De la dette historique des elites haitiennes…

La fin du mois de juin dernier ramenait le 10e anniversaire de Konbit Soley leve. Un de ses fondateurs, Louino Robillard, m’invitait alors a m’exprimer sur la maniere dont le combitisme [i] peut servir d’outil pour unir les differentes classes sociales du pays.

J’ai longtemps hesite avant d’accepter son invitation. Cette hesitation, ces atermoiements sont venus principalement du fait que d’une part, il existe une plethore de gens bien plus qualifies que moi pour parler de la question (je pense en particulier a Odette Roy Fombrun ou a Watson Denis) ; et que d’autre part, je ne suis pas certain que mes pairs soient prets a sortir de leurs bulles respectives, a se reveiller de leur egoisme et de leur indifference pour se regarder dans les yeux et comprendre d’ou ils sortent et ceux qu’ils sont vraiment.

S’il faut parler de re-union de differentes classes sociales, il faut donc admettre qu’elles sont desunies. Si elles le sont vraiment, il faut absolument retracer l’origine de ce clivage. Ce n’est qu’en l’ayant trouvee que nous serons capables de proposer des solutions tangibles pour ressouder un pays aujourd’hui miteux et en miettes.

D’abord et avant tout, il faut definir ce fichu mauvais systeme dont tout le monde se plaint mais que personne jusqu’ici n’arrive a circonscrire sans detour et sans hypocrisie. Autrement dit, jusqu’a ce que l’ennemi soit clairement identifie, toute bataille sera futile et la guerre aura ete en vain… parce que la guerre, il faut qu’elle ait lieu ; une guerre sans merci contre la monstrueuse tyrannie que sont la misere, l’exclusion et le sous-developpement ; une guerre sans pitie contre les consequences devastatrices des catastrophes creees les unes par la nature, les autres par l’homme.

Moreau de St-Mery, un des meilleurs historiens a avoir vecu dans la colonie, raconte que lorsque le pays proclame son independance en 1804, plus des deux tiers de la population d’esclaves sont composes de <>. C’est ainsi que l’on decrit les esclaves nes en Afrique, les esclaves qui ont vecu moins de cinq ans dans la colonie et qui la connaissent mal. Ceux qui, quant a eux, sont nes dans la colonie sont appeles des <>.

En consequence, lorsqu’Haiti devient independante, il y vit deux fois plus de bossales (esclaves nes en Afrique) que de creoles (esclaves nes a Saint-Domingue). Ces chiffres sont vraisemblables car le systeme esclavagiste est si brutal, si sauvage, si malveillant, si fatal que la duree de vie d’un esclave moyen debarque dans la colonie depasse rarement 7 ans en moyenne et qu’il faut en importer en masse pour en renouveler continuellement un <> qui deperit et n’arrive pas a survivre longtemps.

Lorsqu’apres plus de 15 ans de combats sanglants, de combats ou des adversaires ne se font pas de quartier, Haiti conquiert son independance, les sociologues et les historiens qui decrivent la jeune nation et les esclaves qui en ont herite, ne font pas dans la subtilite et ne se soucient guerre dans leurs analyses de departager les bossales des creoles. C’est comme si pour eux un esclave n’etait qu’un esclave : ils se ressemblent tous et doivent probablement avoir les memes aspirations, et pourtant rien n’est plus faux.

Ces temoins privilegies d’un des actes les plus significatifs de l’histoire de l’humanite vont jusqu’a prendre pour acquis que la declaration de l’independance aura officiellement signifie (au moins dans la jeune nation) la fin de ce commerce sordide, de ces ventes et de ces achats d’etres humains ; que le pays aura cesse automatiquement d’importer d’autres esclaves. A les croire, une fois independants, les creoles et les bossales auront forme un groupe si homogene, qu’ils sont naturellement devenus un seul peuple, une seule nation.

Mais est-ce vraiment ce qui s’est passe ?

En fait, l’independance d’Haiti, loin d’edulcorer les differences entre bossales et creoles, les ont au contraire, accentuees.

L’esclave creole, celui qui nait dans la colonie, une societe esclavagiste, une societe dans laquelle ceux qui lui ressemblent n’ont jamais vecu libres ; ce creole-la devient, par la force des choses, un esclave soumis, un esclave qui accepte son sort et la situation dans laquelle il a pris naissance.

