je fus adopt? ? la suite de sa fermeture par Simone Jean-Paul (Man Simone pour les intimes) qui ?tait l’une des dirigeantes de cet orphelinat. : elle avait l’air d’avoir re?u la moiti? du monde sur elle. Avec son franc-parler, sa fiert? d’?tre noire et son ind?pendance, Man Simone ?tait l’une des premi?res h?ro?nes de ma vie, pour moi. Il y avait chez elle un optimisme contagieux.

D’une infinie bont?, n?e d’une m?re analphab?te et vodouisante de surcro?t, elle avait un physique de reine, la prestance du h?ron cendr?, les pommettes hautes d’une m?re sup?rieure et l’impeccable chignon de l’ic?ne protectrice. Tout lui allait, tout l’avantageait. La blouse blanche d’infirmi?re – ph?nom?ne rare ? l’?poque. Le collier de perles. La lavalli?re et la cape proven?ale de la femme hyper disciplin?e. M?me le chapeau de c?r?monie et la rosette de grand officier, elle les portait comme des bijoux de famille. Son enfance a ?t? assombrie par une s?rie de pertes pr?coces (p?re et fr?re). Une douleur immense, jamais ?teinte, qui avait s?rement ?t? un frein ? son d?sir d’?tre m?re. Demeura en elle cette peur de la perte, ?a elle ne l’aurait pas support? ? nouveau. Un point saillant, c’est de montrer que face ? son choix de non maternit?, les gens tentent d’apporter une analyse psychologisante, ?mettant l’hypoth?se que son enfance a ?t? malheureuse … Absolument, c’est tr?s fr?quent, Il y a beaucoup de nuances, ? vrai dire. Tout n’est pas vrai. Il faut rationaliser ce choix qui d?range de ne pas avoir d’enfant et neuf fois sur dix, on le rationalise en trouvant des causes n?gatives. L’enfance malheureuse en est un grand classique, avec le soup?on d’?go?sme, et l’insulte <>. Pour revenir ? Simone de Beauvoir qui n’a pas eu d’enfants, elle dit quand m?me d?j? tout sur la construction du mythe de la maternit?, tenu pour ?tat supr?me du d?veloppement de la femme. C’est vrai que c’est tr?s souvent une valeur refuge, un investissement aux yeux des Ha?tiens. Mais pour tout le monde, pas juste pour celles et ceux qui ne souhaitent pas avoir d’enfant. Et aussi, citant ici Spinoza en m?moire de ma m?re adoptive : <> Peut-?tre que le voeu d’avoir des enfants est aussi influenc? par une enfance malheureuse, dans un acte de r?paration. Et puis un enfant doit ?tre une r?ponse ? un d?sir d’?tre p?re de l’homme que l’on aime.

Fervente catholique, humaniste, c?libataire endurcie, farouchement ind?pendante, dis-je, Simone Jean-Paul qui m’a inculqu? le go?t de la lecture, de la r?flexion et du travail bien fait impressionnait et rassurait. Cette ?ducatrice engag?e parvient ? tenir ensemble deux buts ?ducatifs faussement contradictoires : laisser l’enfant ?tre lui-m?me, tout en lui permettant de progresser dans <>. Gr?ce ? elle, c’est ainsi que je deviendrai un jour un ?crivain de langue fran?aise : parce qu’elle m’avait encourag?, guid? et accompagn? d’une fa?on exemplaire. C’est le courage qui dominait son caract?re, elle ne l?chait rien ! Une qualit? plus que rare pour une femme du si?cle pass?. Dans son cas, je ne crois pas que les propos de l’?crivain Isaac Bashevis Singer soient appropri?s : <>. Sa foi en Dieu ne l’emp?chait pas d’?tre pratique. N?e r?volt?e, elle avait un sens aigu de la justice. Cela me semble ?tre assez contemporain, actuel, cette id?e d’?tre performant sur tous les points.

Quand j’ai compris que j’?tais orphelin, il a bien fallu vivre ainsi, courageusement, avec ce vide abyssal. Voil?. Tout le reste depuis, c’est la vie. Avec ses hauts et ses bas. Il faut s’?loigner un peu de son malheur, bien s?r, mais aussi se rapprocher, avoir une double distance.

Premier mariage ?

Ce n’est nullement un secret !

Rien d’atypique, sinon une stabilit? et quelques souvenirs inoubliables.

Premi?re d?claration d’amour ?

A mon ?pouse Marie-No?lle Lauture. Une ?pouse mod?le. Timide, j’?tais un peu incapable de m’expliquer. Sinc?rement, je n’imaginais pas une seconde qu’elle serait la femme de ma vie. Malgr? mon grand ?lan pulsionnel, j’avais un peu peur. Le 8 d?cembre 1984, amoureux et heureux, je me suis mari? en l’?glise Saint-Vincent de Paul ? Laboule. Il faisait tr?s beau. <>, je n’ai pas chang?. C’?tait hier. Ce fut la d?cision la plus importante de ma vie, celle qui a eu le plus de cons?quences et sans laquelle je ne serais vraiment pas ce que je suis maintenant.

Voil? qui ne me rajeunit pas. Aimer l’autre sans limites, sans contraintes. Surtout s’assumer en toutes circonstances.

Premi?re infid?lit? ?

