Comment le New York Times a conduit son enqu?te sur le ran?onnage d’Ha?ti par la France et les ?tats-Unis d’Am?rique

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Frantz Duval : Vous ?tes deux parmi les journalistes qui ont travaill? sur le dossier de la <>. Ce dossier concerne plus de 200 ans d’histoire de la R?publique d’Ha?ti, parce que les articles d?butent avec la guerre de l’ind?pendance et se termine avec la chute de Jean-Bertrand Aristide en 2004. Vous avez sorti un scoop avec les d?clarations des ambassadeurs fran?ais. Pourquoi ce dossier sur Ha?ti et la double dette ?

Catherine Porter : Je suis all? plusieurs fois en Ha?ti. Je me pose toujours des questions. Pourquoi y a-t-il y autant de mis?re ? Pourquoi il n’y a pas d’infrastructures comme c’est le cas avec les autres pays ? Le Nouvelliste, par exemple, et d’autres m?dias publient des histoires sur la corruption. Lors de mon 3e voyage, j’ai rapport? un livre de Laurent Dubois sur l’histoire d’Ha?ti. J’ai lu pour la premi?re fois un passage sur cette dette. Cela m’a frapp?. Je me suis demand? de quoi il s’agissait. J’ai cherch? des documents et lu tout ce que je pouvais. J’ai consult? plus d’une vingtaine d’ouvrages, mais aucun n’a pr?cis? exactement combien d’argent Ha?ti a pay?. Les historiens ont indiqu? en quelle ann?e Ha?ti a fini de payer et comment elle a pay?. A Paris, Constant M?heut a d?but? les recherches en fouillant dans les archives pour obtenir la documentation afin de connaitre exactement le montant qu’Ha?ti a pay? et les cons?quences de cette double dette sur ce pays. On aurait pu effectuer ce travail il y a cinq ans ou dans cinq ans. Mais le New York Times nous a donn? un an pour travailler sur la question. Quand on met 4 journalistes sur le m?me sujet, on se dit que c’est le moment de le faire.

Frantz Duval : Dans Le Nouvelliste on a repris un article du New York Times. Sur le web, nous en avons vu d’autres. Le travail a ?t? pr?sent? comment et repr?sente quoi ?

Constant M?heut : Nous avons 4 articles qui sont un peu classiques au niveau de l’?criture. Le premier article fait ? peu pr?s 9 000 mots et a ?t? publi? en anglais. Il r?sume l’ensemble de nos d?couvertes et des faits principaux. C’est une partie de cet article qui a ?t? partag? et publi? sur Le Nouvelliste. Il y a ensuite 3 autres articles qui eux vont plus en d?tail sur un certain nombre de faits historiques et qui nous am?ne jusqu’? la p?riode contemporaine. L’un concerne la banque fran?aise CIC. On voulait regarder comment la finance fran?aise avait soutir? de l’argent ? Ha?ti suite ? la dette de l’ind?pendance. Un autre article concerne l’implication des Am?ricains. C’est tr?s important de souligner qu’il n’y avait pas que la France, que les Am?ricains ont perp?tu? un sch?ma d’extraction financi?re qui avait ?t? mis en place par les banques fran?aises. Le dernier concerne la p?riode contemporaine et s’int?resse ? l’ancien president Jean Bertrand Aristide et les demandes de r?paration. Cela nous paraissait important de voir comment cette histoire qui date de 200 ans fait encore ?cho aujourd’hui dans les relations des deux pays. Elle est encore dans la m?moire des gens. Elle est encore un sujet de tension. ?tant donn? que ce travail a dur? un an, on a essay? de rendre la chose la plus p?dagogique et compr?hensible possible. C’est pour cela que l’on a publi? un article graphique qui d?veloppe nos trouvailles en termes de co?ts ?conomiques ? long terme. Il y a des graphiques sur le poids de la dette ext?rieure ha?tienne. On montre comment cette dette a pes? dans le sous-d?veloppement d’Ha?ti pendant 200 ans. Puisqu’on a parl? ? ?norm?ment d’historiens ha?tiens, on a rassembl? les donn?es sur la dette. Un travail qui, selon les historiens, n’avait pas encore ?t? fait. On a publi? deux autres pages sur la m?thodologie, la bibliographie, les sources contact?es et les donn?es collect?es sur la double dette. On esp?re pouvoir faire avancer la recherche sur ce sujet.

Frantz Duval : Dans la version papier du New York Times, vous avez publi? quoi exactement ?

Constant M?heut : Les publications se font jour apr?s jour. Lundi 23, on a publi? le premier article et l’?quivalent de l’article graphique ; ce 24 mai, nous avons publi? l’article sur le CIC ; mercredi 25, on a publi? un article sur l’invasion am?ricaine et jeudi 26 a ?t? publi? l’article sur les demandes de r?paration et la r?ponse de la France.

Frantz Duval : 4 jours cons?cutifs de publication sur Ha?ti ? la une du New York Times ?

Constant M?heut : Oui. 4 jours de publication dans la version papier. N?anmoins, tout a d?j? ?t? publi? sur le site d?s le samedi 21.

Frantz Duval : Quelles sont les principales d?couvertes de ce travail ?

Catherine Porter : On a fait un ?tat d?taill? des paiements. On a d?couvert que pendant 64 ans, Ha?ti a vers? de l’argent aux descendants de colons et aux investisseurs et actionnaires de banques. Cette somme s’?l?ve ? 560 millions de dollars.

