Dany Laferri?re: Double visage

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Sartre dit que tout homme

qui ne ressent pas de malaise

en pr?sence d’un policier

est un d?lateur.

Ce malaise est constant chez

le Noir en Am?rique. (page 40)

Le titre de ce texte n’est pas juste, il donne l’impression que je parle de quelqu’un qui montre un visage agr?able tout en cachant sa vraie nature de fourbe. On n’en conna?t qu’un et c’est le Tartuffe de Moli?re. Alors qu’il s’agit ici de deux personnages distincts et oppos?s. Deux grandes figures de la plantation: oncle Tom et oncle Tol?rance. Deux hommes. Si je devais consid?rer une femme, et c’est rare qu’on met en ?pingle la femme dans l’univers concentrationnaire de l’esclavage, c’est vers la romanci?re ?velyne Trouillot que je me tournerais. Elle a fait surgir de la nuit coloniale un groupe de femmes qui vivaient sur une plantation ? Saint-Domingue et dont le seul lien ?tait une certaine Rosalie. Je ne dirai rien de cette Rosalie, car la d?couverte de son identit? fut, pour moi, un vrai choc ?motionnel. Le livre fut aussi un choc litt?raire. Un ouvrage d’orf?vre o? chaque mot, chaque image, est pes? sur une d?licate balance. En tout cas, je suis tr?s heureux de voir que tant de gens le consid?rent comme un roman majeur de notre litt?rature, une oeuvre qui a franchi all?grement nos fronti?res vers de lointaines contr?es. Si vous ouvrez ce magnifique roman, vous comprendrez imm?diatement ce rapport d’ambiance entre ce livre et ce texte. Les personnages du roman vivent dans un univers bien ordonn?, mais travers? de secrets, de mensonges, de douleurs tues, de jalousies, et de trompes l’oeil. Bien s?r, ce n’est qu’un article ici, et il n’a ni l’ambition, ni la port?e d’une oeuvre telle Rosalie, l’inf?me. Mais on devrait apercevoir, au loin, les m?mes flammes, celles qui br?lent les ?mes et les champs de canne-?-sucre de la colonie. Sauf que cette plantation se trouvait au sud des ?tats-Unis et non ? Saint-Domingue. Et cette histoire est racont?e par une femme exceptionnelle, dans un roman poignant, La case de l’oncle Tom. Elle s’appelle Harriet Beecher Stowe, la fille d’un pasteur presbyt?rien. Elle est n?e en 1811 et mourra en 1896. Son roman, La case de l’oncle Tom, fut le best-seller du 19e si?cle. Elle a cr?? un personnage qu’on cite encore aux ?tats-Unis, mais qui a connu des fortunes diverses. Ce roman a provoqu? une commotion ? sa parution en feuilleton en 1852. On raconte que l’?motion fut si grande qu’elle convertit beaucoup de gens ? la cause abolitionniste. Et m?me que le livre aurait acc?l?r? la guerre de s?cession. L’oncle Tom, aujourd’hui honni par les Noirs aux ?tats-Unis, fut une figure ador?e dans son si?cle. Et la rencontre de Harriet Beecher Stowe avec Abraham Lincoln, invent?e ou pas, reste un moment ?pique de cette guerre. Abraham Lincoln lui aurait dit: “C’est vous, la petite dame qui a provoqu? une si grande guerre.” Il faudrait penser aussi ? tous ces jeunes soldats blancs qui sont morts pour une cause qui n’?tait pas la leur. Et dire que tout ?a d?coule d’un roman, d’un personnage de fiction. Permettez que je cite les deux derni?res phrases du portrait que j’ai fait d’elle dans Petit trait? du racisme en Am?rique : “Chaque fois que je pense ? Harriet Beecher Stowe, je me demande qui est celui qu’on aime aujourd’hui et qu’on d?truira demain. Il para?t que c’est dans notre nature de tuer ceux qu’on aime.” L’autre personnage est un ?tre fictionnel, et il ne vient pas de Harriet Beecher Stowe, mais de mon imagination. C’est oncle Tol?rance. C’est un mot complexe, Tol?rance, il ne veut pas dire la m?me chose en Europe qu’en Ha?ti. En Europe on