<>, disait Serge Gainsbourg. Non, ce n’est pas aussi simple. Et d?s qu’on entend ce mot, on entre ?videmment dans le d?ni. A cet ?gard, les mots qu’on ajoute, ou les tentatives d’expliquer ne seront jamais justes dans la majorit? des cas.

C’est tr?s compliqu? de faire ses m?moires quand on est honn?te et pudique.

Premi?re prison ?

Heureusement, jamais. La prison a de quoi terrifier. On y pensait obsessionnellement sous les Duvalier lorsqu’on rencontrait des a?n?s ou des amis pour s’entretenir avec eux de tout et de rien, mais surtout des choses du temps pass?, comme ces interlocuteurs prudents ou circonspects jetaient un regard de d?dain sur notre ?poque qui ne les int?ressait pas outre mesure. Ceux qui ont v?cu cette suite d’?v?nements dramatiques de la deuxi?me partie du XXe si?cle ont tout gard? en eux, par peur pour leur vie et la vie de leurs enfants. Evidemment l’humour mis ? part. L?-dessus ils devenaient intarissables, ridiculisant les moindres faits et gestes du pouvoir m?me si l’on d?celait une note de d?dain chez eux.

Quoi qu’on dise, quoi qu’on pense, Ha?ti, territoire d’h?morragie incontr?lable, est devenu une prison ? ciel ouvert, une forme d’esclavage qui ne dit pas son nom, sans ?quivalent dans les Cara?bes … Et quand Frantz Fanon clame dans Peau noire, masques blancs (1952) pour qui j’ai une admiration fervente : ”Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui d?shumanisa mes p?res”. Edouard Glissant pr?cise dans Le Discours antillais (1981) : ” L’esclave de l’esclavage est celui qui ne veut pas savoir.”

Premier exil ?

Jusqu’? pr?sent, j’en suis exempt?. On en vient ? ce qui para?t me pr?occuper aujourd’hui ! Le multipartisme, les ?lections ? r?p?tition, les luttes pour le pouvoir n’ont d’utilit? que si leur objectif est le d?veloppement national, que si les conditions de vie des plus pauvres s’am?liorent. Dans le cas contraire, comme c’est la r?alit? de notre pays, on est en exil. Ce qui est d’autant plus vrai que l’ins?curit? permanente et de plus en plus envahissante pousse la population ? vivre dans la peur et ? s’enfermer. C’est une sorte d’exil de l’int?rieur. Clo?tr?s, apeur?s, sans d?fense, nous sommes devenus des exil?s dans notre propre pays ? cause de la cupidit? et de la cruaut? de nos ?lites mafieuses !

Ha?ti est un casse-t?te dont aucune t?te jusqu’ici n’a r?ussi ? r?duire les asp?rit?s. Et m?me les <> ou le Core Group qui s’y sont employ?s, ont fini, sinon par v?ritablement d?missionner de cet emploi, du moins par s’accorder un peu de r?pit aujourd’hui en observant prudemment cet Etat en d?composition, cette nation inachev?e, cette d?mocratie incompl?te.

Premier succ?s litt?raire ?

<> qui a paru la m?me ann?e que << Panorama de la litt?rature ha?tienne de la diaspora (2000) : c'est cette histoire ?conomique nationale, souvent m?pris?e par les professeurs et les historiens ha?tiens qui m'int?resse. Qu'est-ce qui a motiv? l'?criture de cet essai ? Question au bout du compte normale, courante en rapport avec le premier essayiste ha?tien qui s'est minutieusement et fermement pench? sur la question ? la une des journaux actuellement : ''Ha?ti et l'indemnit? fran?aise'' (Paris : Kugelmann, 1897). Or, on en parle encore (et c'est tant mieux). Qu'est-ce qui fait de Fr?d?ric Marcelin un auteur important et peut-?tre m?me incontournable ? Avec cette vue d'ensemble, on se rend compte ? quel point il a fait des contributions de premier plan dans tous les domaines qu'il a abord?s avec une ?nergie surprenante. Et si le meilleur chemin pour aborder l'?conomie en litt?rature ?tait l'autobiographie et ses effets de manche p?tillants ? Ce qui fait la singularit? de Fr?d?ric Marcelin qui n'avait cess? de pointer les maux et d?rives de notre soci?t? et qui fait que je le lis, c'est que cet auteur a beau ?tre ancr? on ne plus dans le monde ha?tien, dans l'Ha?ti-Toma, il est absolument actuel, cinglant, avis?.

Dans le fracas de la p?riode post-ind?pendance, les ouvrages de ce visionnaire parlaient de son ?poque, qu’il s’agisse de la banque, de la fiscalit?, des ing?rences ?trang?res, de l’agriculture ou du parlementarisme. D’une mani?re suffisamment dramatique, ils trouvent de fortes r?sonnances encore aujourd’hui, car, il a ?crit de grandes paraboles qui traversent les ?poques. Par exemple, la notion d’?conomie publique ou macro-?conomie a actuellement le vent en poupe en Ha?ti, dans une perspective intersectionnelle. De l’auteur de courtes fictions qui publia aussi des chroniques et des essais, on conna?t les d?sopilantes nouvelles, dont l’incontournable <> (1909) – ses romans ne d?m?ritent en rien. Ils entrent dans la cat?gorie (tr?s rare) de ces livres qui provoquent un rire sonore ? chaque page.

