Dany Laferri?re: L?-haut

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Si on descend dans une zone souterraine o? d’?tranges poissons nagent dans des paysages lunaires, cette zone r?serv?e aux psychologues, psychiatres et autres psychanalystes, on trouvera peut-?tre quelques raisons ? cette maladie de sup?riorit?, ce go?t de domination. Avant de consulter ces professionnels de l’?me – on dira aujourd’hui de l’inconscient – je me pose simplement la question: pourquoi l’Occident, dont un grand pan de la culture s’appuie sur la mort, a choisi de construire sa soci?t? autour de la notion de hi?rarchie? Si on doit tous mourir, qu’est-ce qui peut nous pousser ? ce point ? vouloir ?craser l’autre? On sait aujourd’hui qu’on ne d?teste rien plus que celui qui nous ressemble tant. La haine du semblable domine le hit-parade de la haine. L’impression de se retrouver dans un mauvais jeu vid?o dont on ne comprend pas les r?gles. Notre vie est bien la seule chose concr?te dans cette pagaille absurde. Et pour boire jusqu’? la derni?re goutte cette mixture am?re qu’est devenue notre vie, nous nous r?v?lons pr?ts ? toutes les compromissions. Nous comprenons que les salissures de la vie quotidienne, m?me si elles nous minent au plus profond, ne sont rien en comparaison de notre disparition d?finitive. La mort reste l’injustice supr?me pour ceux qui n’ont b?n?fici? d’aucun privil?ge dans ce monde, et qui n’ont pour toute possession que la vie elle-m?me. Pourtant cet Occident, cart?sien et chr?tien ? la fois, mise tout, comme au poker, sur ce qui se passe apr?s la mort pour ?viter de voir la souffrance si concr?te qu’il a g?n?r? dans cette vie. On va jusqu’? envisager la possibilit? de vivre sur d’autres plan?tes, o? on esp?re trouver une vie neuve et vierge, diff?rente de celle qu’on a contribu? ? ternir ici. ? vivre de fa?on d?cente afin de garder cette plan?te en sant? le plus longtemps possible, on pr?f?re la polluer sans retour tout en imaginant l’id?e d’un univers jetable. Ce qu’on a fait avec le paysage, on le fera avec les gens qui y vivent. Il suffit de leur faire accepter qu’ils ne valent pas mieux que ces d?chets radioactifs qu’on enterre partout comme s’il s’agit de cadavres humains chimiques, ce que nous deviendrons peut-?tre un jour. Et ? ce jeu de l’humiliation nous sommes devenus imbattables. Chacun cherchant ? humilier un plus petit, jusqu’au plus mis?rable qui donnera un coup de pied au chien. Certains jouent ? ce jeu sans en conna?tre le sens. Les puissants le font pour l?gitimer leur autorit?. Et les autres parce qu’ils croient ainsi faire partie d’un club s?lect. On n’arrivera pas ? leur faire comprendre qu’il ne s’agit pas ici de mondanit? mais d’une guerre sociale, et qu’eux-m?mes se retrouveront pris, au bout du compte, dans l’engrenage de la machine. En fait, nous ne faisons pas assez attention aux proph?ties des auteurs de science-fiction qui depuis des d?cennies nous annoncent une apocalypse si complexe et jouissive qu’on n’a pas cru qu’elle ?tait r?elle. C’est l? pourtant que les puissants ont puis? l’id?e d’une vie sur une autre plan?te. Mais avant de filer ailleurs, ils comptent gaspiller toute l’?nergie possible sur cette terre pour laisser finalement notre plan?te aussi aride qu’un raisin sec. C’est ainsi qu’ils ?valuent la vie de l’autre. C’est peut-?tre la raison de toutes ces recherches scientifiques et l’investissement de ces milliards dans ce qu’on appelle l’aventure de l’espace. Pour nous faire avaler ce projet sordide, on l’a enrob? de la vaseline de l’enfance. Quel enfant n’a pas regard? un ciel ?toil? d’?t? sans r?ver de se retrouver un jour dans une pareille f??rie. Je me souviens de ces soirs o? assis sur la galerie, ? Petit-Go?ve, avec ma grand-m?re, on regardait, ?bahis, la voie lact?e. On y palpait une po?sie particuli?re n?e de l’infini. Et on imaginait l?-bas une vie tranquille. Ma grand-m?re me montrait ce marchand de bois qui rentrait chez lui sur la lune. On pouvait admirer ce splendide univers sans penser ? le fouler. La magie du r?ve. Mais ces milliardaires, soucieux de s’extraire d’une plan?te qu’ils ont tant contribu? ? polluer, ont vu l?-haut une ultime solution. Est-ce pourquoi ils ont recommenc? ? subventionner les recherches spatiales. Apr?s le voyage sur la lune de Kennedy o? il y avait encore un parfum po?tique d? ? un pr?sident qui esp?rait ainsi enflammer l’imaginaire d’un monde au bord du d?sespoir, et les ?checs successifs qui ont suivi durant l’envol des fus?es. Le r?ve de la conqu?te de l’espace ?tait rang? dans les placards de la NASA. Aujourd’hui, avec cette possibilit? d’habitation, on y voit la chance inou?e de r?gler d’un coup deux probl?mes insolubles de notre ?poque: la race et la classe. Il suffit d’exiger un co?t de billet si exorbitant que seuls les ma?tres du monde pourraient se retrouver l?-haut.

Dany Laferri?re
7 janvier 2023

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