Dany Laferri?re: Match de boxe

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

Chaque fois qu’un Noir

se plaint

on lui oppose

une souffrance parall?le

pour qu’il comprenne

que l’esclavage

qui a dur? trois cents ans

est en fait un mauvais moment

? oublier

et qu’il doit arr?ter de ressasser

des douleurs fant?mes. (page 114)

Parfois je vois Baldwin se d?mener ? la t?l?vision, comme dans un match de boxe, pour d?fendre son point de vue. Il lance ses arguments en contournant l’adversaire. Souvent un intellectuel blanc, plac? en face de lui, non pas pour discuter d’un sujet, mais pour le d?molir. On a l’impression que l’animateur ne cherche m?me pas ? ?tre objectif, qu’il accorde ? l’intellectuel blanc tout le temps n?cessaire pour d?velopper ses th?ories, et ne cesse de couper la parole ? Baldwin chaque fois que ce dernier tente une analyse originale. Jusqu’? le pousser ? ?lever la voix. L’animateur sourit alors, satisfait d’?tre parvenu ? faire perdre son sang-froid ? Baldwin. Tout est l?: le pr?senter aux t?l?spectateurs comme un homme incapable de se ma?triser. La position de Baldwin est difficile car s’il doit rendre coup pour coup, r?pondre ? chaque argument, il lui faut en m?me temps faire comprendre ? son vis-?-vis que ce probl?me le concerne au plus haut point. C’est la partie la plus difficile: expliquer ? un intellectuel blanc de la bonne bourgeoisie, comme William F. Buckley ou un autre, que le racisme le concerne peut-?tre plus qu’il ne concerne un Noir. Il ne voit pas le lien car il ne se consid?re pas comme un raciste. Et Baldwin d’entrer dans cette br?che pour lui signifier que c’est justement l? le probl?me. ?tre n? en Am?rique et se retrouver dans la classe dominante supposent des privil?ges acquis au fil du temps. Si l’on remonte ce temps, on risque de se retrouver assez rapidement sur une plantation. L’intellectuel blanc fronce les sourcils, et l’animateur trouve cet argument tir? par les cheveux, car l’esclavage n’est pas forc?ment la seule source de richesse en Am?rique. Baldwin contre-attaque alors en pr?cisant qu’aucun Am?ricain ne peut ?chapper ? cette confrontation. L’esclavage est incontournable, on doit l’affronter un jour ou l’autre. Sinon il restera plant? comme un pieu dans la conscience collective. M?me si l’argent nous permet de ne pas croiser souvent un Noir sur notre chemin, nous ne pouvons ?liminer, d’un coup de baguette magique, 45 millions de gens de l’espace public. En un mot, il n’y a pas de sortie individuelle dans cette histoire. Alors, dit l’animateur, o? est la sortie? ? chaque discussion, l’animateur cherche toujours ? conclure par une note d’espoir, un espoir qui doit rassurer les t?l?spectateurs, en majorit? blancs, que la r?volution n’est pas pour ce soir. C’est le Noir qui subit le racisme et c’est ? lui de trouver la sortie de ce labyrinthe. Baldwin refuse d’?tre ? la fois la maladie et le rem?de. Et soudain change de ton, il devient ironique. On comprend que l’ironie est l’arme fatale de ceux qui ne disposent pas d’autres pouvoirs que celui de l’esprit. Baldwin est imbattable sur ce terrain. Sa nature ch?tive, l’impression qu’il a depuis l’adolescence d’?tre laid, lui a permis de d?velopper cette technique qui d?s?quilibre l’adversaire. On l’attaque sur tous les angles. On l’?tourdit en changeant constamment de sujets. Baldwin renonce ? ces analyses compliqu?es, comme il en a l’habitude, dont le but est de montrer aux Blancs qu’un Noir peut penser. Finalement, une strat?gie de colonis?. Il revient ? la vieille technique de combat apprise dans les rues de Harlem. Des pointes, des jeux de mots, des r?pliques vives, et m?me quelques bonnes blagues pour mettre les rieurs de son c?t?, tout cela enrob? d’une solide mauvaise foi. L’animateur n’est pas ?pargn?. L’adversaire, lui, ne comprend pas tout de suite que c’est un nouveau jeu avec des r?gles qu’on ne vous apprend pas ? Harvard. Il tente de se d?fendre et, finalement, laisse tomber sa posture objective. Cette armure faite de morgue et de m?pris. Et au moment o? il tente une contre-attaque sur la gauche, lui pourtant un homme de droite conservatrice, Baldwin passe ? l’autod?rision qui lui offre une plus grande libert?. Il reprend ? son compte les pires clich?s contre les Noirs (“? blanchir un N?gre, on perd son savon”). Le public, d’abord, ne comprend pas, puis ?clate de rire. Il parvient ainsi ? d?vitaliser les pires insultes racistes auxquelles doit penser en ce moment son adversaire. Et c’est le gong final. Baldwin quitte le ring en sueur mais radieux.

