Dany Laferri?re: Le n?oraciste

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

On veut croire ou faire croire

que c’est une v?rit? profonde

que cette sup?riorit?

d’un individu sur un autre.

D’un Blanc sur un Noir.

On cr?e un malaise

jusqu’? imposer

ce sentiment d’inf?riorit?

chez le Noir.

Rousseau, que je cite souvent dans ce livre (Petit trait? du racisme en Am?rique), dont la lucidit? foudroyante a fait de lui l’un des esprits les plus ind?pendants de son ?poque, au point d’?tre pourchass? par ses ennemis comme par ses anciens amis, Voltaire en t?te, remarque que “le plus fort n’est jamais assez fort pour ?tre toujours le ma?tre, s’il ne transforme sa force en droit, et l’ob?issance en devoir.” Il savait que dans cette histoire rien n’?tait laiss? au hasard, qu’il s’agissait d’un syst?me. Voil? le mot est dit, syst?me, ce mot que les ?tats refusent qu’on applique sur le racisme. On veut nous faire croire que le racisme est l’attitude d’un individu frustr?, en esp?rant que si on ?tait tous heureux il n’y aurait plus de racisme. Malheureusement le bonheur ne rend pas toujours g?n?reux, car certains pour ?tre heureux doivent s’assurer que leur voisin soit malheureux. C’est simple, croit-on, on n’a qu’? identifier ces cas d?viants, pour ensuite les neutraliser, afin d’effacer le racisme de la plan?te. Tout cela semble bien chr?tien, mais en fait c’est beaucoup plus froid, plus calcul?. Et surtout beaucoup plus large puisque cette id?ologie va au-del? de la culture pour devenir un fait de civilisation. Le raciste, contrairement ? ce que l’on croit, n’est pas toujours un bouseux (redneck) qui conduit un pick-up, avec des tatouages sur les bras et la poitrine, et le drapeau conf?d?r? bien en ?vidence. On serait ?tonn? de d?couvrir que, malgr? un violent pass? esclavagiste, les gens sont plus courtois dans les ?tats du sud que dans le nord. On est g?n?ralement accueilli dans le sud avec un large sourire et le mot “honey” modul? avec cet accent chantant typique. Mais en franchissant certaines barri?res on d?couvre que tout est rest? comme avant la guerre de s?cession, sauf l’esclavage. C’est le racisme qui a remplac? l’esclavage; le racisme ?tant parfois un esclavage sans la plantation ? l’ancienne. Aujourd’hui les plantations sont “d?diabolis?es” et deviennent des centres culturels ou des comptoirs de tourisme. On reste interdit face ? de pareils d?tournements, comme de vouloir faire des affaires ? tout prix. On a la r?ponse dans le film de Coppola quand un mafioso lance ? son rival cette r?plique lumineuse avant de lui flanquer une balle ? la t?te: “C’est pas personnel, c’est les affaires”. Voil? comment la mafia, cette industrie autrefois familiale, est entr?e dans la modernit?, et c’est ce qui s’est pass? aussi dans le sud. Ce n’est pas le mot “affaires” qui d?tonne, mais l’absence de tout affect au moment d’accomplir un acte aussi intime que donner la mort. C’est qu’on n’est plus dans un village sicilien o? tout le monde se conna?t, mais ? New York o? les gens viennent de partout. En fait, il fallait dire “Ce n’est plus personnel…” Jusqu’? ce commentaire du mafioso, je n’avais pas compris le v?ritable enjeu du racisme. La pression, au moment de tirer, n’?tait pas sur le faible pour qu’il accepte d’?tre un ?tre inf?rieur qu’on peut tuer sans la moindre ?motion, mais sur le fort pour qu’il comprenne qu’il a droit de vie et de mort sur un plus faible. On porte trop souvent le projecteur sur la victime, et pas assez sur le bourreau. Ce n’est pas ?tonnant qu’on se retrouve avec la moiti? du probl?me r?solu. Je me souviens de ce roman Les Bienveillantes de Jonathan Liddell. Pour ?liminer cette mauvaise conscience chez le fonctionnaire allemand qui doit donner l’ordre de tuer sans ?tat d’?me, on a augment? la charge administrative de ce dernier jusqu’? effacer toute ?motion au moment de l’acte, comme pour le mafioso new-yorkais, et comme aussi pour le n?oraciste. En se concentrant sur son travail de fonctionnaire, le nazi finit par oublier la nature de ce travail. On l’entend s’exclamer devant la pile de papiers ? remplir “Berlin nous emp?che de travailler.” Quel fonctionnaire consciencieux n’a pas lanc? pareil anath?me contre un bureau central d?connect? de la r?alit? sur le terrain! Voil? comment on a d?passionn? le nazisme. Quand apr?s la guerre, on d?couvrira des charniers partout, personne ne se sentira coupable. L’impression finale que les crimes ?taient commis par cet ?tat sans visage nomm? le troisi?me Reich. La fa?ade reste encore belle, semblable ? ces maisons blanches ? colonnades qui pullulent dans le sud des ?tats-Unis. Derni?rement quelqu’un faisait l’?loge d’une plantation ? la Nouvelle Orl?ans, o? il est le g?rant, sans que ne lui vienne ? l’esprit que c’est le m?me mot employ? durant l’esclavage, et au m?me endroit. C’est comme si on r?habilitait Auschwitz en en faisant un complexe agro-culturel tout en gardant le m?me nom (“Je travaille ? Auschwitz, vous savez l’ancien camp.”). Pour arriver ? cette douce harmonie polie au cours des si?cles, ou ? part une p?le minorit?, tout le monde semblait d’accord avec le traitement fait aux esclaves, il fallait revoir la notion de chr?tient?. On se demandait dans divers milieux si le N?gre avait une ?me. Le pape a donn? son aval ? l’esclavage. Il faut imaginer maintenant ces puissances conjugu?es (l’?glise, l’?tat, l’argent, les armes, la science) qui ne cessent de tomber ? bras raccourcis sur le pauvre N?gre dans l’unique but de lui faire accepter son sort comme un fait naturel. Si le sup?rieur accepte d’?tre un sup?rieur, et si l’inf?rieur vit sereinement sa condition animale, alors l’ordre pourra r?gner pendant des si?cles. Contrairement ? ce qu’on croit ce n’est pas si facile de faire admettre cette notion de sup?riorit? ? tout le monde. Il y a toujours dans les bonnes familles un mouton noir, et c’est souvent le grain de sable qui fera d?railler le train, avant de devenir plus tard celui qui r?tablira l’ordre, comme Micha?l Corleone, s’il faut rester dans la m?taphore mafieuse. Aujourd’hui le n?oraciste se bat pour qu’on lui reconnaisse une place l?gale dans la soci?t?, au nom de la d?mocratie, car lui aussi se sent, d’une certaine mani?re l?s?, pour ne pas dire lest? de ce sentiment de sup?riorit? qui constituait le coeur battant de son identit?.

Dany Laferri?re

11 janvier 2023

R?agir ? cet article

Please enable JavaScript to view the comments powered by Disqus.