Le bossale quant a lui, qui vit libre jusqu’a ce qu’il soit capture en Afrique et deporte vers Saint-Domingue, n’a jamais accepte d’etre asservi. Des son debarquement sur l’ile, il est desoriente. Separe de sa famille et de sa tribu, il est vite deshumanise. Exhibe nu comme un vers, il est tate comme un animal dont on doit deceler une anomalie ou evaluer la valeur marchande. Dans un marche bruyant et malodorant, il est finalement vendu a la criee publique comme du vulgaire betail. Enchaine, souvent musele, il ne peut ni comprendre ni accepter ce qui lui arrive. Desespere, associable, marginalise, acrimonieux. Il ne parle meme pas la langue locale, il est muet dans un monde sourd qui ne veut ni ne peut entendre ses pleurs ou ses cris dechirants. Son premier contact avec la colonie est d’une brutalite telle que, souvent, son premier reflexe est de tenter un suicide, et lorsqu’il echoue, il se met a languir, a ne pas dormir, a refuser de se nourrir et enfin a regarder le lent deperissement de son corps, de son coeur et de son ame, comme un processus inevitable que seule la mort peut arreter… Bref, <>, un bossale subit de tels sevices qu’il est toujours pret a tenter l’impossible pour s’enfuir, gagner les mornes environnants et devenir un marron[ii].

Avec le temps, l’esclave creole, quant a lui devient plus soumis. Il arrive a tirer certains <> d’un esclavage moins penible : il apprend a lire et a ecrire. Il est expose aux instruments de musique, il est promu palefrenier, cocher ou superviseur d’atelier. Ses maitres lui confient des taches domestiques et laissent le travail plus ardu des champs aux bossales fraichement debarques. Il lui arrive meme, dans ses temps libres, de pouvoir mener des activites pecuniaires qui lui permettent d’accumuler un pecule et, au bout d’un certain temps, de racheter sa liberte.

Malgre tout, ce n’est pas seulement dans leur acceptation ou dans leur rejet du systeme esclavagiste que bossales et creoles sont differents. Descourtilz, un sociologue etabli a Saint-Domingue, denote quelque chose de plus subtil et de bien plus profond : <> Les creoles sont donc sans-coeur alors que les Bossales sont genereux entre eux.

En fait, les creoles se sont adaptes a l’esclavage avec tous ses travers et toutes ses perversions alors que les bossales l’ont rejete ; les creoles se sont graduellement habitues a la vie sur les plantations alors que les bossales l’abhorrent.

Pour calmer le premier soulevement des esclaves (qui est d’abord et avant tout un soulevement majoritairement bossale, dirige par l’elite de la societe des esclaves affranchis et commandeurs creoles allies aux rebelles professionnels que constituaient les chefs marrons[iv]), la France decrete la premiere abolition de l’esclavage en 1794. C’est a cette epoque qu’un chef, parmi tous, emerge : il s’appelle Toussaint Louverture. Il est un creole, affranchi depuis 10 ans et qui entreprend, des son implication dans la revolte, d’eliminer tous ses ennemis externes -les Espagnols d’abord, les Anglais ensuite. Sans ciller, il s’allie ensuite aux Francais et se retourne vers ses adversaires reels, les affranchis de la peninsule du Sud qui refusent obstinement d’accepter son autorite. Toussaint se bat sur tous les fronts jusqu’a ce qu’il prenne le controle total de la colonie et fasse voter, par une assemblee qu’il domine, une constitution autonomiste qui le proclame Gouverneur general a vie de Saint-Domingue.

Toute sa force s’appuie sur une armee creole qui est extremement bien formee et aussi disciplinee qu’une armee europeenne. Bien qu’il ait tout fait pour soumettre les guerriers bossales, le Gouverneur general ne les a jamais integres dans ses rangs car il ne leur a jamais vraiment fait confiance.

<>.

En depit de l’alliance tout a fait conjoncturelle de 1791, Toussaint utilise l’armee creole pour pourchasser les bossales et les contraindre a retourner a travailler sur les plantations. Cependant, la est le hic : les bossales sont intraitables sur leur position : s’il n’y a plus d’esclavage, il ne peut plus exister de travail force non plus. Thomas Madiou, un des meilleurs historiens de son epoque comprend le dilemme et des decennies apres l’independance l’exprime encore clairement :

<>

En fin de compte, les bossales veulent repliquer un systeme africain fait de production individuelle a petite echelle, alors que Toussaint veut absolument retourner au systeme latifundiaire reposant sur les grandes plantations qui lui permettraient de continuer a produire ce qu’il faut de richesses pour redonner a la colonie sa prosperite d’antan. C’est ainsi qu’apres la premiere abolition de l’esclavage de 1794, le Gouverneur general entreprend tout ce qu’il peut pour empecher l’effondrement economique de Saint-Domingue et qu’il est determine a se battre contre ce qu’il appelle <>.