Il y a eu plusieurs choses. Le d?clic, et ce qui m’a principalement inspir?, ?a a ?t? la lecture des livres d’Alain Turnier, ”Les Etats-Unis et le March? ha?tien” (1955), ”Quand la Nation demande des comptes” (1989). De plus en plus d?termin?, j’avais aussi envie d’apporter mon t?moignage historique et critique. Le titre de mon essai est d’ailleurs compl?tement tir? du reflux m?moriel. Ensuite, <> prouve que une fois de plus mon int?r?t absolu pour la vulgarisation de l’histoire ?conomique d’Ha?ti. Peu importe la sophistication de la contrainte d?monstrative. A la fois t?moin d’une vie path?tique et bo?te ? outils programmatiques, mon livre (in?dit) sur Edmond Paul qui est une figure nationale exceptionnelle, intemporelle, faute de sponsors ou de m?c?nes, est rest? au stade manuscrit. Un essentiel de l’histoire ?conomique nationale, d’abord.

Premi?re conf?rence ?

Qu’est-ce que cela veut dire ? Probablement sur un musicien classique : Beethoven ou Chopin … Avec toute la subtilit? qu’une vie comporte, je ne me rappelle plus. Essayons de revenir en arri?re. Cela fait 44 ans que nous nous connaissons. 1978, ”Club litt?raire de Fr?res”.

Maintenant, cet ami de longue date, Georges-Henry Beno?t, neveu de Rosny Desroches, vit depuis plusieurs ann?es en Allemagne. Ravivant, le souvenir de ces moments palpitants de discussions et de conf?rences ?prement comment?es (musique, peinture, lettres, histoire, spectacles, cin?ma, etc.), cette question me fait penser avec une nostalgie poignante ? cette ?poque d?j? si lointaine de ma jeunesse studieuse. Il y avait une sorte de fi?vre dans nos rencontres. Entre autres, Jeff Carr?, Wally Monestime, Antoine (Toto) Joseph, Georges Dorc?ly, fils du grand peintre Roland Dorc?ly, les filles du pasteur Nicolas formaient avec nous un club de jeunes enthousiastes, avides de connaissances, on ne peut plus curieux, ardents, tenaces. Tout ce beau monde vit ? l’?tranger maintenant.

Et c’est aussi ? la fa?on d’un songe, sans langueur, sans pr?texte que notre jeunesse a pass?, aur?ol?e de silence par un reflet de l’oubli. Est-ce que la jeunesse actuelle, la jeunesse post-1986 s’adonne ? ce genre d’activit?s formatrices ? Pas de commentaires ! A mesure que chaque g?n?ration vieillit, il peut ?tre tentant de d?plorer le manque de sensibilisation des ”enfants d’aujourd’hui”, tout comme la g?n?ration pr?c?dente l’a fait lorsque nous ?tions jeunes.

Ce go?t passionn? pour les choses de l’esprit nous a quitt?s aussi radicalement qu’il p?n?trait autrefois en tout lieu urbain, aussi contagieusement qu’il a travers? notre ?poque ponctu?e de tensions politiques et de d?rives de toutes sortes. L’exil – l’immigration je veux dire – a tout emport? ou presque. Les clubs litt?raires repr?sentaient aux yeux des jeunes de mon temps des sources d’apprentissage, de d?couvertes, d’?changes fructueux, de rencontres. Lecteurs compulsifs, fous de cin?ma, amoureux des langues ?trang?res, berc?s par la fameuse ?mission dominicale de Radio Ha?ti <> de Jean L?opold Dominique, nous nous rencontrions pour nous gaver de connaissances. Ce sont enfin des ?v?nements qui marquent pour une vie et peuvent donner une ?nergie, une soif de savoir et de vivre inextinguibles. Quelle jeunesse enrichissante fut la n?tre ! Dans La Vieillesse, publi? en 1970, Simone de Beauvoir explique comment grandir permet d’affiner son jugement. ”Il faut avoir observ?, dans leurs ressemblances et leurs diff?rences, une vaste multiplicit? de faits pour savoir appr?cier l’importance ou l’insignifiance d’un cas particulier, r?duire l’exception ? la r?gle ou lui assigner une place, abandonner le d?tail ? l’ensemble, n?gliger l’anecdote pour d?gager l’id?e”. Au milieu de ce vide ?touffant, domin? par le culte de l’argent et le primat du cr?tinisme, je me rappelle aujourd’hui encore, non sans m?lancolie d’ailleurs, les vives discussions de Jeff Carr? obnubil? par le marxisme, de la vive intelligence de Wally Monestime, de la sobri?t? intellectuelle bienveillante de Toto Joseph, de l’?clectisme admirable de Georges-Henry Beno?t et de l’?loquence made in France de Georges Dorc?ly … Tout cela sur fond de fi?vre culturelle et d’?pouvantes politiques. Sans certitudes.

C’est cette m?moire plomb?e, cette discontinuit? implacable des mille formes de la vie que nous rappelle le grand po?te portugais Fernando Pessoa :

<< De quelle vie emplir les brefs et peu nombreux

Jours qui me sont donn?s ? Est-elle ? moi

Ma vie, ou consacr?e

A d’autres, ou d’autres, ou ? des ombres ?>>

Premier Livres en folie ?

