Andr?e Roumer, sa derni?re ?pouse, parle de Jacques Stephen Alexis

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

Frantz Duval : Madame Andr?e Roumer pouvez vous pr?senter ?

Andr?e Roumer : Je suis Andr?e Roumer, la fille de Maxime Roumer et de Francine Garoute.

FD : Maxime Roumer ?

AR : Oui. Mais pas le s?nateur. Lui a ?t? appel? Maxime en souvenir de mon p?re qui fut son oncle. Mon p?re est mort tr?s jeune.

FD : Merci pour la pr?cision. Et vous ?tes n?e quand ?

AR : Je suis n?e le 23 juillet 1935.

FD : Et vous avez v?cu ? J?r?mie ou ? Port au Prince ?

AR : ? J?r?mie, jusqu’? la mort de mon p?re. Apr?s, nous sommes venues ? Port au Prince. Nous ?tions en pension ? Lalue. Et on allait en vacances ? J?r?mie. Mais ? partir de mes douze ans, on a habit? ? Port au Prince. Nous ?tions deux filles, Th?r?se et Andr?.

FD : Th?r?se qui ?pousa plus tard Jean L?opold Dominique ?

AR : Oui.

FD : Et vous ?

AR : Jacques Alexis?

FD : Vous ne dites pas Stephen Alexis?

AR : Oui. Mais dans son acte de naissance c’est Jacques Latour Alexis.

FD : Jacques Latour…

AR : Jacques Latour Alexis. Stephen, c’est le nom de son p?re. Il ?tait bien oblig? d’ajouter Stephen, parce que moi, j’avais d?j? connu trois Jacques Alexis. Il y avait Jacques Hubert, il y a eu Jacques ?douard que vous avez connu.

FD : Vous l’avez rencontr? comment ?

AR : Ma cousine germaine avait ?pous? ?tienne Charlier. Nous ?tions en vacances ? Laboule, dans la propri?t? de Philippe Charlier. Ces messieurs voulaient venir voir leurs ?pouses. En passant chez Thomas Lechaud, ils ont rencontr? Jacques et ils l’ont amen? ? Laboule. C’est l? que je l’ai rencontr?.

FD : C’est la premi?re rencontre et nous sommes en quelle ann?e ?

AR : Nous sommes en ao?t 1955.

FD : Jacques est d?j? mari? ? Il fait d?j? de la politique ? l’?poque ?

AR : Il ?tait mari? en France. Apr?s ses ?tudes en m?decine ici, il avait fait sa sp?cialisation en France. Il est rest? en France durant 8 ou 9 ans. Il est rentr? en Ha?ti en 1955.

FD : Donc il ?tait divorc? ?

AR : Oui divorc?.

FD : Et la rencontre a eu lieu…

AR : Et la rencontre a eu lieu ce soir-l?. Et puis le lendemain matin, on a entendu un bruit dans la cour. Et c’?tait lui qui revenait.

FD : C’?tait le coup de foudre ?

AR : Il me semble.

FD : Et ? partir de l?, la relation a commenc?…

AR : Oui. Nous sommes devenus tr?s proches.

FD : Et le mariage a eu lieu…

AR : Le mariage a eu lieu jusqu’au 31 d?cembre 1958. En 1956, il est parti pour la France pour le Congr?s des artistes et ?crivains noirs. Et il est rest? sept mois en France, dans une esp?ce de maison o? on accueillait les artistes. ?a lui a permis d’?crire. Et puis il est revenu en Ha?ti le 22 mai 1957, trois jours avant les ?v?nements du 25 mai 1957.

FD : Il ?tait d?j? engag? dans la politique ici en Ha?ti ?

AR : Depuis bien avant. En 1946. Il avait fond? un journal qui s’appelait La Ruche. Il signait Jacques la col?re sous ses articles publi?s dans la rubrique <>. Oh oui, c’?tait d?j? un parti. A l’?cole de m?decine, il avait fond? un journal et une association d’?tudiants.

FD : Il a toujours ?t? engag??

AR : Toujours.