Si le Gouverneur general est le chef inconteste et incontestable de la colonie, son pouvoir est en realite ephemere et peu de temps apres l’arrivee de l’expedition Leclerc, il est trahi par certains de ses generaux qui le livrent au representant de Bonaparte. Toussaint est mis aux arrets au Cap, puis deporte au Fort de Joux. Tout comme pour Toussaint, Leclerc ne peut pas non plus dormir sur ses lauriers car son succes est fugace. << Il fallut l'annonce du retablissement de l'esclavage en Guadeloupe pour contraindre l'armee coloniale a basculer dans le camp des 'brigands' comme les appelait alors Leclerc. Mais il marquait bien le ralliement a une cause commune. Ce revirement ne signifiait pas l'adhesion a des hommes que l'on redoutait et qu'on meprisait. C'est pourquoi Dessalines, commandant en chef de <> comme elle-meme s’intitulait alors curieusement (a la suite de Raynal), commenca par eliminer systematiquement tous les chefs <> qu’il ne pouvait neutraliser avant de se mettre a chasser definitivement les dernieres troupes francaises hors du pays. En bon historien creole, Madiou put conclure, rassure : <>[viii].

Qu’a cela ne tienne, les bossales acceptent temporairement de se battre a cote des creoles pour chasser les colons et l’armee francaise du territoire, c’est vrai. Mais, une fois la guerre terminee et l’independance conquise, ils n’ont aucune intention, mais vraiment aucune, de retourner sur les plantations pour y travailler.

C’est certainement pourquoi Toussaint, Dessalines, Christophe et Petion n’ont jamais assez de bras pour travailler les terres du jeune pays qu’ils viennent de fonder et qu’ils adoptent des Codes Ruraux qui, dans la negation des droits de l’homme, n’ont rien a envier au Code Noir. Et c’est la que les creoles – toutes teintes confondues – creent le Caporalisme agraire et qu’ils lachent l’armee indigene aux trousses des bossales pour les forcer manu militari a retourner sur les anciennes plantations. Entre temps, les bossales les voient venir et reprennent rapidement le chemin des mornes pour se cacher et dejouer les plans des nouveaux maitres de la colonie : les grands planteurs creoles.

<> Que font les bossales ? Pour mieux signifier leur refus de rejoindre le projet latifundiaire des creoles, ils inventent un nouveau mode de propriete collective ou de petites proprietes individuelles sont consolidees en de plus grandes parcelles de terre indivisees, qu’ils appellent <>. Dans ces structures, l’individu a, sa vie durant, un droit d’utiliser la terre (une sorte de droit viager), mais ne peut la revendre autrement qu’a l’interieur de la collectivite dont il fait partie. Ce nouveau mode d’organisation de la production vise bien plus une agriculture de survie qu’une agriculture de profit.

C’est en analysant cette maniere de faire que le sociologue Victor Schoelcher, totalement deconcerte, ecrit en 1842: <>

Schoelcher a cependant tort de croire que les bossales refusent de travailler. La verite est plutot qu’en dehors de ce qu’ils font sur leur propre terre, les bossales ne travaillent pour un autre que sur la base d’un echange de service dans une structure collective qu’ils denomment <>, <> ou <>. Autrement dit, le Bossale est dispose a travailler gratuitement pour son voisin, et s’attend a ce qu’en echange et a une date ulterieure le voisin lui remette la pareille en lui pretant ses services tout aussi gratuitement.

C’est fort de ces comportements insolites, specifiquement par rapport a la terre et a la production de richesses, qu’a la longue, le pays se divise en deux. Les marrons bossales d’un cote et les citadins creoles de l’autre se retrouvent chacun dans leurs bulles respectives <>

Lorsque l’elite creole (Dessalines et ses generaux) realise qu’elle n’arrivera pas a bout des bossales, elle entreprend de faire ce que seule une petite minorite d’historiens a le courage de rapporter. Lorsqu’elle se rend compte qu’elle n’aura pas assez de main d’oeuvre pour remettre les anciennes plantations au travail, elle fait l’impensable.