Pas au tout premier Livres en folie le 15 Juin 1995 ! En signatures : Ha?ti ? la Une (Jean Desquiron) ; Anita Petithomme (Georges Apollon) ; L’actualit? en question, Ha?ti 1994 (Collectif Nouvelliste) ; Policature (Rapha?l Paquin). A la v?rit?, je n’y ai pas particip? avec mon troisi?me opuscule ”Ha?ti : une Arm?e dans la m?l?e” (1994), un recueil d’articles th?matiques ? caract?re historique et discursif, puisque mes deux premiers bouquins (Anthologie de Nouvelles Ha?tiennes) ont ?t? publi?s dans Conjonction (revue franco-ha?tienne) en 1988 (Vol. I, 608 p.) et en 1991 (Vol. II, 454 p.). Ce recueil de compilations donne envie de l’ouvrir au hasard et de la feuilleter au gr? des humeurs, me confiait gentiment feu colonel Georges Valcin. Il y avait, au Complexe La Promenade de (P?tion-Ville), tr?s peu d’auteurs en signature le 6 juin 1996, mais un nombre croissant d’ouvrages vendus ; ce fut ma premi?re participation ? Livres en folie avec mon second livre ” Fin du Militarisme Ha?tien ?”. Ce qui me passionnait ici n’est pas la description de cette d?mocratie par procuration et de la faillite collective, je n’avais pas cette fibre pol?mique si r?pandue de nos jours, mais l’action n?gative de dirigeants confront?s ? des situations limites. Seuls les condens?s sont ? m?me de contenir l’?pouvante, la catastrophe, ces ?preuves qu’un monde absurde oppose ? la conscience aigu? de la trag?die nationale. Faire de l’histoire imm?diate est une fa?on d’essayer de se repr?senter ce qui a eu lieu. On n’y parvient jamais totalement. L’analyse comparative contribue ? cette transmission. Voici un livre-bilan qui surgit apr?s la ”d?mobilisation” des FAd’H par le pr?sident Jean-Bertrand Aristide ? travers l’arr?t? pr?sidentiel du 6 janvier 1995 apr?s 9 ans de longue descente dans les t?n?bres de l’agitation et de la confrontation. Cela en dit long sur le fait qu’il se passe, dans l’apr?s-Duvalier, quelque chose de grave sur la m?diocrit? d?mocratique en Ha?ti. Vingt-sept ans apr?s sa promulgation, cet arr?t? peut encore nous ?clairer face aux probl?mes d?vastateurs soulev?s par l’ins?curit? et la criminalit? des gangs arm?s. L’?re de la mondialisation lib?rale semble en effet s’?tre referm?e et, avec elle, la fin du renouveau progressiste. Confront? au mouvement populaire, ? la complexit?, les dirigeants s’en remettent volontiers ? une forme d’aventurisme pour d?truire l’ordre macoute mais sans cr?er l’Etat de droit, rejetant dans un m?me mouvement le changement et le progr?s ?conomique.

Ecrit ? des fins promotionnelles, compte tenu de la conjoncture, Fin du Militarisme ? ?voque la faillite des ?lites et le d?licat exercice du pouvoir post- autoritaire. Car plut?t qu’une simple capitulation, ne faut-il pas d?celer dans ce renvoi de l’arm?e un projet politique chaotique ? Pour moi, le plus important, c’est de penser, de r?fl?chir aux enjeux les plus profonds et les plus douloureux : l’?tonnant, c’est de voir ? quel point les vieilles peurs de l’?poque des Ba?onnettes ou macoute resurgissent sous des formes tout autant criminelles.

Premi?re pol?mique ?

Toujours ? demi f?ch?, je ne suis pourtant pas en pol?mique m?me avec les id?es faussement radicales, les id?es dogmatiques. La premi?re fois, c’?tait avec le journaliste de renom T?lasco Jean-Frantz, en f?vrier 1983, autour du surplur?alisme que ce dernier critiquait avec une verve orageuse dont il ?tait coutumier. A l’?poque, Alix Damour, journaliste, po?te et critique qui me consid?rait comme un adepte de son mouvement, fut le principal th?oricien du surplur?alisme. Ses po?mes sont ? l’image de son existence, vibrants, malgr? un arri?re-plan tourment?, nostalgique. La col?re y a la premi?re place, on y trouve des r?f?rences ? la situation politique. Mais c’est surtout la profonde violence de cette po?sie qui stup?fie. Les couleurs, les sons, la lumi?re frappent l’imaginaire. Mais le po?te et essayiste Saint-John Kauss adh?rait lui aussi ? ce mouvement litt?raire, somme toute assez confidentiel. Vou? corps et ?me ? son ?criture, Alix Damour qui a travaill? avec le gouvernement de Jean-Claude Duvalier m’expliqua pourquoi il n’est pas ? gauche. Selon lui, les gens de gauche se croient sup?rieurs aux gens de droite. C’est dans ce contexte que j’avais ?crit une lettre responsive tr?s pol?mique ? Telasco Jean-Frantz, reproduite dans l’hebdomadaire Le Petit Samedi Soir. Malade, Alix Damour meurt ”jeune” aux Etats-Unis. Sa disparition interrompt brutalement une oeuvre qui n’a cess? de grandir. Elle enl?ve ? notre intelligentsia un de ses esprits les plus dou?s et laisse ses amis inconsolables.

