Dany Laferri?re : La rage en Am?rique

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Le mot rage est juste car si on dit

qu’on a une migraine pour un mal de t?te

ou simplement mal au ventre

on hurle sa rage de dents

car la douleur vient de monter d’un cran

et provoque une fureur aveugle qui

pousse ? mettre le feu dans

son propre quartier. (page 31)

Une fois, j’ai pris la route en voiture, de Miami ? New York. Je venais de relire Sur la route de Kerouac. Je l’ai lu cette fois en anglais, alors que je ma?trisais ? peine l’anglais de conversation. C’est en parcourant les pages tr?pidantes de ce roman d?lirant que j’ai enfin compris pourquoi j’avan?ais si lentement dans l’anglais oral et si rapidement dans sa forme ?crite. Les ?crivains ont toujours des choses int?ressantes ? dire, alors que les conversations de mes voisins tournaient autour des m?mes sujets insipides. J’ai d?couvert, d’autre part, que Kerouac en anglais n’est pas du tout le m?me ?crivain que Kerouac en fran?ais. J’aurais aim? avoir du temps pour d?velopper cette id?e, d’autant que Ti-Jean (son vrai nom est Jean-Louis Kerouac et ses parents sont des canadiens-fran?ais, aujourd’hui appel?s qu?b?cois) a m?me ?crit un r?cit en fran?ais. C’est un long voyage, le mien, pas celui de Kerouac, o? il faut traverser une bonne partie du sud des ?tats-Unis (la Floride, la Georgie, les deux Caroline) mais j’avais fait mon plein de musique et de gazoline. Je ne suis pas amateur de musique, mon oreille ne captant, ? l’?poque, que le staccato de la machine ? ?crire, et surtout la musique qu’on entend quand le vent joue dans les phrases. Bon, j’?coutais aussi du rara de L?og?ne, beaucoup de Manno Charlemagne, Ferr? chantant Aragon, et du bossa nova quand j’ai le coeur en berne. Longue route bord?e de magnolias, ces grands arbres o? l’on pendait les esclaves fugitifs qui s’?taient r?volt?s contre les mauvais traitements qu’on leur infligeait du matin au soir dans ce d?cor bucolique. Quelqu’un, un po?te juif, a not? que ces pendus ressemblent ? d’?tranges fruits, et Billie Holliday a chant? cette horreur (Strange fruit), pour rappeler aux jeunes dans quel univers d?ment on vivait avant, mais cela n’a pas beaucoup chang?. Je traverse, la gorge nou?e, ces villes o? le Ku Klux Klan s?vit encore, peut-?tre avec plus de discr?tion qu’avant. Je me sens tout de suite envahi par un sentiment o? alternent la panique et la compassion. La col?re aussi quand je traversais de si jolies petites villes avec de blanches maisons ? colonnades entour?es d’un gazon vert aussi grand qu’un terrain de golf. Et ce go?t amer dans la bouche quand tout de suite apr?s je tombais dans une zone d?labr?e. Je devais rester attentif afin de ne pas me tromper de quartier, car la police veille ? s?parer le bon grain de l’ivraie. Je quitte la route principale pour me retrouver dans un coin isol? o? les maisons, d?vor?es par les mauvaises herbes, semblaient laiss?es ? l’abandon. Pourtant je voyais des gens vaquer ? leurs occupations dans des arri?re-cours encombr?es de carcasses rouill?es de voitures. Des hommes en salopette ?taient assis dans de vieux fauteuils d?fonc?s qu’il ont du ramass?s, il y a un moment d?j?, dans un quartier hupp? pas trop loin. Une rugissante mis?re voisinait parfois avec une ?clatante richesse. Manno Charlemagne chantait Ayiti Pa Fore. Sa voix est si distinctive (une sorte de calme ?trange au coeur de l’enfer) que je pourrais la reconna?tre m?me dans mon sommeil. J’ai quand m?me re?u un choc ? l’entendre, et cela m’a fait la m?me impression que si j’avais ramass?, par m?garde, un c?ble ?lectrique sans protection dans ma main nue. J’?tais dans l’envers d’un d?cor de carton-p?te, la face cach?e d’une promesse frauduleuse. On comprend la pauvret? de certains pays, m?me si c’est intol?rable, mais ici dans cette Am?rique si obsc?nement riche on a du mal ? accepter une pareille mis?re. Et surtout de me rappeler qu’on ne cesse de dire que les Am?ricains noirs sont