Dany Laferri?re et la dette de l’ind?pendance : petite erreur de temporalit?

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Dans une courte vid?o de Dany Laferri?re qui circule sur Tik Tok et d’autres plateformes, l’?crivain affirme qu’ <>. C’?tait ? l’?mission Internationales sur TV5Monde, le 24 mai 2015, quatre jours avant son entr?e sous la coupole de l’Acad?mie fran?aise. Les gens qui font circuler la vid?o ne regardent pas int?gralement l’?mission, sinon ils comprendraient, sans-?-peu-pr?s, le sens de cette phrase. Ils ratent l’essentiel dans le discours de l’actuel ?crivain ha?tien le plus connu au monde. Bref, ils ne saisissent pas la temporalit? du propos. D’o? une erreur de compr?hension et d’interpr?tation.

Question-r?ponse : plateau TV5Monde

TV5 MONDE : Y a-t-il encore, au regard de la situation en Ha?ti, des responsabilit?s internationales. Je voudrais parler de la dette. Vous savez quand le chef de l’Etat fran?ais, monsieur Fran?ois Hollande, s’est rendu sur place il y a quelques ann?es, il a affirm? qu’il s’acquitterait de la dette avant de rectifier de la dette morale. Comment est-ce que vous avez r?agi ?

Dany Laferri?re : D’abord, je ne discute pas des conversations entre chefs d’Etat. Je ne prends pas ?a beaucoup tr?s au s?rieux. Chef d’Etat ha?tien, chef d’Etat fran?ais, qui se rencontrent, font des discours. Ce qui est int?ressant, je pr?f?re entendre les ministres qui passent apr?s et qui viennent avec des documents, avec des dossiers et qui discutent entre ministres pour voir ce qui se passe. Plus bas encore m?me, les chefs de service, c’est encore mieux. Quand on discute de dette, d’ind?pendance, de r?paration ou des choses extr?mement puissantes et ?normes comme ?a, j’aime bien entendre les discussions de la part d’une batterie d’avocats, de comptables, de fiscalistes et l?, je commence un peu ? prendre ?a au s?rieux. Mais pas des discours publics qui doivent ?tre entendus des gens. L’expression qui est dite souvent, <>, est une expression fausse. Elle n’existe pas. Il n’y a pas de dette de l’ind?pendance parce que l’ind?pendance ha?tienne a ?t? faite de mani?re implacable, intraitable. Il y a eu guerre coloniale et Ha?ti a chass? l’arm?e napol?onienne du territoire ha?tien. C’est des d?cennies plus tard que Charles X, voulant n?gocier quelque chose pour se faire payer, manipulant la sc?ne politique internationale, Ha?ti ne pourrait pas entrer dans le commerce international s’il ne payait pas cela, a forc? la jeune r?publique d?j? pauvre ? payer (pas cette dette) une r?paration, qui est une invention du colon, du chef, du ma?tre. Pour moi, ce sont deux choses compl?tement diff?rentes. L’ind?pendance ne doit pas aller avec ?a. C’est forcer la main de quelqu’un de plus faible. Ha?ti, voulant entrer dans le concert des nations, voulant vendre, a accept? de payer cette r?paration, mais il parait qu’on aurait pu m?me l’?viter si la diplomatie ha?tienne avait n?goci? de mani?re plus s?rieuse, plus forte sur cette question.

TV5Monde : Mais au bout du compte, Ha?ti doit s’attendre ? ?tre rembours?e entre guillemets de cette dette ?

Dany Laferri?re : Je vous ai dit que cette discussion doit ?tre faite devant une batterie d’avocats, de fiscalistes, de comptables et se passe entre, disons, des gouvernements et des chefs d’Etat.

Deux temporalit?s distinctes

Lorsque la France a exig? d’Ha?ti une ran?on ou une r?paration apr?s son ind?pendance, ce que les Fran?ais appellent <>, il n’y avait pas de dette, a fait savoir Dany Laferri?re. Cette affaire de dette, a-t-il poursuivi, ?tait une invention du colon, du chef, du ma?tre. Il a rappel? au passage les conditions dans lesquelles Ha?ti a acquis son ind?pendance. Dans son ?nonc?, Dany attaque la formulation de la demande de Charles X aupr?s de Boyer. Il passe en ridicule le mot <> qui est d?finie au sens propre comme << argent qu'une personne (d?biteur) doit ? une autre (cr?ancier). En soumettant les Ha?tiens ? la captivit? et aux travaux forc?s, les Fran?ais n'?taient pas cr?anciers des Ha?tiens. En ce sens-l?, Dany a ajout?, en soubassement, que c'?tait un non-sens cette affaire de dette, non seulement par la demande de r?paration des Fran?ais, mais aussi par la formulation qui soutient cette demande : <>. Il n’y a pas de dette de l’ind?pendance, a-t-il rench?ri. Quand il parle de cette mani?re, il ne parle pas de l’argent qu’Ha?ti a vers? ? la France. Il ne dit pas que la restitution de cet argent est un non-sens et que cela n’existe pas. Non. Il parle ici du lieu de la premi?re temporalit?, celle de la demande de r?paration des anciens colons et de la formulation de cette demande. Dans cette temporalit?, qui est li?e ? la reconnaissance de la souverainet? d’Ha?ti, l’argent en question n’a pas encore ?t? vers?.

La formule de <>, qui ?tait un non-sens au d?part, prend tout son sens une fois que les Ha?tiens ont accept? de payer la somme exig?e par la France. D’o? la deuxi?me temporalit? dans laquelle il existe bel et bien une <>. Dans cette temporalit?, quand on dit <> et quand on se pose la question <>, eh bien la r?ponse, c’est que la France doit ? Ha?ti de l’argent, l’argent de cette <> qu’elle lui avait vers? de force entre 1825 et 1883.

Au moment de la demande des Fran?ais, il n’y avait pas de dette, car Ha?ti ne devait rien ? la France. Pas d’argent ni quoi que ce soit d’autre. Cette somme (dette), qui ne devait pas ?tre vers?e, ?tait une invention, a pr?cis? Dany (premi?re temporalit?). Mais, une fois qu’Ha?ti a vers? les 150 millions (cent cinquante millions de francs or, l’invention fran?aise s’est transform?e en son ?quivalent physique et devient r?elle, palpable (deuxi?me temporalit?). C’est de la deuxi?me temporalit? (la somme vers?e) dont parlent les Ha?tiens quand ils parlent de dette de l’ind?pendance, mais pas de la fiction historique de Charles X de la premi?re temporalit?, celle de la demande dont parle Dany, o? il n’existait pas, en vrai, de dette de l’ind?pendance. Les gens confondent les deux temporalit?s, celle de la fiction historique ? laquelle Dany fait r?f?rence et celle de la r?alit? de la somme vers?e dont on parle aujourd’hui. Il y a une confusion de lieu. D’un c?t?, Dany parle de la fiction historique, o? la dette n’existe pas. D’un autre c?t?, les gens parlent du versement de la somme demand?e, o? la dette est r?elle et pour laquelle (le versement) ils demandent une restitution. Quant ? cette restitution, Dany Laferri?re nous dit qu’il commencerait ? prendre cela au s?rieux quand serait constitu?e une batterie d’avocats, de comptables et de fiscalistes.