On pouvait dialoguer, se quereller, ? condition que les forts en th?mes en finissent avec les anath?mes. Preuve que l’art du dialogue critique, de la pol?mique est non seulement possible mais indispensable. Ce n’est bien s?r pas l’image que donnent aujourd’hui les r?seaux sociaux ou certaines cha?nes d’information en continu.

Votre couleur pr?f?r?e ?

Les couleurs, dirais-je … Le rouge, le bleu, le marron … Mais dans le m?me temps (et c’est ce qui ?claire d’une autre mani?re l’ambivalence de la mystique y aff?rente), les discours scientifiques aux accents triomphalistes prolif?rent : philosophes, artistes, religieux, scientifiques et personnes ordinaires, tous seront capables de prendre part ? la discussion sur le pourquoi de notre existence et de notre univers en relation avec les couleurs.

Votre lieu de vacances pr?f?r?e ?

En Ha?ti, les d?partements du Sud et du Nord. A l’?tranger, le Canada, plus particuli?rement le Qu?bec. Comme le dit Merleau-Ponty dans sa Ph?nom?nologie de la perception : ”Le soleil et la pluie ne sont ni gais ni tristes, l’humeur ne d?pend que des fonctions organiques ?l?mentaires, le monde est affectivement neutre”.

Votre plat pr?f?r? ?

Tiaka, <> compos? essentiellement de ma?s en grains et de pois avec de la viande de porc ou de boeuf. Servir chaud. La cuisine, en effet, ne se r?sume pas ? m?langer m?caniquement, dans un certain ordre, divers ingr?dients, en suivant m?thodiquement une recette g?n?rique. Le grand philosophe allemand Emmanuel Kant le disait ? sa mani?re dans la Critique de la facult? de juger (1790) : <> Au coeur du sensible, quelque chose d’impr?visible jaillit du m?lange des ?l?ments. Forc?ment. Prendre poids ?gal de pois rouges et de ma?s en grains. Piler le ma?s. Le vanner. Tout est une affaire de dosage et d’exp?rience. Mettre ? cuir pois et ma?s cass? ? feu vif dans beaucoup d’eau avec boeuf ou porc sal?. Quand ils sont crev?s, baisser la flamme, laisser r?duire, faire la sauce comme pour les pois rouges. Toutes ces indications se retrouvent dans le ma?tre-ouvrage de Niniche Gaillard <> (1950).

Votre dessert pr?f?r? ?

Confitures de chad?ques et d’abricots. Rien de compliqu? ou de sophistiqu?. Pareil go?t, assez r?pandu, ne signifie nullement que les chercheurs puissent d?crire ma personnalit?, mais au moins qu’ils s’en servent. Et s’ils continuent ? chercher, c’est qu’ils ne l’ont pas (encore) trouv?e.

Votre sport pr?f?r? ?

Certainement le football. Et, d?tail inoubliable, c’est mon inoubliable professeur Jean-G?rard ”Asn?” Pierre ( d?c?d? le 8 d?cembre 2013 ? Long Island, New York) qui m’avait initi? de fa?on m?thodique au foot-ball. Le probl?me est qu’en sa compagnie, toutes les imperfections de votre vie prennent un relief consid?rable, au point que vous le quittez en posant un regard critique et motivant sur vous et sur votre vie, et ce, d’autant plus que vous ne l’entendez jamais ?voquer ni probl?me, ni ?chec, ni accident de parcours. Cela dit, calme et r?fl?chi, il ne veut pas non plus entendre les v?tres. De la vie, des autres, de vous, il ne veut que le c?t? perfectible. Au-del? de l’ic?ne fig?e du militant politique, ancien joueur de l’Etoile ha?tienne, il est une figure insaisissable : un grand sportif empreint de philosophie pragmatique qui s’int?ressait aux forces de renouveau, ? la r?mission des douleurs dans notre monde en ruine, un ?ternel p?dagogue qui encadrait d’arrache-pied son ?quipe p?tion-villoise d?nomm?e ”Pirates”. Beaucoup de choses de cette ?poque actuelle le choquait. La fa?on de s’exprimer des jeunes d’aujourd’hui, le manque de culture de cette jeune g?n?ration qui pourtant pensait tout savoir. Cette conviction profonde que le sport devait ?tre utile ? l’?cole l’avait conduit ? militer en ce sens ardemment. On en parle peu en Ha?ti, probablement par ignorance. Apr?s tout, Friedrich Nietzsche n’?tait-il pas le philosophe qui avait donn? ses lettres de noblesse au corps en le d?signant comme ”la grande raison” [dans Ainsi parlait Zarathoustra, il repense ainsi la division entre corps et ?me] ? C’est dans Zarathoustra qu’il d?peint le corps comme ”la grande raison”. ”Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse”, ?crit-il avec ?tonnement. Beaucoup de choses qui le d?rangeaient. Patriote mais pas chauvin, il le laissait para?tre, ne gardant pas pour lui-m?me et ses amis intimes tout ce avec quoi il n’?tait pas d’accord.

Pendant son temps libre, Jean G?rard ”Asn?” Pierre ?tait un sportif de talent, un moniteur de sport convaincu. Le football, sport-roi chez nous ? Nous n’en aurons ici qu’un ?cho – ou un spectre – tr?s assourdi. Chaque g?n?ration re?oit un monde forg? par ses pr?d?cesseurs et semble l’oublier.

Votre boisson pr?f?r?e ?