Gerard Barthelemy rapporte qu’apres l’independance, << les nouveaux dirigeants n'hesiterent pas a avoir recours a la traite negriere pour importer de nouveaux bossales venus directement de l'Afrique. Meme si ces derniers etaient dument rachetes aux negriers et liberes des leur arrivee sur le sol haitien, la justification ultime d'une telle transaction n'etait pas leur liberation mais bien la necessite de s'approvisionner en main-d'oeuvre nouvelle.

Toussaint Louverture avait meme fait inscrire ce projet dans sa Constitution. Dessalines l’empereur, et Christophe le roi, sont soit entres en negociation officielle avec les Anglais dans ce but, soit passes a l’acte. Christophe fit ainsi importer du Dahomey 2,000 jeunes guerriers destines a son armee. Afin de symboliser la rupture avec l’Afrique mere et selon la tradition deja bien etablie au temps du colon, il les fit aussitot baptiser et il fut leur parrain a tous.

Petion president dans le Sud eut le meme reflexe lorsqu’un navire negrier fut capture par des corsaires haitiens, tous les Africains debarques et liberes furent baptises et les plus valides furent incorpores dans sa garde.

Comment expliquer qu’un tel comportement n’ait pu sembler ni reprehensible ni contradictoire aux yeux d’anciens esclaves ou de descendants d’esclaves qui venaient eux-memes de se battre pendant quinze ans pour conquerir leur liberte ?

Toussaint dans sa Constitution ne parle evidemment ni de negres, ni d’esclaves, mais de cultivateurs indispensables au retablissement et a l’accroissement des cultures. Chacun savait toutefois que ce genre de main-d’oeuvre ne pouvait se trouver qu’en Afrique, seul reservoir disponible pour favoriser cette augmentation de bras.

Il semble donc qu’on ait considere a cette epoque que seul un nouveau bossale pouvait travailler utilement sur une plantation en tant que cultivateur : les anciens bossales, ceux qui etaient deja presents en Haiti, avaient definitivement rejete ce role, refusant une fois pour toutes de se soumettre aux conditions des creoles. Comme il ne pouvait etre question pour ces derniers de se remettre eux-memes a la culture, la seule solution consistait a importer de nouveaux negres, a les baptiser pour les desafricaniser et utiliser le cas echeant leurs qualites guerrieres pour assurer l’ordre et faire la chasse aux anciens bossales devenus eux des vagabonds irrecuperables – c’est-a-dire des marrons.

Ce curieux begaiement de l’histoire revele, en creux, la problematique que de notre point de vue il faut avoir a l’esprit pour comprendre les raisons de la rupture profonde qui est apparue entre les enfants d’une meme revolution[xi]. >>

Et c’est bien ce a quoi, aujourd’hui encore, se resume LE systeme !

Contre toute attente, nos ancetres qui se battent et ne negligent aucun sacrifice pour venir a bout de l’esclavage, continuent la traite negriere apres l’independance. Ils menent une guerre impitoyable pour expulser l’armee francaise du territoire, mais ne veulent vraiment pas detruire tout l’ordre existant. Ils veulent se defaire des colons, c’est vrai. Ils veulent peut-etre adoucir les conditions de travail de la masse de travailleurs, mais au fond, ils veulent surtout prendre la place des colons. Le systeme exploiteur <> qui a existe avant l’independance, y a survecu, s’est metamorphose avec le temps, et envers et contre tout, a perdure : il a change de mains, de teinte epidermique, d’origine sociale, il a change d’apparence, mais ses comportements sont restes relativement les memes : la crise sociale qui nous ronge aujourd’hui, se resume a un conflit, vieux de deux siecles : le sempiternel combat entre Bossales et Creoles.

Maintenant que tout ceci est dit, comment utiliser le combitisme pour y remedier ?

D’entree de jeu, le premier effort d’une combite doit etre de retablir la verite sur tout ce qui s’est passe dans notre histoire. Le vieil adage n’a jamais ete aussi vrai : <> Autrement dit, ce n’est qu’en reconnaissant les erreurs commises par nos ancetres, que nous eviterons de les repeter.

Deuxiemement, sans pretendre un instant que la population haitienne ne soit pas divisee en differentes classes sociales, deux groupes en particulier, expriment mieux que n’importe quelle idee de classification sociale, l’organisation du pays. Bossales et Creoles traduisent chacun une certaine communaute de conditions sociales et par voie de consequence une communaute d’interets. Certes, ils sont chacun hierarchises, ont chacun leur ordre social, ont chacun leurs qualites et les defauts de leurs qualites, ont chacun des travers (qui devraient etre analyses par des gens bien plus competents que moi), mais fondamentalement, ils evoluent cote a cote, avec leurs idiosyncrasies respectives dans une meme nation.