FD : Vous n’avez pas eu peur ? cause de son engagement politique ?

AR : Eh bien, moi aussi j’?tais d?j? quelqu’un d’engag?e. ?tienne Charlier, le mari de ma cousine germaine, ?tait le secr?taire g?n?ral du PSP. Il y avait Etienne Charlier, Marc Sam, Michel Roumain, toute l’?quipe aussi. C’?taient les amis de Jacques Roumain.

FD : Et maintenant il y a une partie de la vie de Jacques Stephen Alexis qui va commencer apr?s votre mariage. Il part en clandestinit?, il part en exil ? Qu’est ce qui s’est pass??

AR : Il avait fond? le Parti d’entente populaire (PEP). Et ?a a continu? ? marcher. Il a eu un premier voyage en 1959, entre avril ou mai 1959. Il a ?t? au Congr?s des artistes et ?crivains sovi?tiques. Il est all? en Chine et il est revenu en Ha?ti.

FD : On a l’habitude de voir les photos de son passage en Union sovi?tique et en Chine…

AR : Oui. Et puis il a continu? comme ?a. Et alors, il y a eu le congr?s des 80 partis en Russie et on lui a refus? son passeport.

FD : Le gouvernement ha?tien ?

AR : Oui. Alors il est parti sous un autre nom, sous le nom de Bernard C?lestin.

FD : C’?tait son ami ?

AR : Il ?tait du parti. On avait pens? qu’il lui ressemblait un peu. C’est ainsi qu’il est parti. Et l?, le voyage s’est prolong?, donc on a eu le temps de le d?noncer. D’ailleurs c’est paru dans Le Nouvelliste un soir. C’est ainsi que ma m?re est venue me chercher ? 10h du soir avec mon fils, un b?b?.

FD : Elle est venue vous dire que Jacques Stephen ?tait recherch? ?

AR : Non, pas qu’il ?tait recherch?, mais quand on a d?couvert qu’il ?tait parti sous un autre nom. Ma m?re est venue me chercher. Donc j’?tais chez elle. Les gens savaient quand Jacques Stephen ?tait rentr? mais moi je ne le savais pas. J’ai commenc? ? avoir de s?rieuses appr?hensions, parce que le lundi 11 mai j’ai re?u un c?ble de l’Union des ?crivains sovi?tiques. Le c?ble ?tait adress? ? Jacques, lui disant <>. Pour moi, les ?crivains lui ont envoy? le c?ble en pensant qu’il ?tait en Ha?ti. Tout le monde me le cachait.

FD : Et l? nous sommes en 1961 ?

AR : Oui en 1961.

FD : Mais vous ne savez pas exactement quand est-ce qu’il est rentr? en Ha?ti ?

AR : Oui. J’ai l’impression qu’ils ont profit? de l’invasion de la baie des Cochons ? Cuba. Parce qu’il s’?tait s?par? de son compagnon ? la Jama?que. Son compagnon m’a apport? une lettre et une mallette de cadeaux. Et lui, il est all? ? Cuba parce qu’il ne pouvait plus rentrer par la voie a?rienne. C’est vers cette ?poque-l? qu’il est rentr?.

FD : Qu’est-ce qu’il y a eu comme rumeurs ? l’?poque ?

AR : Eh bien, moi je ne sais pas. Tout le monde me le cachait et je vous disais que j’ai re?u ce c?ble ? ce moment-l? je pensais au pire. Parce que si les Russes croient qu’il est en Ha?ti, je pensais que quelque chose s’est pass?. Et puis, un mois apr?s, en juin, j’ai dit que j’allais essayer de faire un passeport. Naturellement, Chauvet s’est empress? de m’arr?ter.

FD : On parle de Lucien Chauvet, qui ?tait pr?fet de Port-au-Prince?

AR : Il n’?tait pas pr?fet. Il avait une plus grande fonction. Il ?tait peut ?tre sous-secr?taire d’?tat au d?partement de l’Int?rieur. Et alors on m’a amen? au Palais. Il y avait une salle souterraine de torture et m?me une prison.

FD : Et qu’est-ce qu’on vous a reproch? ?