L’autre match se passe sur un vrai ring, entre le champion de boxe anglais, Henry Cooper et Mohamed Ali. Cooper se tient sur de solides jambes avec un nez cass?; il a la gueule classique du boxeur qui gagne en allant au charbon. Mohamed Ali, lui, est beau comme un jeune dieu. Cooper, sans trop bouger, laisse Ali tourner autour de lui. Il danse tandis que Cooper donne l’impression d’un boxeur s?rieux qui se retrouve face ? un adversaire dont il se demande si ce n’est pas un clown qui a eu de la chance jusque-l?. Il se doute de quelque chose en m?me temps. C’est cette incertitude qu’Ali cherche ? glisser dans son esprit afin de le perturber. On entend des hurlements et je ne peux pas savoir lequel des deux boxeurs a la faveur du public. Cooper d?fend un pays, l’Angleterre, et Ali, un peuple en souffrance qui n’esp?re que ce genre de victoire, sur un ring, pour garder sa dignit?. En tout cas, au fil des minutes, on sent que Cooper commence ? prendre Ali au s?rieux. Ali, lui, continue ? prendre sa mesure, comme le ferait un croque-mort. Ali tourne autour de Cooper, pour s’approcher le plus pr?s possible afin de lui d?crocher, en une fraction de seconde, un direct au visage. La foule se fait silencieuse. Cooper remonte le courant. Il a du souffle. Il parvient ? frapper Ali qui garde tout de m?me sa gr?ce: rester ?l?gant sous la plus haute pression. Le combat continue, et Ali le regarde droit dans les yeux. Il fait ?a quand il veut en finir. Cooper fl?chit. Ali le frappe ? la t?te. Il tente d’essuyer son visage en sang. C’est difficile avec un gant de boxe. Le sang continue ? couler. L’arbitre arr?te le match. Ali a gagn?. On voit les deux boxeurs, c?te ? c?te, pour la photo de presse. Le visage tum?fi? de Cooper comme s’il avait ?t? tabass? par des hommes de la mafia du coin. Et Ali encore frais. D’o? vient cette ?nergie qui semble surhumaine? D’une sc?ne arriv?e juste apr?s sa victoire aux jeux olympiques de 1960, ? Rome. Le jeune Cassius Clay rentre au pays aur?ol? de gloire. Il a dix-huit ans, et tous les chroniqueurs sportifs s’accordent pour lui pr?dire un fabuleux destin. Il va f?ter ?a dans un bar, mais ne fait pas attention ? la porte d’entr?e. Il n’a pas vu que cette partie ?tait interdite aux Noirs. Peut-?tre qu’il ne se voyait plus comme un Noir. Tant de Blancs l’ont f?licit? depuis cette m?daille d’or qu’il porte ? son cou. Il n’a pas eu le temps de placer une commande que les Blancs l’ont foutu ? la porte ? coups de pied. Il est d’abord vex?, puis s’est senti humili?. Si meurtri qu’il est all? jet? sa m?daille, dit-on, dans la rivi?re. Ce moment le d?finit. Il aurait pu plonger dans la d?pression. Il en sort plus fort. Plus d?termin?. Il fait du ring un tribunal pour juger cette culture qui l’a exclu. Pendant un temps, il ne se battait plus contre des adversaires mais contre les figures grima?antes du racisme. Il a fallu longtemps pour qu’il se remette ? la boxe, la passion de sa vie. Lentement, il a tat?nn? dans le noir avant de voir la lumi?re, et de reprendre cette forme po?tique proche du rap qu’il affectionne, et la joie de boxer en dansant.