Il serait incorrect, en passant, de ne pas mentionner que chez les Creoles particulierement, certains de ceux qui flattent la multitude pour gagner et exploiter sa faveur se rejettent mutuellement la responsabilite de tous les maux du pays ; des maux qu’ils resument essentiellement a une question de couleur ou d’acces a la richesse. S’il est vrai qu’il y a toujours eu chez certains Creoles des discours mulatristes ou noiristes (dans les deux cas nihilistes) ; s’il est indeniable qu’il existe generalement en Haiti une repartition tres inegale de richesse, il est tout aussi incontestable que certains Creoles -toutes teintes epidermiques confondues- se sont partage le pouvoir (directement ou en doublure) et nous ont collectivement amene la ou nous sommes aujourd’hui.

Ceci dit et fort de tout ce que je viens de decrire, s’il faut organiser une combite nationale de reconciliation (donc de redemption) pour recoudre le tissus social, s’il faut en plus le faire en respectant scrupuleusement les principes du combitisme que sont: la participation, la collaboration, la solidarite, l’equite et la transparence, il n’existe, a mon humble avis, qu’un seul secteur socio-economique ; un seul ou les Haitiens peuvent entamer cette prodigieuse transformation: c’est l’agriculture.

Ces reflexions sont inspirees par un desir profond de redresser un tort et de rendre justice a la paysannerie haitienne qui, tout au long de notre histoire, a paye son du sans rien recevoir en retour. Rappelons-nous que, pendant presqu’un siecle, l’agriculture paysanne paie, directement ou indirectement, 70% des taxes collectees par l’Etat, pour assurer entre autres, le service de la dette du pays face a la France.

Le jour est la pour, qu’en combite, la societe investisse massivement dans les zones rurales pour en reparer les infrastructures existantes, pour en construire de nouvelles plus performantes et, ce faisant, permettre a nos agriculteurs de devenir plus productifs.

La realite est, que ce soit du secteur prive ou du secteur public, l’agriculture haitienne n’a jamais beneficie d’investissements consequents. Le peu de capital qui y est injecte lui est arrive dans un desordre, une desorganisation et une negligence epouvantables. Devant cette absence de politique publique coherente, nul ne peut honnetement aujourd’hui s’etonner que le secteur soit en complete deconfiture.

Certains chiffres-cles permettent de mieux comprendre les fondements de la crise:

La croissance demographique annuelle en Haiti est d’environ 1,3%. En d’autres termes, en tenant compte des Haitiens qui meurent et de ceux qui naissent chaque annee, le pays doit nourrir plus de 143,000 nouveaux haitiens.

Durant les vingt dernieres annees, le produit interieur brut haitien est reste le meme alors que la population a litteralement double. Graduellement et en moins d’une generation, l’Haitien moyen est devenu deux fois plus pauvre.

L’agriculture Haitienne represente 25% du PNB. Elle emploie 66% de la population, mais ne recoit seulement que 5% du budget national.

Entre temps, depuis 1950, Haiti est en deficit alimentaire croissant et doit importer chaque annee plus de nourriture que l’annee precedente. En 2020, nous avons importe 60% de ce que nous avons mange. Nous importons chaque annee 80% du riz que nous consommons.

La pauvrete est deux fois plus elevee en milieu rural qu’en milieu urbain. Le revenu per capita a la campagne n’est que de 400 $US l’an compare a 800 $US en ville.

La majorite de la population rurale a faiblement acces a l’education, aux soins de sante, a l’eau potable et a l’electricite.

Des trois millions de personnes souffrant d’insuffisance alimentaire, 77% vivent en milieu rural. Qui pis est, une politique monetaire de la Banque Centrale, qui inexplicablement veut d’une gourde forte et favorise les importations, a indument et excessivement taxe nos agriculteurs.

Pour rendre justice aux Bossales, il nous faudra creer une agriculture rentable, qui fournira un revenu acceptable aux producteurs et leur permettra d’elever leur progeniture dans la dignite ; ce devra etre une agriculture intelligente, productive et performante qui repondra aux besoins d’une population sans cesse croissante. Nous devrons nous atteler a produire une agriculture moderne et durable, donc respectueuse de l’environnement et articulee avec les autres secteurs economiques formels. Elle sera organisee autour d’unites de production intelligemment structurees. Elle creera des emplois stables et permettra au pays d’exporter et de generer des devises pour l’economie nationale. Ces nouvelles facons de semer et de recolter viseront :

Au remboursement de la dette sociale accumulee par la societe Creole envers les descendants des Bossales pendant plus de deux siecles.

