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Alors qu’un des aspects de l’oeuvre de Dalembert traite de la s?paration voire du divorce avec la terre ha?tienne, un autre c?l?bre ? l’inverse son aimantation : Ha?ti a attir? et drain? ? elle celles et ceux qui ne souffrent pas les manquements ? la libert?. Cette Ha?ti matricielle a ?t?, on le sait, bien mise ? mal ? partir de 1945, en raison notamment des r?gimes qui se sont succ?d?s depuis la chute du pr?sident Lescot, et surtout depuis les pouvoirs totalitaires, et la destruction organis?e des cadres de la soci?t? ha?tienne, comme le raconte Dalembert dans les premi?res nouvelles et les romans. Avant que les Ombres s’effacent[1] enjambe cette p?riode n?faste, et rappelle qu’Ha?ti avait nagu?res r?sist? ? la d?mence politique qui l’atteindrait plus tard : en racontant le sauvetage et l’accueil des r?prouv?s d?poss?d?s de tout mais heureusement en vie, gr?ce ? l’action de diplomates ha?tiens, Dalembert rend plus douloureuse encore l’?vocation en filigrane de la p?riode Duvalier et des tromperies ainsi que des brigandages qui d?gradent le pays dans la souillure. Ce contre quoi ils ont sauv? des ?tres humains est f?cheusement parvenu ? s’enraciner en Ha?ti[2]. Il fait r?sonner encore plus fort, m?me, le rappel ces-jours-ci des brigandages initiaux : l’ <>, les pillages ?hont?s men?s plus tard par des institutions bancaires, ou l’occupation du pays.

En rappelant l’accueil des r?fugi?s europ?ens en Ha?ti ? partir de 1937, gr?ce au d?cret de 1939, accordant la nationalit? ha?tienne par contumace et in absentia aux r?fugi?s juifs, Dalembert non seulement remet en ?vidence une attitude h?ro?que, mais aussi rappelle implicitement les conditions m?mes de la naissance de la nation ha?tienne, et le potentiel lib?rateur de l’interdiction universelle de l’esclavage. C’?tait aussi une gageure politique et diplomatique, qui a permis de valider la pr?sence du pays dans le concert des nations.

Le roman de Dalembert raconte l’histoire d’une famille juive qui parvient ? quitter l’Allemagne ? temps, sans espoir de retour. Les grands-parents, les parents et les enfants, arriv?s pr?c?demment de Pologne, s’enfuient de Berlin peu de temps apr?s la Nuit de Cristal, pr?mices de la destruction des Juifs d’Europe, qui se d?roule la nuit du 9 au 10 novembre 1938. L’?migration importante des Juifs allemands – un des buts recherch?s- se heurte cependant au refus de la plupart des nations d’Europe et d’Am?rique d’accueillir les r?fugi?s, comme l’a mis en ?vidence la honteuse conf?rence d’?vian. Seule la R?publique dominicaine offrit d’accueillir 100 000 de ces r?fugi?s, proposition sans doute destin?e ? faire oublier les massacres des braceros ha?tiens en 1937. Mais ? la suite de cette conf?rence, la R?publique d’Ha?ti proposa l’accueil de 50 000 personnes. Les deux projets ne purent ?tre concr?tis?s, mais seul Ha?ti mit en place la proc?dure de naturalisation exceptionnelle. Aucun autre pays dans le monde n’eut le courage de promulguer ce droit fondamental.

L’histoire se focalise sur le personnage du fils, Ruben Schwarzberg, m?decin. Sauv? une premi?re fois lors de la nuit fatale par l’ambassadeur d’Ha?ti en maraude dans les rues de Berlin, enferm? avec son oncle ? Buchenwald dont il sort gr?ce ? l’entregent de son professeur et protecteur, il parvient apr?s de multiples p?rip?ties ? Paris, dont le voyage vers Cuba sur le Saint-Louis, un ?pisode historique connu, o? sur les conseils d’un intern? ? Buchenwald, Jean-Marcel Nicolas, il parvient ? rencontrer la po?tesse ha?tienne Ida Faubert, et par elle, l’ambassade d’Ha?ti ? Paris, notamment L?o Laleau et Roussan Camille. Il se voit octroyer la nationalit? ha?tienne, et parvient ? quitter la France in extremis pour rejoindre Port-au-Prince, o? il s’installe comme m?decin, et se voue ? sa charge, avant de se marier et de devenir une personnalit? reconnue de la soci?t? ha?tienne, ha?tien jusqu’au bout des ongles, de fa?on banale. Cette fa?on de vivre Ha?ti, si on y regarde de pr?s, s’oppose ainsi point par point, ? ce que Ruben a v?cu en Europe, o? les contraintes, les codes obscurs, les non-dits saturent l’existence.

Ruben, assez rapidement va d?couvrir sa parole int?rieure, douce, portant le cr?ole et le fran?ais : <>. Cette exp?rience paradoxale, l’exil? la vit int?rieurement, et souvent h?site ? mettre ses propres mots dessus. Pour lui, la langue autre est d’apprentissage, non d’appartenance. Elle demeure toujours un peu approximative, ou comme possible violence symbolique, quand l’autre langue se retourne en langue de l’autre.

