Bourreau ou bon Samaritain ?

Un des resultats des errements de la strategie des Etats-Unis en Haiti au long de deux siecles a explose au grand jour a la face du monde montrant, images a l’appui, dans les eaux du Rio Grande, au Texas, un visage d’un autre temps de l’Amerique.

<>, a reconnu la porte-parole de la Maison-Blanche, Jennifer Rene Psaki. Pour la premiere fois des images – monnaie courante du sort subi par le peuple haitien au long de son histoire – viennent frapper a la porte de la superpuissance en partie responsable de ces heurts et malheurs. La vice-presidente Kamala Harris declare qu’elle est <>.

Les <>, a rencheri le democrate Bennie Thompson, qui preside la commission sur la Securite interieure a la Chambre des representants. Tandis que le chef democrate du Senat Chuck Schumer a appele le President Joe Biden a mettre fin aux expulsions <> de migrants haitiens arrives par milliers ces derniers jours a la frontiere sud des Etats-Unis.

Apres une odyssee inhumaine, un tiers des 250 000 Haitiens arrives au Bresil et au Chili depuis 2012 sont venus frapper a la porte des Etats-Unis. Ou sont en route, comme 19 000 bloques actuellement a la frontiere entre la Colombie et le Panama. Les conditions invraisemblables de ces migrations sauvages montrent qu’une partie de la population haitienne ne veut plus rester prisonniere de l’Hispaniola contrariant la strategie seculaire des Etats-Unis vis-a-vis d’Haiti.

La foulee des critiques est couronnee par la demission abrupte et retentissante de l’envoye special pour Haiti, l’ambassadeur Daniel Lewis Foote, fraichement nomme. Pour la premiere fois de l’Histoire, un diplomate senior rend le tablier a cause de la politique de Washington en Haiti.

Entrecoupee par des critiques ponctuelles sur la politique de migration ou encore sur les possibles solutions a l’actuelle crise politique haitienne, la lettre de demission de l’ambassadeur Foote met en exergue le <>.

Par le biais d’un simple paragraphe, o combien parlant, l’ambassadeur Foote met a mal des mythes, des hommes et des dieux, rejoignant ainsi ceux qui croient que ce n’est pas Haiti qui n’est pas preparee a la democratie. Au contraire. Ce sont les Etats-Unis qui ne sont pas prets a voir fleurir la democratie en Haiti. Il interprete que <>.

Sans attendre, la Deputy Secretary Wendy R. Sherman, deuxieme au Departement d’Etat, repond au nom du gouvernement Biden, a l’ambassadeur Foote.[1] Sur le meme ton critique, acerbe, personnel et peu diplomatique, le document du Departement d’Etat reconnait que la situation en Haiti <>. Par consequent, les deux hauts diplomates sont sur la meme longueur d’onde : la situation haitienne est intenable.

Par consequent, <>

Sur l’interpretation du passe mais egalement sur comment affronter les defis du present, nous voici donc, venus de la meme administration, encore mieux, du meme batiment charge des relations exterieures, deux visions diametralement opposees sur le role actuel et historique des Etats-Unis en Haiti. Qu’a-t-il de vrai entre les versions du bourreau et du bon Samaritain ?

Je ne me manifeste pas sur l’actuelle situation du pays ou regne la plus totale confusion. Utilisee, comme toujours et partout, a servir les bas interets de ceux qui profitent du chaos. Apres le crapuleux assassinat du president Moise et l’impossibilite d’arriver a une quelconque conclusion definitive, les pecheurs en eau trouble sont a l’oeuvre.

Peut-etre j’ose deux observations : si l’ambassadeur Foote a effectivement suggere au Departement d’Etat l’envoi des militaires US en Haiti, il fait fausse route car le pays a besoin de securite policiere et de developpement economique. La deuxieme est le besoin urgent de supprimer le Core Group. Il etait justifie pendant la periode de la MINUSTAH (2004-2017). Aujourd’hui, il n’a aucun sens.

Chers anciens collegues : fermez cette malsaine boutique !

Revenons a nos moutons. Depuis toujours, toutes les administrations confondues, ont suivi le credo exprime par le president Thomas Jefferson a la veille de l’independance haitienne : les Etats-Unis considerent Haiti comme une menace. Ainsi, pour Jefferson elle <>.

L’objectif avoue est celui d’empecher l’insertion de l’economie haitienne dans le commerce international. L’objectif non avoue est d’une autre nature : Jefferson cherche a baillonner la circulation d’idees en isolant le virus revolutionnaire qui menace les fondements du monde occidental.

La punition pecuniaire infligee a Haiti par la France en 1826 – 35 milliards de dollars americains – dont le paiement s’allonge jusqu’au milieu du siecle dernier, est accompagnee par la mainmise financiere et politique des Etats-Unis apres avoir accorde sa reconnaissance a l’existence juridique d’Haiti en 1862. Avant meme cette date et cela jusqu’a l’occupation (1915-1934), l’US Navy avait fait une vingtaine d’incursions dans le pays. Apres 1915, impossible de comprendre l’evolution d’Haiti sans une reference directe, etroite et constante avec les Etats-Unis. Malgre l’absence d’un statut juridique, Haiti devient de fait un protectorat des Etats-Unis.

Haiti fut une victime de choix de la guerre froide. Celle-ci arrivee aux portes de la Floride avec la Revolution cubaine et la Crise des Missiles, c’est pendant cette periode que sous la protection aveugle de Washington, tout sera permis au sombre dictateur Francois Duvalier, bucheur de son peuple.

En decembre 1975, David Edwards, cadre de la Citibank invite a Haiti, tous frais payes, un jeune et prometteur couple de politiciens, fraichement maries : Hillary Rodham et William Clinton. Pendant les prochaines decennies, aucune initiative de Washington en Haiti se fera sans leur benediction.