A l’integration de l’activite productive des paysans et de larges secteurs de la population economiquement active, actuellement au chomage ou en situation de sous-emploi. Ce que cela sous-entend est que plus les paysans produiront, plus ils trouveront des micros, petites et moyennes entreprises (MPME) a acheter leur production, soit pour la revendre, soit pour la transformer et y ajouter une certaine valeur. Lorsque les MPME connaitront un succes, de grandes entreprises (nationales ou multinationales) rentreront progressivement dans le jeu pour faire tomber encore plus de barrieres et donner acces a de plus grandes chaines de distribution. Cette nouvelle facon d’etre, de produire et de penser va naturellement engendrer un systeme de prosperite inclusive qui commence au bas de l’echelle pour se propager vers les marches locaux et internationaux par une forme de percolation contagieuse.

A l’education, cette force du futur qui a un role fondamental sur la paix sociale et la tranquillite en ce qu’elle fournit l’espoir et la possibilite tangible de s’evader des strates sociales les plus defavorisees. L’education -a travers des ecoles professionnelles et des universites- est un instrument privilegie de mobilite sociale, car elle permet l’accroissement de la productivite sur laquelle repose l’elevation du standard de vie de la population. La stabilite politique et sociale exigee ne peut etre de mise que dans un climat offrant a ceux qui seront bien formes, une chance realiste de promotion sociale, une sorte d’escalier menant du bas vers le haut.

A freiner l’exode rural. Lorsque la societe Creole aura consenti l’effort necessaire pour revaloriser le monde rural, le jeune Bossale n’aura aucune raison de laisser sa famille et sa zone pour venir grossir les bidonvilles pour y manger la misere.

A faire de notre population, un groupe de citoyens egaux en droits et en aspirations, devant Dieu et devant les hommes.

Grace au combitisme dans l’agriculture, le pays pourra :

Augmenter de 50% le revenu per capita rural.

Reduire de 25% la dependance alimentaire pour atteindre un taux d’autosuffisance de 60% sur les cinq prochaines annees.

Augmenter de 100% les exportations de produits agricoles sur les cinq prochaines annees.

Ameliorer la couverture vegetale du pays pour reduire la vulnerabilite de nos ecosystemes.

Pour atteindre ces objectifs, il est necessaire, que l’Etat :

Promeuve l’intensification de la production dans les zones appropriees et qu’il interdise la construction d’immeubles dans nos plaines.

Augmente la valeur ajoutee par l’allongement des filieres et la transformation des recoltes.

Facilite l’emergence d’un secteur de pointe, moderne et productif, techniquement et technologiquement avance, compose de grandes entreprises agro-industrielles, capable de tirer l’ensemble du secteur vers le haut.

Ameliore l’organisation, la securisation et le developpement des marches agricoles.

Reconstruise et entretienne l’infrastructure agricole (canaux d’irrigation, unites de stockage, espaces de traitement et de conditionnement des produits recoltes, marches publics, etc.)

Augmente la flotte nationale de bateaux de peche ainsi que le nombre de dispositifs de concentration de poissons (DCP).

Ensemence le Lac Azuei en alevins de poissons et de crevettes.

Protege l’environnement, les bassins versants, les sources d’eau et la biodiversite du pays.

Remembre l’Office National du Cadastre (ONACA)

Vote des lois aptes a encourager la production nationale.

Encourage la mecanisation.

Redonne aux agriculteurs l’acces au credit

Cree une assurance contre les aleas meteos.

Exige que, progressivement et sur cinq ans, 80% des cereales (riz, sorgho, mais) faisant partie du menu des programmes alimentaires des ONG et des cantines scolaires soient desormais produites localement.

Permette a la gourde de devaluer ou de reprendre de la valeur, au gre du marche et sans intervention indue de la Banque Centrale.

Il est evident qu’aujourd’hui, l’Etat a enormement de problemes a resoudre en meme temps. En attendant qu’il se degourdisse et reprenne son cap, le travail ne doit pas attendre et peut etre entame immediatement par les ONG qui sont deja impliquees dans l’agriculture. Le message de reconciliation prone par le combitisme peut, quant a lui, etre relaye par les ecoles religieuses et congreganistes qui controlent environ 60% du systeme educatif du pays. Il peut aussi etre propage par toutes les Eglises catholiques, episcopales, protestantes et par tous les Lakou vaudou[xiii] qui toutes les fins de semaine rassemblent des millions de nos compatriotes.

