Au coeur du peyi l?k

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

1. Mardi 13 septembre 2022. Le ciel est gris sombre. De la couleur de la fum?e des pneus qui br?lent dans les rues. Il est onze heures du matin ? Delmas 60. Le quartier, habituellement paisible a tout l’air d’une zone de guerre. Malgr? le r?tablissement de l’?lectricit? depuis la nuit, les bruits habituels des radios se font rares, tr?s rares. Le silence r?gne. L’incertitude est visible dans les regards, sur les visages et dans la voix de mes colocataires qui se demandent quand prendra fin ce pays lock qui trouble leur vie quotidienne… De temps en temps, j’entends des tirs qui troublent cette paix suspecte. <>, crie une voisine ? une fillette, la voix charg?e de col?re et de d?sespoir.

2. Dehors, sur la grande rue du quartier, il est presque impossible de traverser les barricades pour se rendre sur l’autoroute de Delmas. J’habite cette rue depuis deux ans. C’est la premi?re fois que la zone est bloqu?e ? ce point. Les barricades arrivent ? hauteur d’homme. Les pi?tons se plaignent et r?clament la permission de d?gager un petit espace pour pouvoir passer pour aller se ravitailler. Des morceaux de bois, des pancartes en m?tal, des barres de fer, des feuilles mortes sont les objets utilis?s par les protestataires pour barricader les routes.

3. Carrefour Delmas 60. Les militants f?tent leur exploit. Ils chantent. Ils dansent. Ils demandent aux autorit?s de ne pas augmenter le prix du carburant. <>, dit un jeune manifestant. Comme si Ariel Henry ?coutait ses revendications.

4. Un groupuscule de manifestants ? chaque carrefour. Leur refrain : “Kanpe d?y? barikad nou”. Le pays est l?k. Delmas est plong? dans le d?sespoir, le chaos. Des tessons de bouteilles, des roues en caoutchouc, des tables renvers?es jonchent toutes les entr?es des ruelles. De temps ? autre, un manifestant lance une bouteille sur les barricades afin d’intimider les chauffeurs de taxi qui transportent les journalistes.

5. Le petit espace r?serv? aux pi?tons est juste et laisse ? peine passer un homme. Et il faut y aller vite. ? grand pas. Sans perdre de temps. Souvent ce sont des passants d?sesp?r?s. Des gens qui ont ?t? bloqu?s chez un ami, un proche. Le pays l?k est un ?v?nement impr?vu. Pas de date, pas d’heure.

6. Les manifestants sont heureux comme Ulysse. Sur la route ils installent des tables de jeux : domino, ?chec, ludo. M?me dans le malheur et dans l’incertitude, il y a de la place pour le rire, l’amour, le partage. <>, dit un homme qui se consid?re comme un champion de domino. Un oeil sur la table. Un oeil sur la barricade. Les autres ?clatent de rires. Ils boivent du rhum et du whisky bon march?. Le pays l?k est une f?te aussi. ? sa mani?re.

7. Entre deux barricades, les jeunes jouent au foot. Ils jouent au tir au but. Parfois, pour de l’argent. Ils sont tranquilles sur cette route parsem?e de piles de fatras et de tessons de bouteille. Toutes les portes sont ferm?es : les supermarch?s, les magasins, les bars. Pas une pr?sence polici?re de Delmas 60 jusqu’? ma destination ? Delmas 30.

8. ? Delmas 75, un groupe de jeunes encagoul?s avec leurs T-shirt crient haut et fort “Aba Ariel Henry” tout en ?rigeant des objets m?talliques et des poteaux sur la route. Une chorale de balles chante subitement. La pression monte. Les passants essaient de traverser vite. Bousculades, empressement, le bruit des rafales a troubl? les esprits.

9. Pendant que je m’?chappe, un vieil homme saisit ma main et la serre tr?s fort. Il tremble de peur. Ses yeux sont humides. J’ai en face de moi l’homme le plus malheureux du monde. Une loque humaine. <>. Il tombe lourdement sur le sol. Il a perdu toute sa force. Sa voix est comme un fardeau qu’il ne peut emporter. Il a de ces gestes… path?tiques. Il met sa main sur son ventre. <>, chuchote le sexag?naire. Sa chemise bleue est blanchie par le temps. Le pauvre a un handicap. Il se l?ve et bo?te. Il a perdu le sens de l’orientation. Le bruit de la ville, surement. Je l’aide ? avancer. “Tenez bon, monsieur. O? habitez-vous?”

10. ? Delmas 69, un groupe de manifestants discutent entre eux. Ils veulent br?ler la pompe ? essence situ?e au coin de la rue. Un autre groupe s’y oppose.

12. Une vieille dame avec un panier de pain sur sa t?te se prom?ne comme si de rien n’?tait. La rue est sa demeure. Elle vend son pain comme des petits p?t?s chauds.

Marc Sony Ricot

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