Constant M?heut : Ce n’est pas l’unique d?couverte. Pour reprendre l’id?e de Catherine, tous les historiens que nous avons consult?s ont estim? que la double dette avait eu un impact sur le d?veloppement ?conomique d’Ha?ti. En revanche, personne ne pouvait mettre un chiffre concret sur le pr?judice. C’est ce que nous voulions faire. Au d?but, on pensait trouver des chiffres chez les historiens ou d’anciens politiciens, etc. Mais on n’a rien trouv?. C’est pour cela que l’on a fait ce travail. A notre sens c’est l’une des principales d?couvertes. Un d?tail chaque ann?e des paiements sur la double dette, l’indemnit? et le premier emprunt qui a ?t? contract? en 1825 pour la financer. On a trouv? qu’Ha?ti avait pay? en tout 112 millions de francs or aux anciens esclavagistes, aux banques et investisseurs. Ces 112 millions de francs ?quivalent ? 560 millions de dollars aujourd’hui. Mais c’est un co?t qui ne repr?sente pas la perte en d?veloppement ?conomique pour Ha?ti. On a ensuite travaill? avec 15 ?conomistes. Ils ont fait une estimation sur ce que vaudraient ces 560 millions d’euros si cet argent ?tait rest? en Ha?ti. Cette estimation s’?l?ve entre 21 et 115 milliards de dollars. C’est l’une des principales trouvailles. L’autre d?couverte concerne l’implication du CIC. Cette histoire ?tait assez peu connue. On a pu rapporter des choses qui jusqu’? maintenant n’avaient pas ?t? rapport?es, notamment combien, en termes de chiffre, le CIC et ses investisseurs avaient gagn?. On a ?t? cherch? dans les archives de Roubaix o? il y a les documents de la Banque nationale d’Ha?ti. Le 3e article a mis en lumi?re une histoire relativement peu connue qui concerne l’invasion am?ricaine ? Port-au-Prince et surtout l’implication de la National City Bank, l’anc?tre de CityGroup. Cela nous permet de voir comment cette banque a pouss? ? une invasion qui n’avait pas n?cessairement rapport avec la doctrine de Monroe mais pour des raisons financi?res. Dans le 4e article, on a fait des d?couvertes sur la riposte fran?aise ? la demande de restitution d’Aristide, les coulisses de cette r?ponse fran?aise, et ce que nous disent les ambassadeurs.

Frantz Duval : Vous avez cit? deux anciens ambassadeurs fran?ais en Ha?ti. Cela a ?t? facile d’obtenir leurs t?moignages, leurs opinions sur les ?v?nements de 2003 et 2004 ?

Constant M?heut : Cela n’a pas ?t? particuli?rement ni facile ni difficile. Je pense qu’ils ont compris qu’on avait fait beaucoup de travail, qu’on a eu beaucoup de d?tails. On a fait deux entrevues tr?s longues avec les deux. Les deux n’ont pas dit les m?mes choses. Yves Gaudeul n’?tait pas l? quand Aristide a quitt? le pouvoir. En cons?quence, il ne pouvait pas r?pondre sur les raisons du d?part d’Aristide du pouvoir. Thierry Burkard, lui, n’?tait pas l? au d?but de la demande de restitution et de r?paration d’Aristide. C’est dans la mise en coh?rence des deux t?moignages que nous avons pu retracer l’histoire de cette ann?e et demie autour de cette demande de r?paration.

Catherine Porter : Je veux ajouter qu’on a effectu? des recherches de g?n?alogie pour retrouver les descendants d’anciens colons qui ont re?u les plus grands paiements. On a parl? avec une trentaine de personnes. La plupart des personnes interrog?es ignoraient compl?tement cette histoire. Ces faits ?taient compl?tement occult?s en France. Certains ignoraient que leurs familles avaient une histoire en Ha?ti. On a fait des recherches pour comprendre comment dans les ?coles en France les ?tudiants ignorent l’histoire d’Ha?ti, de l’esclavage, de l’ind?pendance et de la double dette. Comme Canadienne qui voyage souvent en Ha?ti, cette histoire m’a paru importante. C’est ?tonnant que cette histoire soit ignor?e en France.

Frantz Duval : Ce travail a ?t? publi? en anglais dans le New York Times. Mais vous avez quand m?me pris le soin de le traduire en fran?ais et en cr?ole. Pourquoi ?

Catherine Porter : On l’a traduit en fran?ais parce que cela concerne la France et on voulait que les gens en France puissent le lire. Tous les grands articles que j’ai publi?s concernant Ha?ti ont ?t? traduits en fran?ais. Mais la nouveaut? est la traduction cr?ole. On a pens? que c’?tait vraiment important de publier une version en cr?ole et gratuite, car on s’est appuy? sur l’histoire d’Ha?ti. On a recueilli des t?moignages de gens de Dondon, de Port-au-Prince et d’autres zones qui ne parlent que le cr?ole. Si l’on fait un reportage sur l’histoire d’Ha?ti, on a pens? que c’est important que les gens puissent y avoir acc?s dans leur langue. La majorit? des gens parlent cr?ole et non le fran?ais.

Val?ry Daudier : Comment ont r?agi les m?dias fran?ais ? propos de ces publications ?

Constant M?heut : Ils n’ont pas beaucoup r?agi pour l’instant.

Frantz Duval : On a vu un commentaire du directeur de la CUC.

Constant M?heut : Effectivement c’est la r?action la plus notable et officielle. Son directeur g?n?ral a annonc? que ladite banque va financer des recherches historiques dans son pass? en Ha?ti. Il n’y a pas encore de r?action de l’Elys?e ni du minist?re des Affaires ?trang?res. Il y a tr?s peu de r?actions dans les m?dias aussi.

Frantz Duval : Rien non plus aux Etats-Unis avec la City Bank ?

Catherine Porter : Rien pour le moment. On verra.

Propos recueillis par Frantz Duval et Val?ry Daudier

Retranscription : Jean Daniel S?nat.