Certains projets sont deja en cours et laissent entrevoir des resultats prometteurs. En effet, Food for the Poor (FFTP), a travers son programme Victory Garden, fait deja des experiences probantes un peu partout dans le pays ; que ce soit a Cuperlier, a Vye Chodye ou a Olivier dans la deuxieme plaine de Petit-Goave, a Larochiquite dans le Plateau Central, a Petite Riviere et a Grande Saline dans l’Artibonite, a Lafosse, commune de Thomazeau, a Fosse Capois, a Terrier Noir et au Mont Organise dans le Grand Nord, FFTP rassemble des agriculteurs qui au bout d’un processus de dialogue et de reconciliation, s’associent et arrivent a mettre leurs petits lopins ensemble jusqu’a concurrence d’une superficie d’au moins 10 hectares.

Ces terres, une fois rassemblees, sont exploitees par l’association qui les laboure et choisit d’y planter 3 denrees par saison. Des economies d’echelle concluantes sont rapidement realisees, les rendements par hectare et les profits augmentent, car avec un plus grand volume et une qualite uniformisee, l’association acquiert une meilleure capacite de negociations des prix de vente. La repartition des profits resultant de l’operation est prealablement definie sur la base d’une part, de la superficie du lopin contribue par agriculteur et d’autre part de la quantite de travail qu’il aura fourni.

Jusqu’ici, tout ce qui est recolte est vendu. Tous les profits ne sont cependant pas distribues, car une partie substantielle est deposee dans une caisse commune dont les fonds sont reinvestis en intrants agricoles (semences, engrais, outils agricoles etc…). Au debut du projet, FFTP se charge d’apporter l’aide technique, les travailleurs sociaux, la mecanisation, les equipements, les engrais, les semences ; elle fore les puits, elle accompagne la localite dans le processus de dialogue et de reconciliation et lui offre une formation sur les techniques de ventes. Au bout de 12 mois, c’est-a-dire tout juste apres la deuxieme recolte, Food for the Poor se retire, pour permettre a des communautes qui se sont remembrees et qui se tiennent a ce stade debout toutes seules, d’epargner leur profit, d’investir au gre de leurs plans d’action et de creer ainsi des richesses pour tous leurs membres.

Je m’arreterai la pour vous dire une fois de plus qu’il est grand temps que les enfants Creoles aillent vers leurs freres et soeurs Bossales pour entamer un dialogue fait de temperance, de discernement et d’empathie ; un dialogue qui leur permettra de comprendre ce que sont les reves du pays en dehors, ce qu’il espere pour ses enfants et pour lui-meme. Ces echanges et cette communication doivent etre structures et passer par les universites locales de sorte que les enfants Creoles puissent etablir des plans d’action concrets et des livrables (conjointement avec leurs compatriotes Bossales), de sorte que les resultats soient independamment evalues, que les erreurs soient corrigees, que les lecons soient apprises et que de nouvelles ressources financieres, humaines et technologiques emergent et permettent au pays Bossale de rentrer, lui aussi, de plain-pied dans le 21eme siecle.

En conclusion, il faut affirmer deux choses :

La premiere est une recommandation : si dans l’esprit combitiste il y a 5 valeurs fondamentales qui sont la participation, la collaboration, la solidarite, l’equite et la transparence, il est necessaire d’y ajouter une sixieme qui est la durabilite. Pour que l’effort combitiste dure dans le temps et arrive a se renouveler, il faut que ses membres arrivent a creer une valeur ajoutee ou un profit -soit pour l’individu qui en fait partie, soit pour la collectivite elle-meme. En d’autres termes, tous ceux qui font partie d’une combite, ont la responsabilite de travailler pour creer ce profit, cette valeur ajoutee ou cette incitation qui viendront encourager la collectivite a perseverer, a perdurer et a se renouveler pour se recapitaliser.

La seconde est une mise en garde quant a l’appreciation que nous avons de nos ancetres. Toussaint, Dessalines, Christophe, Petion, Sans-Souci, Petit Noel Prieur, Cacapoule, Romaine la Prophetesse ont ete des etres de chair et de sang comme nous ; des hommes et des femmes qui ont eu d’enormes qualites, mais des defauts aussi ; des hommes et des femmes qui ont ete capables d’accomplir des choses extraordinaires, mais des hommes et des femmes qui ont commis des erreurs aussi. En ce sens, il nous faut comprendre et accepter qu’ils ont tout fait pour nous leguer deux cadeaux inestimables : notre liberte et notre droit a l’auto-determination. Aujourd’hui, nous n’avons par consequent que deux questions a nous poser :

Qu’allons-nous faire ensemble pour corriger les erreurs des ancetres ?

