Dany Laferri?re: Toussaint

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La victime n’est pas forc?ment la bonne personne pour faire face ? son oppresseur, ni m?me pour identifier proprement cet oppresseur. Il faut un sang-froid qu’on trouve difficilement sous le joug de la douleur. De plus, le vrai ma?tre n’est jamais sur le terrain des op?rations. Analysant cette situation, Glissant remarque, avec une impeccable intuition, que le drame de l’esclave est que, durant cette sanglante guerre coloniale, il n’a jamais fait face ? son vrai propri?taire, un absent?iste rest? ? Nantes, Bordeaux ou Paris. Il n’a jamais vu le visage nu de celui qui lui refuse toute humanit?. Cela ne remet pas en cause l’importance historique de cette victoire qui ne concerne pas uniquement Ha?ti mais pr?cis?ment l’humanit? enti?re. Il fallait la perspicacit? d’un Toussaint pour comprendre qu’il faut porter ? la fois le combat ? Saint-Domingue et en Europe et qu’il s’agissait d’une guerre militaire autant que politique. L? o? les autres ne voyaient pas plus loin que l’espace colonial, Toussaint scrutait l’horizon afin d’interpr?ter les mouvements ennemis. Il analysait la situation ?conomique de la France, les rapports avec ses voisins imm?diats, les guerres intestines autour du pouvoir qui divisaient la classe politique, la p?n?tration des id?es des lumi?res dans la soci?t? fran?aise et le choc de 1789. Sachant qu’un strat?ge doit constamment se tenir inform?, Toussaint correspondait quotidiennement avec plus d’une centaine d’individus oeuvrant dans tous les secteurs de la vie sociale et politique en Europe. On reste aujourd’hui stup?fait par la largeur de ses vues. C’est qu’il ne s’est pas content? d’?tre un homme politique brillant, un chef de guerre visionnaire, il fut aussi un travailleur infatigable, et un irr?sistible s?ducteur. D’o? le respect de ses officiers. On devine que ce n’est pas une mince affaire de commander des hommes comme Dessalines ou Christophe. Mais Toussaint avait compris que ce qui se d?roulait ici, ? Saint-Domingue, ?tait pens? ? Paris. C’est l? qu’on devait ?tre si on voulait changer durablement la situation coloniale. Le sort de millions de gens se joue dans des soir?es mondaines ? Nantes ou dans les couloirs du minist?re de la marine et des colonies. Alors permettez cette uchronie (“r?cit imaginaire prenant pour base de d?part une ?volution alternative de l’Histoire”). Toussaint encore une fois tente une ouverture: pour faire cesser cette guerre qui s’annonce sanglante, il va essayer de convaincre celui qui peut tout arr?ter. N’?tant pas un homme d’antichambre, Toussaint cherchera plut?t un t?te ? t?te avec le premier consul Bonaparte. Toussaint savait qu’il ?tait impossible de r?gler nos difficult?s sur le terrain local, d’autant que ces probl?mes ont commenc? bien avant notre arriv?e en Am?rique. Et qu’il y a un lien s?r, m?me avec de notables diff?rences, entre les esclaves et ceux que Hugo appellera plus tard “les mis?rables”. C’est ce lien, que Toussaint n’a pas eu le temps de tisser, qui manquera cruellement dans le reste de l’histoire. Ce n’est donc pas un hasard si Toussaint est mort en France. Il est peut-?tre le seul homme politique de cette envergure (g?n?ral de division et lieutenant-gouverneur de l’?le) ? atteindre l’autre rive. Je ne parle pas des officiers noirs ou mul?tres qui sont retourn?s ? Saint-Domingue, en 1802, avec l’exp?dition militaire envoy?e par Bonaparte pour faire rentrer les esclaves dans les plantations. Toussaint ne pensait pas que ?a se passerait ainsi en France, que Bonaparte le jetterait en prison d?s son arriv?e, bien qu’il fut seul et d?sarm?. Que pouvait-il repr?senter comme danger pour la France? Il se voyait dans le jeu politique cherchant par tous les moyens ? influer sur de puissants personnages en faveur de sa nation. Il cherchait m?me ? convaincre Bonaparte de la justesse de sa proposition de faire de la France la principale alli?e du nouvel ?tat autonome avec une constitution en bonne et due forme qu’il avait ?tablie. Si on ne l’avait pas jet? stupidement en prison (Bonaparte le regrettera ? Sainte-H?l?ne), il aurait ?t? le premier homme d’?tat du sud ? conna?tre ? fond un pays du nord. Quelle somme d’exp?riences cela aurait ?t? pour cette ?poque qu’un tel homme ait pu observer profond?ment ces deux soci?t?s: celle du ma?tre et celle de l’esclave. La race et la classe dont parle Angela Davis. Marx aurait ?t? ravi de conna?tre les r?flexions de Toussaint sur cette nouvelle complexit?. On aurait mieux compris cette r?alit?, l’esclavage, si elle ?tait expliqu?e par un ancien esclave qui fut lui-m?me propri?taire d’esclaves que par un ?conomiste allemand qui na?tra quinze ans apr?s la mort de Toussaint. D’ailleurs Marx a litt?ralement ignor? la r?volution des esclaves dans son ?tude sur l’?conomie, alors qu’une grande part de la richesse europ?enne venait de leur ?nergie. Malheureusement cette pi?ce du puzzle manquera toujours pour qui voudra mieux comprendre une ?poque plant?e comme un pieu dans le coeur de l’Europe. Malgr? cet ?chec, Toussaint reste l’un des plus fins observateurs (et acteurs) d’une soci?t? en constante ?bullition, et surtout l’un des plus agiles strat?ges politiques de tous les temps. J’aurais aim? qu’il soit l? aujourd’hui.

Dany Laferri?re
8 janvier 2023

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