Aucune, ? la v?rit?. Ou, pour le dire autrement, j’ai fait beaucoup de choses comme je bois, c’est-?-dire avec mod?ration. Cela tient d’abord, bien s?r, ? mon temp?rament, disons, r?fl?chi, et assez prudent, en somme. Cela tient aussi ? mes origines, ? mon entourage.

Votre chanteur pr?f?r? ?

Al Jarreau, Georges Benson, Jean Ferrat, Isabelle Aubret, Michel Legrand, Micha?l Jackson, Eydie Gorme, Oum Kaltsoum, Alan Cav?, Gary French, Julio Iglesias, Phil Collins, Arly Larivi?re, L?o Ferr?, Ang?le, Zouzoul, Barry White, Ella Fitzgerald, Marvin Gaye, Aretha Franklin, Nat King Cole, Anita Baker, Sade, Niykee Heaton, Diana Krall, Marc Anthony, Gloria Estefan, Celia Cruz, Ruben Blades, Cheo Feliciano, Oscar D’Leon, Teddy Pendergrass, Diana Ross, Dionne Warnick, Cesaria Evora, Bob Marley, Jimmy Cliff, Azor, Sarah Jane Rameau … Tant d’autres encore. Leurs chansons, leurs voix prenantes ?vacuent l’exotisme et le path?tique, au profit de ces petits riens qui nous entourent sans qu’on ne leur pr?te attention. En tant que m?lomane, passionn? de chant, je suis incapable de ramener mes pr?f?rences ? un seul chanteur …

Votre groupe musical pr?f?r? ?

Les Shleu-Shleu, Tabou Combo, Les Difficiles de P?tion-Ville, Magnum Band, Earth, Wind and Fire, Chic, Sweet Micky, Z?kl?, Kool and The Gang, Klass, Carribean Sextet, Abba, Company Segundo, Harmonik, Magnum Band, Kreyol la, Tropicana, Les Fr?res D?jean, quelle vari?t? ! Et Dieu sait que, grand fan de Tit Pascal et de Col? Band, j’adore les contraires, les m?langes. Etre ?clectique est un acte tr?s courageux, il faut rester ouvert. Il faut noter en plus mon go?t prononc? pour les jazz (John Coltrane, Mile Davis, Chuck Mangione, Santana, Thelonious Monk), le reggae, la chanson fran?aise, la Bossa Nova, le rock et la musique classique (Beethoven, Chopin).

Enfin, je tiens ? relater un souvenir musical inoubliable : <> de Dalida. La premi?re fois que j’ai entendu cette merveilleuse chanson, cette chanson-f?tiche, c’est en l’ann?e 1978. A la fois insouciant et anxieux, je venais d’avoir 18 ans. Plus rien d’autre ne comptait. Depuis lors, je l’?coute r?guli?rement, religieusement, comme pour me rappeler mes 18 ans.

Votre p?ch? mignon ?

La t?l?vision et la musique (avec la danse, bien entendu).

Cette passion de la t?l?vision, je l’ai toujours connue. Parce que, tout petit, elle est arriv?e dans ma vie. Quand elle surgit, vous ?tes totalement d?contenanc?. Rien ne vous aide. C’est l? qu’on comprend qu’il n’y a pas d’ordre des choses ? cet ?gard. Reste bien s?r que la t?l?vision et la musique ne traitent vraiment bien que des questions … ludiques. Or celle-ci ne recouvre pas l’ensemble des questions qui se posent ? nous. Du coup, l’universel que la t?l?vision et la musique mettent au jour est, par exemple, incomplet : il n’aide gu?re ? trancher les questions qui restent en dehors de leur champ.

<> ? l’une et ? l’autre, j’ai creus? pour r?fl?chir ? la question de savoir si la t?l?vision et la musique n’entra?nent pas un contact permanent avec l’actualit? et le pr?sent. Ecrire en ?coutant de la musique, c’est comme un stimulant.

Votre livre pr?f?r? ?

Outre les romans photos et les bandes dessin?es, le premier livre qui, ? 12 ans, m’a marqu? profond?ment, c’est <>. Jeune fille vive, joyeuse, curieuse et brillante. Guid? par une soif irr?pressible, s?rieux et calme, je lisais tout le temps ? cette ?poque, du pire et du meilleur. Avec un impayable d?bit et un petit sourire ?moustill?, j’avais moins de 15 ans, ?ge-carrefour, ?ge d?cisif. Si la jeune fille juive allemande exil?e aux Pays-Bas puis morte en d?portation est connue pour son journal sur l’occupation nazie, un classique de la litt?rature de survie au totalitarisme, le monde n’a pris la mesure de la cruaut? des camps de concentration que tardivement. Il a fallu attendre 1947 pour qu’il soit publi? en n?erlandais. Il y avait un d?bat : on pensait qu’apr?s l’horreur de la Shoah, on ne pouvait pas revenir ? la figuration des corps.

