Adieu a la pianiste Micheline Dalencour (1937-1921)

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Discrete et fidele a la tache, Micheline Dalencour a vecu et incarne ainsi sa vocation musicale infailliblement. Mission accomplie, elle a quitte notre monde terrestre pour prendre part au concert des anges le 21 octobre dernier. Malgre les epreuves qui paralysent la capitale haitienne, notre devoir demeure de lui faire des adieux eclatants, d’inscrire son oeuvre dans la continuite, de lui rendre un hommage emu, entier, qui restera toujours en deca de celui que merite cette pianiste et pedagogue irreprochable.

Quel melomane haitien ne connait pas Micheline Dalencour ? Qui n’a pas ecoute, ravi, sur les ondes de radio Vision 2000, l’emission radiophonique hebdomadaire Florilege du classique qu’elle a creee en 2000 justement et animee pendant pres de 20 ans ? Je suis convaincu que nombre d’auditrices et d’auditeurs ont ete marques par sa voix a la fois rassurante et passionnee pour inspirer l’amour de la musique de concert des grands maitres du repertoire tant haitiens qu’universels.

Vous, lectrice, lecteur, amoureux de la musique de concert, qui avez certainement manifeste de l’interet pour l’Ecole de musique Sainte-Trinite de Port-au-Prince, vous souvenez-vous que cette institution a ete sous l’inspirante direction de Micheline Dalencour ? Comment oublier l’Orchestre philharmonique de Sainte-Trinite (OPST) sous la baguette de son premier chef Hector Lominy (1930-2007) avec qui Micheline Dalencour a realise plusieurs tournees. Puis, dans les decennies subsequentes la concertiste et le maestro Julio Racine (1945-2020), flutiste et compositeur, ont interprete et immortalise sur disque la celebre Fantaisie tropicale du compositeur haitien Justin Elie (1883-1931). Ce chef-d’oeuvre de la litterature musicale d’Haiti a ete joue en tournee dans les chefs-lieux departementaux d’Haiti puis aux Etats-Unis par l’OPST, son chef et la soliste prenant l’initiative de reveler cette fantaisie concertante au pays et a l’etranger.

Se peut-il qu’un ex-petit chanteur de la maitrise de Sainte-Trinite oublie les camps musicaux de Leogane ou l’inestimable James <> Smith, avec le concours de Micheline Dalencour, montait des repertoires extraordinairement exigeants. Je me souviendrai toujours de la preparation enthousiaste de Ceremony of Carols, l’opus 28 de Benjamin Britten, monte pour Noel 1982. Le camp musical de Sainte-Trinite a Leogane reunissait l’ete plusieurs jeunes instrumentistes de l’ecole qui se produisaient en concert le dimanche apres-midi devant un public nombreux et meduse. Tous ces jeunes talents faisaient le ravissement de la pianiste qui se depensait sans compter pour developper l’aptitude musicale ou elle se trouvait, chez les privilegies ou, benevolement, pour des enfants issus des milieux les plus modestes.

Je crois etre bien place pour temoigner de ce souci de partage social qui motivait Micheline Dalencour jusque dans sa pedagogie musicale certes, mais encore ouverte sur les arts en general. Vers la fin de mon adolescence, dans la seconde moitie des annees 1960, j’ai rejoint Micheline, jeune adulte militant dans divers groupes de formation engages : Rallyes du <>, du <>, <>. Mais c’est surtout dans le groupe <> que j’ai su prendre la mesure de cette personnalite-modele qui savait guider, stimuler et etancher la soif d’ideal des jeunes dans la periode la plus trouble, la plus sombre et la plus menacante de la dictature. Micheline et moi avions la responsabilite du Cine-Club d’Ensemble. Que de chefs-d’oeuvre n’avons-nous pas ose projeter au Rex Theatre, au Cine Paramount, suivis de discussions enflammees avec une assistance intergenerationnelle qui trouvait la un rare contexte ou debattre de societe, d’engagement, d’histoire, d’esthetique et d’ethique avec l’encadrement de personnalites remarquables comme les docteurs Legrand Bijou et Paul Boncy : Les 39 marches d’Alfred Hitchcock, Porgy and Bess d’Otto Preminger d’apres l’opera de George Gershwin, Orfeu Negro de Marcel Camus, Les Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati, Elektra de Michael Cacoyanis, La Vingt-cinquieme Heure d’Henri Verneuil, et j’en passe. A la suite de ce dernier film, dont la discussion publique etait moderee par un jeune docteur en sociologie, Hubert Deronceray (1932-2010), un decret commun emanant du ministere des Cultes et du ministere de l’Education nationale enjoignit Ensemble de mettre fin illico a cette experience culturelle a laquelle les autorites preterent des intentions subversives.