AR : Ils ne m’ont rien reproch?. Ils ont tout de suite su qui j’?tais. Quand je suis arriv?e, j’ai vu les quatre, c’est-?-dire Luc D?sir, Lucien Chauvet, Tassy et Elo?s Ma?tre derri?re leur bureau. On ?tait interrog?s ? la m?thode nazie, c’est-?-dire avec des gifles ? la t?te qu’ils appelaient <>.

FD : On vous frappait ?

AR : Oui s?rieusement. Mes oreilles ?taient ab?m?es. Et apr?s, j’ai ?t? incarc?r? ? Fort-Dimanche. Et l?, j’ai compris. Parce que Luc D?sir m’avait montr? une photo. Il s’est exclam? <>. J’ai compris qu’il faisait r?f?rence ? Jacques. Sur la photo, j’ai vu qu’il y avait une foule ?trang?re. J’ai compris qu’il a ?t? attrap?.

FD : Qu’entendez-vous par foule ?trang?re ? Une photo prise en Ha?ti ou ? l’?tranger ?

AR : A l’?tranger. Je l’ai vu dans une foule ?trang?re. Il marchait avec son costume, c’?tait bien lui.

FD : Donc on le surveillait ?

AR : Non. Peut-?tre quand il a ?t? captur?, il avait cette photo sur lui.

FD : Donc c’?taient les documents qu’on avait s?rement retrouv?s avec lui. Mais vous n’avez jamais su o? il avait ?t? arr?t? ni emmen? ?

AR : Bon, il y a plusieurs versions. Mais je ne peux pas faire d’affirmations.

FD : On a vu un proc?s-verbal qui parlait d’argent qu’il avait…

AR : Oui, qu’il avait sur lui. Et il m’en avait parl?. Dans sa lettre, il m’a dit <>.

FD : Parce qu’il ?tait ?crivain. Il ?tait publi? ? l’?tranger.

AR : Oh oui ! En 1955, il avait d?j? publi? Comp?re g?n?ral soleil. L’oeuvre a ?t? traduite en plusieurs langues. J’avais le chinois, l’allemand, le hongrois, le roumain, le russe, etc. Par la suite, il avait d?j? publi? Les arbres musiciens, l’Espace d’un cillement et Romanc?ro aux ?toiles.

FD : Maintenant, vous arrivez ? Fort-Dimanche. Il y a eu trace du passage de Jacques Stephen Alexis. On a dit qu’il ?tait l? ?

AR : Non. Moi, c’?tait en juin 1961. On m’a mis dans un <>. C’?tait une petite pi?ce qui ?tait comme un cercueil. On pouvait juste s’allonger. C’?tait horrible. Et apr?s huit jours, on m’a relax? sans explication.Mais apr?s, j’ai souffert d’une maladie ?pouvantable. Quand on m’a relax?, tout le monde trouvait cela ?trange, ? commencer par moi. J’ai appris que quelqu’un avait ?t? dire ? Duvalier qu’on avait arr?t? la ni?ce d’Emile Roumer. Or Emile Roumer et Carl Bouard sont ceux qui l’ont mis en avant dans la revue <>. Il avait fait chanter des fun?railles nationales en l’honneur de Carl Bouard.

FD : Vous croyez ? la th?se qui dit que Jacques Stephen Alexis est mort au Fort-Dimanche ?

AR : Non je n’y crois. Certains parlent de lynchage ? Bombardopolis. Jacques et tous ses compagnons ont ?t? tu?s. Je ne sais pas s’ils ont ?t? emmen?s au Fort-Dimanche pour ?tre interrog?s mais pas pour ?tre emprisonn?s. Il y a diverses versions. Mais je ne peux pas parler de choses que je ne ma?trise pas.

FD : Mais o? sont pass?s les compagnons de Jacques Stephen Alexis ? Vous n’avez retrouv? personne qui a dit qu’il ?tait venu avec lui ou qui savait ce qui s’est pass? >> ?