Mais chez nous, c’est ”Romancero aux ?toiles” (1960) de Jacques-Stephen Alexis que j’adore, comment dire, follement, ?a me touche parce que cette mosa?que, cet ouvrage haut en couleur et en verbe n’a aucun pr?c?dent dans nos lettres. Avec des microfictions d’une originalit? folle, cette figure essentielle de la litt?rature ha?tienne ?tait un inlassable lecteur, un ?crivain m?ticuleux, un conteur hors pair. Et bien d’autres choses encore : celui qui est alors l’un des intellectuels ha?tiens les plus r?put?s a li? son destin ? l’histoire de son pays et ? ses souffrances. ”Romancero aux ?toiles” tisse, en une enfilade de neuf contes, <>, vertigineuse suite sous le leadership du Vieux Vent Cara?be, se renvoyant l’un ? l’autre pour dire de l’homme son folklore, ses merveilles, ses peurs sombres, ses h?ros glorieux comme ses gens de peu. Avec un style unique, il aborde avec un humour d?vastateur mais toujours fin des th?matiques r?solument modernes : le fantastique, le mythe de la reine Anacaona, le mal et la b?tise. Livre-gigogne, ”Romancero aux ?toiles”, classique de la litt?rature ha?tienne, est un chef-d’oeuvre, un monstrueux chef-d’oeuvre qui se m?rite, se d?guste et finit par nous rendre addicts, ? toujours reculer la fin de la lecture. Dans cette ?criture, il y a la na?vet? et la po?sie de l’enfance qui petit ? petit s’effacent pour laisser place ? un recueil ?clectique mais d’une grande beaut?. On conna?t le destin tragique de cet intellectuel de gauche qui voulait s’?manciper des g?n?rations ant?rieures ? travers une qu?te utopique de r?volution mais on vous laisse d?couvrir cette oeuvre essentielle o? se m?lent passion et r?ves. Avec son regard per?ant et envahissant, n’en d?plaise ? certains, les Ha?tiens savent aussi faire du grand art !

Votre roman pr?f?r? ?

Le Z?ro et l’Infini d’Arthur Koestler paru en 1940. Une oeuvre spectaculaire ? l’usage du th?me. Si on voulait s’attacher ? trouver une limite ? ce roman phare, on pourrait d?plorer cette ironie acide, trop appuy?e, qui parcourt tout le r?cit. Mais, sur cet aspect, on pardonnera sans difficult? ? ce grand ?crivain communiste reconverti, qui pourrait d’ailleurs invoquer, pour se d?fendre, le caract?re fondamentalement farcesque de tous ceux qu’il s’attelle ? d?crire. Et je ne m’arr?terai pas l?.

Avec all?gresse, je peux citer d’autres romans du m?me genre. Par exemple, Vassili Grossman qui ne verra pas son chef-d’oeuvre publi? de son vivant. Oui Vie et destin est un roman russe, foisonnant, bourr? de personnages aux trajectoires funestes. Bouquin d’une implacable lucidit?, qui suit les parcours d?vi?s de ses multiples personnages, Vie et destin publi? en 1980 envoie dos ? dos les totalitarismes c?toy?s par l’auteur : le nazisme et le stalinisme. Deux monstruosit?s cadav?riques ! En proposant de (re) lire Arthur Koestler, c’est indirectement les dangers contemporains que le romancier hongrois d’origine juive ?claire. Le totalitarisme est l?, dans le pr?sent, il persiste. Avec son regard per?ant et envahissant, Arthur Koestler (1905 – 1983) est un outil pour le comprendre et le fustiger. Lecteur boulimique et d?complex?, critique f?ru de nouveaut?s et de trouvailles, je pourrai citer aussi Alejo Carpentier, Franz Kafka, H. P. Lovecraft, Sa?di, James Joyce, Maxime Gorki, Karen Blixen, Marguerite Yourcenar, Agatha Christie, Henry James, Jules Verne, Carlos Fuentes, Philip K. Dick, Cesare Pavese, etc., etc.

En ce qui a trait ? mes compatriotes, le nombre est aussi ?lev? : Fr?d?ric Marcelin, Am?d?e Brun, Luc Grimard, Jean-Baptiste Cin?as, Edmond Paul, Jean Prince-Mars, Justin Lh?risson, Leslie Fran?ois Manigat, Ren? Depestre, Jacques Stephen Alexis, Georges Anglade, Th?odore Achille, Lyonel Trouillot, Gary Victor, Yanick Lahens, Kettly Mars, Jean D?d? Dorcely, Willem Rom?us, Marie-C?lie Agnant, Mona Gu?rin, Manno Eug?ne, F?lix Morisseau-Leroy, Syto Cav?, Emile Olivier, Anthony Phelps, Jacques Adler Jean-Pierre, Jean-Durosier Desrivi?res, etc. Comme on l’a vu, je ne me suis pas limit? strictement au romanesque : en citant des auteurs divers (politique, nouvelle, histoire, par exemple), je voulais aller plus loin. Quand on m’interroge sur mes pr?f?rences litt?raires, je ne peux pas citer trois ou quatre auteurs.

C’est anormal de me limiter ? un seul auteur !

Votre film et r?alisateur pr?f?r? ?

<>. <>, <> ou <>, <>, <>, <>, <>, <>, <>, <>, <>, <>, <>, <> … Des films ? l’esth?tique sublime !

Alain Resnais, Fritz Lang, Sydney Pollack, Alfred Hitchcock, Ridley Scott, Akira Kurosawa, Werner Herzog, Sergio Leone, Federico Felini, Jean-Luc Godard … Des vies consacr?es au cin?ma, de la cr?ation ? la s?duction en passant par la mise en sc?ne. Des artistes de tr?s grand talent. Tous ces films cultes et r?alisations iconiques m’ont marqu?, berc? ma vie en permanence. Biberonn? au cin?ma tous azimuts, du Western au film policier ou d’espionnage en passant par le fantastique, la com?die, l’aventure, les s?ries t?l?vis?es, je s?me le trouble en d?voilant un profil de cin?phile qui m?le des influences vari?es.