Il ne s’agit pas ici de boxe, m?me s’il y a des gants noirs. ?a s’est pass? huit ans apr?s la m?saventure d’Ali. On est en 1968, une ann?e horrible pour l’Am?rique. Martin Luther King meurt assassin? ? Memphis, le 4 avril, sur le balcon du Lorraine M?tel. Deux mois plus tard, le 6 juin, Robert Kennedy meurt sous les balles d’un jeune homme de 24 ans, Sirhan Sirhan. Les jeux olympiques se d?roulent ? Mexico dans une atmosph?re ?lectrique. Les athl?tes noirs sont en col?re. Ils ne veulent plus continuer, comme ils disent, ? courir ? l’?tranger, pour rapporter des m?dailles ? une Am?rique qui les oblige ? ramper. Apprenant la fronde qui se pr?pare, le pr?sident des jeux olympiques, Avery Brundage, avertit qu’il ne tol?rerait aucune manifestation durant ces jeux. Il est imm?diatement accus? de racisme. C’est dans cette atmosph?re que les Jeux ont d?but?. La plupart des athl?tes noirs se sont tenus ? carreau, redoutant de lourdes sanctions dont la plus l?g?re serait de quitter le stade. Sauf deux coureurs (Tommie Smith et John Carlos), mais pas les moindres, puisque Tommie Smith d?tient ? lui seul onze records du monde. Ils ont pr?par? leur coup. Au moment de l’hymne national am?ricain (Tommie Smith, m?daille d’or) les deux athl?tes noirs ont lev? leurs poings gant?s de noir, en signe de protestation contre l’Am?rique raciste. Un toll?. Mis ? la porte du stade, ils sont rentr?s chez eux pour d?couvrir que leurs gestes n’?taient pas compris de la m?me mani?re par tout le monde. L’Am?rique ?tant divis?e ? ce sujet. Tommie Smith et John Carlos ont pay? tr?s cher ce geste. Tommie Smith qui venait d’avoir un b?b? est rest? longtemps sans travail. Ce n’est que trente-sept ans plus tard, en 2005, qu’ils ont ?t? r?habilit?s. Le troisi?me homme sur le podium, l’athl?te australien, avait port? un macaron, en solidarit?, avec les athl?tes am?ricains. Les athl?tes de pays rivaux ont des rapports plus ?troits entre eux que leurs pays respectifs. Il arrive m?me que deux athl?tes qui s’affrontent sans complaisance durant les jeux, sont en fait de grands amis. C’est un club ferm? que celui des champions. Ils savent tous les sacrifices qu’il faut faire pour remporter une m?daille. Et s’inclinent devant le champion en titre. Et quand ils voient des athl?tes dont la renomm?e traverse le temps, ils sont pris d’un vertige, se demandant comment un ?tre humain peut ?tre d?tenteur de onze records du monde quand ils n’en ont pas un. S’agissant de Mohamed Ali, on perd de l’oxyg?ne en sa pr?sence, surtout quand on pense qu’en l’an 2000, il a ?t? nomm? par l’ensemble des chroniqueurs sportifs “meilleur athl?te du vingti?me si?cle.” Tout un si?cle!

Dany Laferri?re

20 janvier 2023

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