Qu’allons-nous faire ensemble pour consolider l’heritage commun ?

Rien de ce que je viens de decrire ne sera facile. Il nous faudra nous armer de courage, de perseverance et de convictions pour ressouder la Nation qu’ils nous ont leguee. Pour construire le pays progressiste, civilise et inclusif auquel nous aspirons tous, Il nous faudra un engagement courageux et salutaire empreint d’une grande energie morale. Pour etre irrevocables, nos choix devront etre inebranlables c’est-a-dire qu’ils devront etre issus d’un large consensus. Notre foi dans notre destinee de peuple libre et independant et notre determination a perseverer dans l’adversite pour y arriver sont chacun des gages de succes. L’effort a consentir est colossal certes ; mais combien noble.

Il ne saura cependant incomber a un seul individu. Sauver le pays ne sera pas l’oeuvre d’un messie, mais viendra plutot de la foi et de l’empathie agissantes d’hommes et de femmes prets a ne negliger aucun sacrifice pour vivre dans ce pays autrement.

En rebatissant cette autre Haiti, nous aurons plus d’une fois, a faire face a un environnement et a des hommes et des femmes hostiles, mais en croyant en Dieu, en gardant les yeux sur Lui, en etant confiant qu’Il nous aime et qu’Il croit en nous, nous persevererons en sachant que faire notre possible est normal, qu’aller au-dela de nos capacites est un defi, que la ou s’arretent nos capacites commence notre Foi : une Foi forte voit l’invisible, croit l’incroyable et recoit l’impossible[xiv].

C’est a ce prix et a ce prix seulement, que l’Haiti de misere, d’egoisme et de mendicite qui a existe jusqu’ici disparaitra a tout jamais pour faire place a une Haiti digne, verte, inclusive, vibrante, dynamique, prospere, equitable, solidaire et resolument tournee vers l’avenir.

Que le Bon Dieu raffermisse en chacun de nous cette sublime foi patriotique, democratique et humaine, celle qui transporte les montagnes et nous fait encore esperer quand tout semble perdu.

Qu’Il nous rende humbles et capables d’apprendre de nos erreurs et de celles des venerables ancetres.

Qu’Il nous rende fermes devant le danger et resolus, en tout temps, a retourner a Son plan d’amour et d’excellence.

Qu’avec hardiesse, nous ne negligions rien quand il s’agira d’aller toucher le Christ dans les plus vulnerables.

Et finalement, que le Bon Dieu benisse notre Haiti cherie et qu’Il benisse tous ceux et celles qui auront le courage heroique de se retrousser les manches pour participer honnetement et en toute abnegation a sa refondation !

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[i] Le combitisme tel que defini par M. Robillard reprend l’idee de Madame Odette Roy-Fombrun et la presente comme un heritage venu des ancetres, un contrat social qui organise le pays autour des principes que sont : la participation, la collaboration, la solidarite, l’equite et la transparence.

[ii] Alteration de l’hispano-americain cimarron designant un esclave fugitif

[iii] Descourtilz, M.E. 1809 Voyage un naturaliste Paris Dufort Pere vols p.224

[iv] Fouchard, Jean, Les Marrons de la liberte, Paris, 1972 p. 412

[v] Barthelemy, Gerard Le role des Bossales dans l’emergence d’une culture de marronnage en Haiti, Cahiers d’etudes Africaines, vol. 37, n?148, 1997. La Caraibe. p. 846

[vi] Madiou Thomas, 1989 Histoire Haiti Port-au-Prince Deschamps 8 volumes (1ere ed 1847) p. 303

[vii] Tous les bons a rien qui refusent de travailler

[viii] Barthelemy, Gerard Le role des Bossales… p848

[ix] Schoelcher, Victor, 1842 Colonies etrangeres et Haiti, Paris, Pagnerre 2 volumes p. 300

[x] Barthelemy, Gerard Le role des Bossales p.857-858

[xi] Barthelemy, Gerard Le role des Bossales p.858-859

[xii] Qui accable l’individu et le presse jusqu’a lui faire rendre son jus

[xiii] Les Lakou sont les lieux de culte qui sont organises autour du peristyle, le temple vaudou.

[xiv] Dicton du Dr Louis-Daniel Brun

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Daniel-Gerard Rouzier