Vos acteurs pr?f?r?s ?

La libert? de pens?e et le respect des antagonismes sont ma marque de fabrique. Ce qui explique ma grande ouverture d’esprit. Voil? qui est redit ! Alain Delon, Charlie Chaphin, Michael Douglas, Jodie Foster, Robert de Niro, Ava Gardner, Catherine Deneuve, Luis de Fun?s, Languichatte Debordus, Rita Hayworth, Ingrid Bergman, Sophia Loren, Denzel Washington, Tom Cruise, Meril Streep, Harrison Ford, Jack Nicholson, Pedro Almodovar, Isabelle Adiani, Samuel L. Jackson, Eddie Murphy, G?rard Depardieu, Nicolas Cage, Michel Serrault, Jimmy Jean-Louis, Ga?lle Bien-Aim?, et j’en oublie, et non des moindres … Plus contemporains que les r?alisateurs cit?s auparavant mais non moins importants, remarquables !

On ne peut circonscrire, je le r?p?te, en quelques lignes mes choix pr?f?rentiels. De tr?s grands com?diens, qui se sont d?cid?s avec passion ? se vouer ? l’art du jeu. Mille et une fa?ons de parler de quelques grandes figures du cin?ma ou qui vont bien au-del? du r?cit d’une vie.

Votre plage pr?f?r?e ?

Ozanana ? Saint-Jean du Sud dans le d?partement du Sud (Ha?ti). Une merveille ! Une p?pite ! … C’est la plage qui m’a apport? le plus d’?motion.

Votre cachette pr?f?r?e ?

Certainement ma m?moire, avec ses secrets et ses effets de miroir.

Plac? entre un texte politique qui finit et un livre qui commence, je suis ? la fois ? la recherche du temps perdu et dans la perspective du temps qui vient. Pour le tao?sme dont j’en raffole, la seule chose qui ne change pas, c’est le changement.

Votre ville pr?f?r?e ?

Ici et ailleurs, Cap-Ha?tien et Paris. Washington D.C. ou Miami et Guadeloupe. Depuis l’av?nement d’Internet et l’h?g?monie des r?seaux sociaux, ? mes yeux, les voyages sont devenus des exercices acrobatiques.

Car celui qui aime, comme on le sait, sillonner les routes du Sud et du Nord en voiture, sait que le voyage est affaire d’endurance et d’ivresse. Ni de qui?tude, ni de facilit?, ni de certitude, ni de paresse ou de confort : il s’agit en fin de compte de produire une ?nergie durable et communicable, de d?couvrir, de vivre (un peu) autrement. Pour dire vrai, je ne voyage pas beaucoup mais je me documente ?norm?ment : je serais un explorateur immobile mais qui se passionne pour toutes sortes de choses.

Th? ou caf? ?

Th?. De temps en temps, je prends du caf?. On n”’?chappe” pas ? la binarit?.

Les questions que l’on ne vous pose jamais ?

Quelle est votre devise ?

<> …

Comment aimeriez-vous mourir ?

Sans souffrir, sans faire de bruit, mais pas trop vieux, centenaire (gaga).

Le personnage politique auquel vous vous identifiez ?

Henri Christophe, Henri 1er (d’Ha?ti).

Quel est pour vous le comble de la mis?re ?

L’?go?sme. L’individualisme.

Quel est votre id?al de bonheur terrestre ?

L’?ducation pour tous.

Pour quelles fautes avez-vous le plus d’indulgence ?

Pour celles de l’ignorance.

Quelle est votre qualit? pr?f?r?e chez l’homme ?

Chez l’homme politique ? Le sens de la mesure …

L?opold S?dar Senghor, par exemple …

Premier r?ve (d’enfant)?

Devenir cultivateur, globetrotter, astronaute …

Les questions auxquelles vous ne voulez jamais r?pondre ?

Votre plus grande peur ?

La fin du monde, la menace terroriste, la guerre religieuse.

Qui auriez-vous aim? ?tre ?

Pel? en 1970 face ? l’?quipe italienne.

Quel est le don de la nature que vous aimeriez avoir ?

Savoir jouer du saxophone.

Quel est votre qualit? pr?f?r?e chez la femme ?

L’?l?gance.

Quel est votre principal d?faut ?

La t?nacit?.

Les questions que vous auriez aim?es que l’on vous pose ?

Votre plus grand regret ?

L’?tat lamentable de mon pays apr?s plus de deux si?cles d’existence tumultueuse.

Que d?testez-vous par-dessus tout chez vos compatriotes ?

L’intol?rance, l’autodestruction et la m?diocrit?.

Qu’appr?ciez-vous, en politique et dans la vie priv?e, le plus chez vos amis ?

Le go?t de l’excellence, l’estime de soi, l’esprit d’ouverture.

Votre personnage politique africain pr?f?r? ?

Nelson Mandela.

Croyance au surnaturel ? En l’au-del? ?

Impossible pour moi de nier la dimension spirituelle, ?sot?rique, myst?rieuse de l’Univers et de l’Humanit?. De plus, les ?tres extra-terrestres, les <>, les mutants, les forces invisibles existent, ? mon avis.