AR : Non, on est cens? les avoir tous tu?s. On a tu? tous ceux qui ?taient l?. Il y avait Guy Belliard, Monroe, Gabriel Georges, etc. Mais je crois que les compagnons (du parti) ont su, mais il ne m’en parlait pas. Ils venaient me voir. J’ai eu des rapports avec eux. Jusque tr?s tard ils ont continu? ? militer parce que d?j? ils ?taient membres de la Jeunesse progressiste de Port-au-Prince avant m?me de l’avoir rencontr?. Alors il m’a fallu prendre ma vie en main, mais parce que le b?b?, Jean Jacques, avait juste un an et quelques jours. Jean-Jacques est n? le 22 octobre 1959. Il avait neuf mois et quelques jours quand Jacques est parti pour son premier voyage.

FD : Et quand vous dites que vous avez d? prendre votre vie en main, cela veut dire quoi ?

AR : C’est ? dire qu’il n’?tait pas question pour moi de chercher refuge dans une ambassade ou de partir pour l’exil ou quoi que ce soit. De toute fa?on, ce n’?tait pas mon genre. J’avais quelques revenus, il y avait la maison que mon grand-p?re m’avait laiss?e ici, qui ?tait le coll?ge Od??de. Et j’ai trouv? un excellent travail comme d?marcheurse de produits pharmaceutiques et c’?tait tr?s bien pay? ? l’?poque.

FD : Vous travailliez dans quelle maison de produits pharmaceutiques ?

AR : J’ai d?but? au sein de l’IBH qui appartenait ? Fr?deric Deniz? et ? la fille du docteur Garnier qui nous avait bien connu ? J?r?mie. Cela a p?riclit? par la suite. J’ai travaill? ensuite chez Abrams. Et cela a tr?s bien march?.

FD : Et vous avez refait votre vie. Vous ?tes mari?e ? nouveau ?

AR : Oui. Apr?s 10 ans, en 1969. Je me suis mari? avec un jeune m?decin.

FD : Que vous avez rencontr? en pr?sentant les produits pharmaceutiques ?

AR : Oui. Nous avions les m?mes id?es. Il avait connu Jacques Alexis ? l’?cole de m?decine.

FD : Jacques Alexis est de la m?me promotion de Fran?ois Duvalier ? l’?cole de

M?decine ?

AR : Non. Ils ?taient 22 dans la promotion. Je ne me souviens pas de tous les noms. Mais il y avait Roger Fils-Aim?, Louis Fombrun Destin. Mais mon mari Jacques Innocent ?tait en PCB ? l’?cole de m?decine quand Jacques terminait sa m?decine.

FD : Il y a la fameuse lettre de Jacques Stephen Alexis ? Duvalier. Cette lettre a ?t? ?crite dans quel contexte ?

AR : Nous habitions la ruelle Rivi?re. Nous avons d?m?nag? vers Sainte Th?r?se ? P?tion-Ville, non loin de Lucien Chauvet. Ils sont venus perquisitionner la maison de la ruelle Rivi?re. Mais c’?tait apr?s notre d?part. C’est ? partir de ce moment que Jacques a ?crit sa lettre. C’est de la maison de Sainte Th?r?se ?tant qu’il est parti.

FD : Cette ann?e on c?l?bre les 100 ans de Jacques Stephen Alexis. Vous ?prouvez quels sentiments?

AR : C’est un peu fatigant. Cela fait beaucoup de temps. C’est bien que l’on s’int?resse ? lui, et ? ses ?crits. Cela m’a sembl? long. Il ?tait de 14 ans mon ain?. On ?tait un m?nage heureux. On s’entendait tr?s bien. Nous avions les m?mes id?es. Je n’ai pas vraiment de chagrin. J’?tais une femme heureuse. J’ai beaucoup re?u de lui. Il m’a tout appris. Nous avions v?cu une vie tr?s riche.

FD : Merci beaucoup madame Roumer. Merci d’avoir accept? de parler au Nouvelliste et ? Magik9.

L?gendes

FD : Franz Duval

AR : Andr?e Roumer

Propos recueillis par Frantz Duval

Retranscription : Jean Daniel S?nat