Ariel Henry: un village potemkine

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Nos Facultes de Medecine fabriquent plus de politiciens que de medecins. Ariel Henry, a l’automne de sa vie, confirme ce constat. Apres avoir excelle dans le domaine de la neurochirurgie, il a opte, pousse par le demon de l’ambition, d’entrer dans l’arene politique, plongeant ses patients dans la desolation et le pays dans la detresse. Il est sans doute un homme dote de grandes qualites de coeur, mais lorsque ces qualites ne sont pas secondees par une grande elevation de vues et un sens de l’Etat, elles deviennent, dans les temps crepusculaires que connait Haiti, un crime contre la nation, car son gouvernement fictif, presque clandestin, conforte la communaute internationale dans son immobilisme et encourage cette derniere a continuer de proner la tenue des elections sous le pretexte fallacieux que le Premier Ministre dirige un gouvernement de consensus.

Le docteur Henry, en homme de science, ne peut ignorer, a moins de suivre un cheminement secret, qu’il descend la pente savonneuse du discredit, au point que ceux qui se rallient a lui, loin de le renforcer, voient leur popularite s’effriter et leurs voix perdre toute resonance dans les milieux populaires qui leur etaient naguere acquis. Ne mesurant pas, ou mesurant mal, les difficultes de la tache, il ne sera jamais apte a les surmonter. Pourquoi alors avoir renonce au bistouri pour le gouvernail d’un gouvernement a la derive, decrie dans plusieurs secteurs pour son impuissance? Tout semble decousu dans la gestion des affaires publiques. On assiste meme a un engourdissement de l’Etat alors qu’il devrait, plus que jamais, s’affirmer.

Contraint de mener une politique de timide, marquee plus par les defaillances que stimule par les sursauts, defie et nargue par un chef de gang, le Premier Ministre ne fait que tatonner sans trouver une veritable issue. Le bon sens commanderait qu’il demissionnat. Au lieu de cela, il se fait l’artisan de son autodestruction. En effet, en choisissant deliberement de marcher sur les brisees de Jovenel Moise alors que le pays attendait qu’il donnat plus de nettete a la rupture avec un systeme honni responsable de la decomposition de l’Etat, le Premier Ministre attire les nuages sans etre a meme d’eviter l’orage.

Il va plus loin car il declare au Washington Post avoir accepte le poste de Premier Ministre pour poursuivre la vision de Jovenel Moise. Quelle vision? La montee du gangsterisme et la peur paralysante qui en resulte ? Une police aux ordres? Une justice a genoux? Un chomage galopant? Une economie agonisante? Les portes de l’esperance fermees? Il fait pire car en accreditant a l’etranger l’idee que le President assassine etait porteur d’une haute conception du devenir d’Haiti, il se fait volontiers le heraut d’un mythe, se fermant ainsi toute possibilite de susciter une large adhesion a sa personne, sinon a sa politique. Cette forme de suicide politique est deroutante. Elle s’explique peut-etre par la conviction qu’ayant le soutien continu du Core Group et surtout de Washington, il peut s’ecarter du chemin de la sagesse. C’est ignorer une constante de la diplomatie americaine en Haiti depuis 1915: tout chef d’Etat ou de gouvernement impuissant a assurer la stabilite politique et a assurer l’ordre publique est vite pousse vers la porte de sortie et meme contraint de la franchir. Francois Duvalier, en regnant sur un cimetiere, en a ete la macabre exception.

Si Ariel Henry se complait a etre un faux-semblant, une facade factice, s’il est incapable de pressentir les developpements politiques futurs, s’il se laisse humilier par un chef de gang sans reagir, s’il avale tant de couleuvres depuis plus de trois mois, s’il semble compter pour rien ses errements, ce ne peut etre que parce qu’il poursuit sa propre ligne d’action qui est, selon de nombreux observateurs, de preparer la voie au retour de Martelly au pouvoir. Si cela se confirme, plus qu’un homme politique deconsidere dont la clairvoyance serait completement tarie, il deviendrait tout simplement odieux. Meme son Pygmalion, conscient de la defaveur et meme de la disgrace dont jouit le PHTK, a decide de former un nouveau mouvement baptise effrontement Parti pour la Refondation Nationale. S’il change le nom, il ne change pas la chose. Pour citer Mussolini, il ne fait que couvrir d’or une dent pourrie.

Si c’est pour cette tache vouee a l’echec, on n’avait pas besoin de l’eminent Dr Henry pour l’accomplir. N’importe quel politicien sans scrupules, adepte de l’intrigue et habile en surencheres demagogiques aurait suffit. Si tel est veritablement le dessein du Premier Ministre, la nation tout entiere debout, lui lancera la boutade celebre: sauvez-nous en vous sauvant avant qu’il ne soit trop tard.

Robert Malval