Ainsi, en 1981, les Etats-Unis inondant le marche haitien avec leur riz subventionne, mettent a mal son economie rurale et provoquent l’exode campagne-villes. Devant la commission Affaires etrangeres du Senat des Etats-Unis, le 10 mars 2010, Clinton reconnait que lorsque gouverneur d’Arkansas, il a detruit l’economie agricole d’Haiti: <>

Selon les calculs de Terry F. Buss et Adam Gardner, ce dernier siecle cinq presidents d’Haiti ont ete dechus grace a l’action directe des Etats-Unis.[2]

A la mi-fevrier 2004, Colin Powell declare au Comite des affaires etrangeres du Senat des Etats-Unis qu’il n’a pas l’intention d’envoyer des militaires parce qu’Aristide <>[3]. Les Etats-Unis vont plus loin en signalant qu’un coup d’Etat est inacceptable.[4] Or, quinze jours plus tard, c’est dans un avion de ses forces speciales que Washington envoie Aristide vers l’exil.

Lors des innombrables crises politiques haitiennes, les Clinton jouent un role majeur. D’abord comme protecteur d’Aristide. Ensuite comme son bourreau. De meme pour Preval, percu comme l’homme providentiel en 2006 et l’homme a abattre en novembre 2010. Je me suis oppose au putsch. Alors, Hillary abat le candidat de Preval, Jude Celestin, et promeut l’election de Martelly.

Au lendemain du tremblement de terre de 2010, le couple, leurs proches et la Fondation Clinton Global Initiative (FCGI) prennent les renes des actions de Washington et du systeme des Nations unies en Haiti. Avec les resultats que l’on sait.

Des ses premieres reunions, la Commission interimaire pour la reconstruction d’Haiti (CIRH) demontre ses travers. Laisse pantois les rapports ambigus empreints d’interets croises entre la FCGI, le representant special de Ban Ki-moon, Bill Clinton, la cheffe du Departement d’Etat des Etats-Unis, Hillary Clinton et la Representante des Etats-Unis a la CIRH, Cherryl Mills, bras droit d’Hillary Clinton et ancienne avocate de Bill Clinton dans l’affaire Monica Lewinski. La mainmise des Clinton sur les affaires haitiennes empeche Barack Obama, apres le seisme de 2010, de rendre visite a Haiti.

Plus que couvrir les mensonges des Nations Unies lors du scandale du cholera, les Etats-Unis envoient une brigade de juristes a la Cour de New York afin d’empecher que les Nations unies ne soient jugees. En plus, le president Trump, avec son vocabulaire de caniveau des bas-fonds, a declare qu’Haiti etait un <> et a decide de ne <>. [5]

Il y a dans les relations internationales un triangle actif marque par l’interference mutuelle des trois angles. Ainsi, plus un Etat est puissant, plus il menera des actions de toutes sortes et plus il commettra des erreurs. Rares sont les Etats qui disposent d’un surplus de pouvoir capable de compenser ses erreurs. Ceci est l’apanage uniquement des grandes puissances.

A cote des grands accomplissements – la victoire de 1945 – l’activisme de Washington sur la scene internationale a essuye de grands revers – la Guerre du Vietnam et tout recemment la debacle de l’Afghanistan.

Dans le cadre du continent americain, deux grandes faillites de la strategie de Washington sautent aux yeux. Aggravees par le fait qu’elles se trouvent a quelques encablures de son territoire. D’une part, l’echec a Cuba. Soixante annees de blocus et la revolution castriste se maintient. Meme apres la disparition des Castro.

D’autre part, la situation dramatique d’Haiti.

Un proverbe bresilien souligne que <>).

Comment peut-on accepter l’idee que les meilleures universites, les dizaines des think tanks, ou fourmillent des specialistes de tout ordre, des politiciens, des diplomates et des intellectuels parmi les plus brillants, ne soient pas capables de relever ces deux defis ? D’autant que la cooperation veritablement au benefice du peuple d’Haiti, sans arriere-pensees et relents ideologiques, pourrait devenir la pierre de touche des nouvelles relations continentales.

C’est sur ma proposition que Cuba et la Republique dominicaine ont ete integres dans la condition d’observateur a la Commission interimaire pour la reconstruction d’Haiti (CIRH).[6] Malgre l’echec de celle-ci et par-la, l’echec de la cooperation trans-ideologique, c’est le seul chemin a suivre. La noble et urgente mission d’aider effectivement au relevement du peuple haitien deviendrait alors le point de rencontre de nos dissonances.

CIRH: Bill Clinton, Ricardo Seitenfus et Lorenzo Somarriba, chef des brigades medicales de Cuba en Haiti (Archives personnelles)

[1] https://www.state.gov/deputy-secretary-wendy-sherman-with-michael-wilner-of-mcclatchy-washington-bureau/

[2] Haiti in the Balance: Why Foreign Aid Has Failed and What We Can Do About It, Brookings Institution Press, 2009.

[3]BBC News, 14 fevrier 2004.

[4]Ibidem.

[5] https://foreignpolicy.com/2017/06/01/trump-wont-pay-a-penny-for-un-cholera-relief-fund-in-haiti/.

[6] https://ayibopost.com/pourquoi-la-cirh-a-echoue-analyses-de-ricardo-seitenfus/

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Ricardo Seitenfus

Representant special de l’OEA en Haiti (2009-2011), auteur entre autres livres, de Les Nations Unies et le cholera en Haiti : coupables mais non responsables ? et de L’echec de l’aide internationale a Haiti : dilemmes et egarements, tous les deux publies a C3 Editions. Ces livres sont disponibles egalement en anglais, espagnol et portugais.