Plus qu’un roman historique, Avant que les Ombres s’effacent est une fresque. Ce dernier mot doit ?tre consid?r? comme une m?taphore. Le haut degr? de ce qui est racont?, l’apologie des attitudes de r?sistance aux ?l?ments dysphoriques, figurant les tropismes du crime, clivant ainsi les forces entre d’un c?t? le mal, et de l’autre celles qui incarnent le bien, rapprochent le dessein de la repr?sentation de celui des peintures monumentales sur les parois notamment des ?difices religieux europ?ens des temps m?di?vaux et de la Renaissance[3]. Mais ce qui caract?rise la fresque, est le proc?d? de sa fabrication, plus que les th?mes sans doute. La peinture ? la fresque s’applique sur l’enduit frais d’un mur, de sorte que les pigments p?n?trent dans la masse, ce qui permet ? la peinture d’accro?tre sa long?vit?. Cette technique exige on s’en doute du m?tier, et de l’habilet?.

On consid?rera ici que, mutatis mutandis, c’est aussi et surtout ce dernier caract?re qui rend compte de l’oeuvre de Dalembert. Le roman ne s’arr?te pas ? l’?tablissement de Ruben. La majeure partie du texte consiste en fait dans le r?cit de sa vie ? sa petite-ni?ce, m?decin, arriv?e avec le contingent humanitaire isra?lien au lendemain du s?isme de 2010. Avant que l’Ombre s’efface est l’histoire de la transmission d’une histoire, d’abord familiale puis intime. Et pour renforcer l’analogie avec la technique de l’enduit frais, cette histoire est racont?e par le principal acteur et t?moin de cette histoire, la sienne, alors que tous les t?moins, tous ses contemporains, ont disparu certains depuis bien longtemps. La litt?rature est ici consid?r?e dans sa fonction m?morielle et patrimoniale. C’est un testament, une parole de la fin, tenue devant.

En m?me temps, et de fa?on subtile, Dalembert d?nonce le mensonge vrai par quoi la litt?rature est rendue possible. ? la fin du livre, il indique ainsi quelles ont ?t? ses sources, ainsi que ses accommodements avec les faits connus, de fa?on ? ?tablir une correspondance n?cessaire avec les exigences de la fiction. Le roman est une illusion, cependant une illusion de qualit? sup?rieure ? nos perceptions de la r?alit?. C’est une illusion qui est d’autant plus intense qu’elle prend ses distances avec la brute transcription de faits qui demeurent forc?ment incompr?hensibles, peu mis en perspectives sur le moment. Le sentiment de l’unit? du personnage, toujours identique ? lui-m?me, est ainsi la plupart du temps illusoire. Le narrateur du roman en montre plusieurs exemples. C’est par exemple le personnage un peu canaille et truculent du f?tard Roussan Camille, qui est aussi l’auteur du bouleversant po?me <>, qui ?meut Ruben jusqu’? la fin de sa propre existence. C’est aussi la m?tamorphose du m?me Ruben. C’est leur humanit? qui se l?ve alors

? l’instigation de sa gouvernante Zule qui l’emm?ne dans un hounfor, Ruben est initi?, poss?d? par le loa Mo?se, <>, mari? mystiquement – et tr?s concr?tement- ? Erzulie, et le Juif polonais qu’il ?tait, m?tin? de culture germanique, de plaisirs parisiens, de rigueur devant la t?che de m?decin, devient aussi un Ha?tien natif-natal, proche du peuple. Bonheur ha?tien des identit?s plurielles ! Ruben actualise le mot de Glissant : changer en ?changeant <>.

Les personnages du roman sont ainsi partag?s selon des lignes qui s’entrecroisent, mais qui chez les personnages repr?sent?s de fa?on positive d?terminent des identit?s fluides : ? mesure que les mondes anciens s’estompent parce qu’il faut les fuir, les personnages empruntent des identit?s superpos?es, garantes ?galement de leur intimit?. Pour Ruben, raconter cette histoire ? Deborah, c’est aussi continuer le fil de la parole de la Tora : Ruben, Ruth, sa soeur et Debora(h), sa petite-ni?ce, sont des personnages qui drainent avec eux des histoires d’exil, d’humiliations et de sentiments de d?r?liction, mais aussi de victoires sur ceux qui tentent de faire dispara?tre Isra?l, ? chaque g?n?ration. On conna?t le dernier vers du chant de gr?ce et de victoire de Deborah : <>, dur?e en ?cho ? l’errance d’Isra?l dans le D?sert. C’est bien ce repos que Ruben a r?ussi ? cultiver, et c’est un hommage exemplaire ? Ha?ti que rend ici Dalembert.

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Yves Chemla

[1]. Louis-Philippe Dalembert, Avant que les ombres s’effacent, Paris, Sabine Wespieser ?diteur, 2017

[2]. G?rard Aubourg, Le Fascisme mystique du docteur Fran?ois Duvalier en Ha?ti, Paris, les ?ditions du CIDHICA France, 2022

[3]. Voir par exemple les fresques de l’abbaye de Saint-Savin, en France, dans le d?partement de la Vienne. Il existe ?galement des fresques monumentales ? Teotihuac?n.

[4]. Juges, 5. Id?, p.678