Dany Laferri?re: Une vir?e ? New York

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

On se d?place ? Harlem

le grand quartier noir de New York

le centre n?vralgique

de cette Am?rique

rejet?e vers les marges. (page 134)

J’?tais avec des amis dans une vieille Ford que j’avais pay?e 300 dollars ? Montr?al, alors que je ne savais pas encore conduire. Plut?t ?tonn? que l’on me permette d’acheter une voiture sans permis de conduire. C’?tait l’?t?, on ?tait quatre ou cinq dans cette guimbarde qui atteignait difficilement les quarante milles ? l’heure. On mangeait et causait durant tout le trajet. ? chaque fois qu’un de nous terminait un r?cit invraisemblable, tir? de sa vie en Am?rique du Nord, un autre en racontait un plus surr?aliste. Tous mettent en sc?ne des p?rip?ties marqu?es par les humiliations que subissent ceux qui se retrouvent au sous-sol de la vie. Nous ?tions de jeunes ouvriers qui faisaient une vir?e ? New York. Je vous ?pargne les tracasseries avec la police routi?re. J’ai failli oublier le principal, il y avait une jeune femme blanche dans la voiture. La traite des blanches remplace, aux yeux de ces sh?rifs, la traite n?gri?re. On en riait alors qu’il fallait pleurer. Je chroniquais pour un hebdomadaire ha?tien bas? ? New York, Ha?ti-Observateur, de petits faits cocasses de la vie quotidienne, et de vifs portraits d’?crivains ou de peintres. J’?tais dans cette voiture, assis ? l’arri?re, ? r?ver d’?tre Henry Miller. Lui aussi s’?tait retrouv? un jour, ? l’arri?re d’une voiture dans Brooklyn, ? r?ver d’?tre un grand ?crivain. En fait, Miller n’a jamais r?v?, il ?tait absolument s?r avant m?me d’?crire la moindre ligne qu’il ?tait Miller. Le nom qui ouvrira plus tard aux lecteurs toutes les portes ?troites de la fantaisie, une fantaisie qui ne se d?leste jamais du r?el. Comment s’y prenait-il? Il n’avait qu’? ?crire qu’il sort acheter des fruits, des l?gumes et une bouteille de vin rouge pour que le lecteur lui embo?te le pas. Et s’il ajoute qu’il est entr?, par hasard, dans une minuscule bo?te de nuit, en plein jour, o? il tombe sur une jeune chanteuse japonaise qui r?p?tait son num?ro pour le soir, alors l?, on ne le l?che plus. C’est le magicien qui vous donne l’impression que la r?alit? se faisait devant vous. Avec toutes ces conversations cribl?es de rires dans la voiture, ces cris chaque fois qu’on croise une camionnette remplies de filles d’?t? qui riaient autant que nous, et mes r?veries sur Miller que je ne partageais avec personne, je finis par m’assoupir. J’ai d? dormir ? poings ferm?s car quelqu’un m’a secou? l’?paule pour me dire qu’on venait de traverser Harlem. Moi qui voulais tant voir Harlem, la ville de celui que je tenais pour un po?te funambule. Je l’imaginais capable de marcher sur les toits durant les chaudes nuits de juillet. Si Miller a pass? son enfance ? Brooklyn, qu’on traverse en ce moment, Langston Hughes est de Harlem. New-York scintille ? mes yeux. Pour comprendre Langston Hughes, il faut savoir qu’il a au moins une triple vie. Je ne parle pas ici de sa vie personnelle, celle qu’il a le droit de mener comme il l’entend. C’est son enfance caboss?e et vagabonde qui m’int?resse. Il passait de la maison familiale o? tout ?tait dysfonctionnel (son p?re, inquiet et instable, est un homme br?l? par le racisme) ? celle de sa grand-m?re plus calme, puis chez un couple ami de la famille, pour finalement rejoindre sa m?re qui vivait avec un autre homme dans l’Illinois. Toutes ces difficult?s vont structurer sa personnalit?. Il commence ? lire Carl Sandburg, un po?te dont les origines su?doises ont apport? un accent particulier dans la po?sie am?ricaine, mais je soup?onne que ce qui l’attire chez Sandburg c’est la fougue qu’il met ? d?noncer les injustices de toutes sortes. De plus, il est particuli?rement sensible ? la cause des Noirs. Mais au d?tour du chemin, j’ai trouv? ce vers dans l’oeuvre de Sandburg, un vers qui a d? int?resser Langston Hughes, comme il fascinera plus tard Ren? Depestre: “La po?sie est le journal d’un animal marin qui vit sur terre et qui voudrait voler.” Il y a ici tout un art po?tique