le relie ? la guerre de religions, le mot a servi dans les n?gociations pour mettre fin aux conflits entre catholiques et protestants. Voltaire le d?fend dans son Trait? sur la Tol?rance. Certains voient la tol?rance comme une valeur sociale. Pour les Ha?tiens, ?a peut ?tre un grand-p?re qui g?te trop ses petits-enfants (oncle Tom) ou un homme qui, par cynisme, ne fait plus de diff?rence entre le bien et le mal (oncle Tol?rance). Sur les plantations, il y a eu quelques oncles Tol?rance. Je vous esquisse son portrait. “Oncle Tol?rance vit en banlieue de l’esprit dans une minuscule case, au bout de la plantation. Ayant br?l? tous ses vaisseaux et ne sachant pas o? aller, il tire des fl?ches empoisonn?es d’envie sur tous ceux qui portent encore le r?ve de libert?. Ce petit monsieur, ? l’esprit subalterne, cherche d?sesp?r?ment un ma?tre ? qui offrir son all?geance. On rencontre d’?tranges individus dans ces tristes champs de coton.” On ne saura jamais tout le mal qu’a pu faire un homme aussi d?sabus?. Et je m’?tonne qu’on ne trouve pas assez souvent ce genre d’individus dans les romans sur l’esclavage. On en voit un dans le film <> de Quentin Tarantino, et il est magistralement interpr?t? par Samuel L. Jackson. C’est le majordome noir de la plantation. Il se pr?sente toujours sous un jour modeste, souriant et obs?quieux, mais en r?alit? c’est le plus cruel de tous. ? ces d?fauts, il faut ajouter celui de l?che pour oncle Tol?rance car c’est de nuit qu’il traverse la plantation pour aller rendre compte au ma?tre de tout ce qu’il a vu ou entendu. Il a des yeux et des oreilles partout. Comme il est agr?able, et qu’il semble tout tol?rer, on se confesse volontiers ? lui. Ce personnage existe d?j? dans la litt?rature. Le plus c?l?bre est sans doute L’?trange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson, o? l’on sent que Stevenson a diagnostiqu? l? un cas clinique. Stevenson se r?v?le ? l’oppos? de Graham Greene qui per?oit dans les lunettes noires des tontons-macoute la lutte du bien et du mal. J’y vois, avec Hannah Arendt, La banalit? du mal. Un sp?cimen assez r?pandu. On devrait s’y attendre: ce n’est pas oncle Tol?rance que l’histoire a jug?, mais plut?t le bon oncle Tom. ? la question: Qui faut-il gracier J?sus ou Barabbas? La foule r?pond toujours Barabbas. Ils ont raison, d’une certaine mani?re, la bont? est plus subversive et plus dangereuse pour les syst?mes que la cruaut?. On l’a vu avec Martin Luther King, Gandhi et Mandela. Un acte de bont? est toujours une surprise, tandis qu’une saloperie ne nous ?tonne pas. La vraie question c’est dans quelle mesure la bont? est plus contagieuse que la cruaut?. A-t-on plus envie de faire du bien, quand d’autres ont ?t? charitables avec nous, que de faire du mal dans le cas contraire? Ne r?pondez pas tout de suite. Peut-?tre qu’on a tous un double visage, et qu’il faut ?a pour jouer son r?le dans cet ?trange th??tre de la vie qui a tant fascin? Shakespeare et Tchekhov. Sinon pourquoi les com?diens qui ont tant impressionn? le public dans des personnages au grand coeur ne r?vent que de jouer les salauds. C’est qu’ils veulent go?ter ? toutes les passions humaines. Tout de m?me jouer un r?le de salaud me semble diff?rent que d’?tre un salaud dans la vie, ne serait-ce que parce qu’ils sont souvent l?ches. Ils portent toujours un masque et signent rarement leurs mauvais coups, ou s’ils signent c’est parce qu’ils se sentent prot?g?s par la meute. En dernier lieu oncle Tol?rance s’est jet? dans le vieux puits de la plantation, on a br?l? sa case, et on s’est d?p?ch? d’oublier son nom.

Dany Laferri?re

18 janvier 2023

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