Revenons a la musique. Micheline Dalencour avait ete initiee des l’enfance au piano par sa tante Jehanne Durocher. L’evidence de son talent commanda de la confier a une authentique pedagogue de l’art musical de Port-au-Prince. Elle passa ainsi a l’enseignement de l’eminente pianiste et maitre de chant Maria Etheart (1901-1989) qui prepara son eleve a l’obtention d’une bourse lui permettant de poursuivre sa formation musicale dans une institution etrangere mondialement reputee : l’Ecole Normale de Musique de Paris, fondee en 1919 et dirigee par l’illustre interprete et pedagogue du piano Alfred Cortot (1877-1962). Rentree a l’ENM de Paris en octobre 1955, Micheline eut pour professeur de piano Eva Dumenil-Boutarel et Norbert Dufourq en histoire de la musique. L’enseignement de ce dernier maitre transparait dans le savant article publie par Micheline Dalencour, <> dans la Revue de la Societe haitienne d’histoire et de geographie (vol. 52. no 191, mars 1997, p.45 a 52).

Ayant suivi le parcours des deux licences offertes par l’institution, celle d’interprete de concert et celle d’enseignement, la jeune diplomee ouvrit a Port-au-Prince son cours prive de musique en 1959 et donna son premier recital public au Rex Theatre en 1960. Son action se poursuivit ainsi sur deux fronts : l’interpretation et la pedagogie, etendant cette derniere sphere jusqu’a s’investir dans l’education musicale des tout-petits de la maternelle et du primaire, au kindergarten Jacqueline Turian, au Nouveau College Bird et a l’Ecole Sainte-Trinite. C’est aussi grace a son action mediatique que le bicentenaire de la mort de Mozart fut commemore avec un faste musical comparable a ce qui s’est fait partout dans le monde en 1991. En echo a cette commemoration, Micheline instaura dans les annees suivantes un nouveau camp musical appele <> pour les 5-15 ans a la Villa Kalewes, a Petion-Ville.

Dans cet immense effort d’education par la musique et d’interpretation scenique, Micheline Dalencour eut pour partenaire la soprano Nicole Saint-Victor dont on ne soulignera jamais assez l’apport et l’essentielle contribution a leur oeuvre commune. Ces deux grandes dames de la scene se sont distinguees par le don et le sacrifice de leur personne pour partager avec tous les bienfaits de la musique. Le 17 mai 1996, la communaute haitienne de Montreal les applaudissait dans un inoubliable recital intitule La melodie symboliste haitienne, organise par la Societe de recherche et de diffusion de la musique haitienne (SRDMH), a l’Universite du Quebec a Montreal (UQAM).

Hauteur de vision, grandeur d’ame, talent musical polyvalent ! Les mots humains ne traduiront jamais le sublime qui caracterise le passage de Micheline Dalencour dans notre monde terrestre.

Micheline Dalencour apres un recital en trio avec Edmond Raas (flute) et Robert Durand (violoncelle) au Cine Paramount, le 29 avril 1966.

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Claude Dauphin

Professeur emerite de musicologie, UQAM