paresseux et alcooliques. Il y a du travail pour eux mais ils pr?f?rent boire de l’alcool frelat? et se tourner le pouce en attendant le ch?que du gouvernement. S’ils font beaucoup d’enfants c’est pour recevoir un plus gros ch?que du Welfare. C’est ? la fois vrai et faux, vrai parce c’est la r?alit? dans laquelle on les laisse croupir, et faux parce que ce n’est pas rien de se retrouver ?cras? par son propre gouvernement, qui se trouve ?tre celui du plus puissant pays au monde. L’Am?rique n’a pas oubli? que “le N?gre est n? pour ?tre esclave”, et dans le sud chaque fois qu’un petit-fils de propri?taire de plantations croise un petit-fils d’esclave il a l’impression que c’est un bien qu’Abraham Lincoln lui a vol? pour le gaspiller en le donnant ? ces demi-civilis?s. Presque tous les immigrants, les Ha?tiens compris, croient qu’ils valent mieux que les Am?ricains noirs, ignorant que si les Am?ricains noirs sont ainsi tenus en laisse c’est parce que l’Am?rique blanche sait qu’elle dort sur un volcan qui risque d’exploser un jour. C’est ce qu’a dit l’?crivain de Harlem, James Baldwin. En attendant, ces Noirs, apr?s chaque injustice flagrante, se contentent de mettre le feu dans leur propre quartier. Sont-ils b?tes? La raison est que le syst?me se prot?ge par des barrages infranchissables de policiers. Et ces manifestants d?cha?n?s n’arrivant pas ? rentrer leur col?re dans leur ventre, finissent par mettre le feu partout autour d’eux. La voix de Manno Charlemagne fait ?cho avec Dwa de Lom. Les interrogations continuent et je me demande si la col?re noire am?ricaine poss?dait une voix aussi br?lante, efficace et po?tique que celle de Manno Charlemagne. Ce n’est pas du nationalisme de ma part, car je connais la richesse et la puissance de cette musique n?e dans les plantations de coton et dans les villes pr?s des grands fleuves (Mississippi et Missouri). Je connais et j’appr?cie la rage de Nina Simone et de Bessie Smith, la douceur enveloppante de Marian Anderson, la violence cach?e de Billie Holiday chantant Strange fruit, la puissance de James Brown ou l’inqui?tude po?tique de Tupac Shakur. Je parle de cette urgence br?lante qu’on trouve dans la voix de Manno, et que je ne retrouve que chez Brel parfois, un Brel qui aurait connu la mis?re de Carrefour. Mais l’autre versant existe aussi dans cette Am?rique. Je me souviens de mon ?tonnement en lisant les romans d’Erskine Caldwell, ? New York, ? la fin des ann?es 70. Je les lisais avidement car j’ignorais que des Blancs pouvaient vivre dans une pareille mis?re. Par mis?re, il ne faut pas entendre uniquement la famine, ni des probl?mes sanitaires ou d’?ducation, mais aussi une constante d?gradation des valeurs sociales. Ces gens, des Blancs pauvres, n’?taient pas capables de m’indiquer correctement la route. Ils s’exprimaient dans un sabir que ma femme ?l?v?e ? New York n’arrivait pas ? comprendre, donnant l’impression qu’ils n’avaient pas parl? ? un ?tranger depuis des ann?es. On ne m’aurait pas cru si on n’avait pas vu cette foule, d?guis?e comme au carnaval, qui a envahi et saccag? derni?rement le Congr?s am?ricain. Ce jour-l? on a enfin compris dans quel monde vivaient les Noirs am?ricains. On doit les croire quand ils ?voquent l’Am?rique comme une terre primitive z?br?e de violences mauves. Ce sont des qualificatifs g?n?ralement r?serv?s aux Noirs en pensant ? des moeurs rapport?es de l’Afrique profonde. D’o? l’impossibilit? de les civiliser jusqu’au bout. Mais d’o? venaient ces hordes de Blancs? De quelles contr?es profondes et sauvages? On n’ose imaginer ce qui se passerait si ces gens ivres de haine croisaient alors un Noir sur leur chemin? Les Noirs d?truisent leur quartier pauvre, tandis que les Blancs d?truisent le Congr?s am?ricain. S?r qu’on n’aurait jamais laiss? entrer des Noirs dans cette enceinte sacr?e. Et s’ils l’avaient fait, on ne sait pas ce qui se serait pass? ce jour-l?. L’Am?rique en feu.

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