auquel il sera sensible sa vie durant. Surtout cette id?e de voler. Dans cette gestation, il faut ajouter le po?te Paul Laurence Dunbar, ce petit-fils d’esclave du Kentucky, qui passe avec une folle aisance d’une langue vernaculaire d’avant la guerre de s?cession ? un anglais classique parfaitement ma?tris?. L? encore on retrouve chez Langston cet app?tit pour les extr?mes. C’est le point focal de son originalit? quand la plupart des artistes de son ?poque se cantonnent dans un milieu d?termin?. Il lui reste un rythme, ce qu’il trouvera ?tonnement ? Paris, dans un caf? o? il officiait comme serveur, le Grand Duc, rue Pigalle, au coeur d’un Paris jazz fr?quent? par Jos?phine Baker et Aragon. Il fut instantan?ment attir? par ce rythme infernal en m?me temps si fluide. Il se mettait ? c?t? pour ?crire quelques vers sur la musique jusqu’? tomber, t?te premi?re, dans ce fleuve qui l’emporta. Il nota: “J’ai connu des fleuves, fleuves anciens et t?n?breux. Mon ?me est devenue aussi profonde que les fleuves.” Mais il n’oubliera dans sa po?sie, ni la souffrance de ceux qui doivent se rendre t?t le matin ? l’usine, ni le racisme qu’il a subi, lui, ? l’universit? ou ailleurs, un peu partout dans cette Am?rique des ann?es 1930. Mais l? o? il survole son ?poque, c’est dans ce regard panoramique qu’il jette sur les ?tres et les choses, contrairement ? ceux qui ont toujours le nez coll? sur leurs petits drames singuliers. Il ?crit: “J’ai cherch? ? comprendre et ? d?crire la vie des Noirs aux ?tats-Unis et, d’une mani?re ?loign?e, celle de tout humain.” Une autre de ses particularit?s c’est qu’il ne geint pas, toujours ce c?t? nonchalant et cette touche l?g?re qui le rendent si s?duisant. C’est la grande nouveaut? dans cette po?sie parfois lourde o? l’on insistait sur les d?chirements int?rieurs. Langston Hughes propose un nouveau ton: il danse et chante au coeur de la trag?die. La douleur ne l’emp?che pas de vivre en dandy. Ainsi il devient irr?sistible. Comme il le dit: “Je deviens jazz”. Son p?re, avec qui il a eu toute sa vie des rapports conflictuels, mais dont il partageait le go?t du voyage. Il garde cette frustration d’avoir, tout jeune marin sur le S.S. Malone, vers 1923, long? les c?tes africaines sans jamais toucher terre. Plus tard, il ira voir ? la Havane, o? son p?re a v?cu, le po?te Nicol?s Guill?n. Il a traduit Guill?n en anglais. Je ne sais pas si c’est Guill?n qui lui a parl? de Roumain, en tout cas ils ne tard?rent pas ? former un “Dream Team”. S’?crivant, se lisant, se traduisant. Il a fait une narration chaleureuse et po?tique de son passage ? Port-au-Prince. Son voilier a d?riv? jusqu’? cette baie mythique, Port-au-Prince. Pour tout Am?ricain noir, Ha?ti ?tait un trou noir. Apr?s l’ind?pendance, l’establishment blanc a effac? ce pays de sa carte mentale. Cette r?volution mettait en danger le syst?me esclavagiste. Il ne fallait surtout pas que les esclaves apprennent qu’? quelques encablures de la Floride des esclaves s’?taient r?volt?s pour fonder un pays. Danger pour une Am?rique dont la richesse se base sur l’esclavage. Et voici que le po?te de Harlem d?barque sur ce voilier avec un ami photographe pour voir l’intellectuel le plus en vue de cette r?gion, Jacques Roumain. Roumain n’?tait pas encore l’auteur de Gouverneurs de la ros?e qui sera publi? apr?s sa mort, en 1944. Une mort qui poussera sur la sc?ne un jeune intellectuel activiste, Jacques Stephen Alexis, qui se fera conna?tre tout de suite avec une ardente oraison fun?bre qu’il enverra au Nouvelliste, le journal que vous lisez en ce moment. Langston Hughes se souviendra de la chaleur de Port-au-Prince, d’autant qu’il a march? du port jusqu’? la maison des Roumain, sans oublier de passer voir une amie, avant de revenir vers le bateau pour d?ner avec son camarade. Ils ?taient torse nu quand une d?l?gation, emmen?e par Roumain, suivie de porteurs, d?barqua sur le voilier. On leur remit assez de nourriture pour continuer le voyage, et Jacques Roumain a p? dire adieu ? son ami, le po?te de Harlem.

Dany Laferri?re

19 janvier 2023

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