<> de Roussan Camille

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Pour un Assaut a la nuit, nous ecouterons Pierre Brisson qui nous donnera le gout de lire <> de Roussan Camille. Et si on lisait <>. Ce poeme est si beau que les parents de cet operateur culturel etabli a Saint-Marc le nomme <> pour se souvenir de ce texte qui leur a offert l’occasion d’avoir Francois Nedje Jacques. Tout le monde l’appelle Nedje. Ainsi, ce poeme habite son nom comme l’esprit et le corps investissent une ville.

Le poete-diseur Jean-Durosier Desrivieres, pour sa part, voue un culte a <>, ce poeme qui illumine ”Assaut a la nuit”, paru sous les presses de l’imprimerie de l’Etat, a Port-au-Prince, en 1940. Sous la plume, dans Potomitan, nait un chant : << Il est des poemes et des poetes qui vous obligent a vous attarder dans leur univers, a y prendre pied, en depit de tout. Indigenisme, negritude, negrisme, <>… tout cela peut vous irriter. Rien que des theories, des concepts, des idees a generer crainte et mefiance perpetuelles chez certains lecteurs. Mais le chant poetique – hors tout champ categorique, carceral, hormis son propre champ, ouvert, en marge des oeilleres, stipule toujours un possible emerveillement. Serait-il ainsi de celui de Camille ? >>

L’auteur d’Assaut a la nuit a ecrit un poeme pour l’eternite. <> que les jeunes disent dans les rendez-vous litteraires a Port-au-Prince et dans le pays interieur ne savent pas toujours que ce poeme est ne, en 1940, dans le coeur d’un poete qui a sejourne au Maroc, a Cassablanca, une grande ville du Magreb connue pour la grande mosquee Hassan-II dont le minaret culmine a plus de 200 metres.

Avant la deuxieme guerre mondiale, le poete haitien, premier secretaire de la Legation d’Haiti a Paris, passe par cette ville portuaire situee sur la cote atlantique, Nedge prend corps dans Assaut a la nuit qui sera publie en 1940, a I’imprimerie de l’Etat. En 2003, dans une edition revue et corrigee, Memoire d’encrier publie cet ouvrage. En 2005, les Presses Nationales d’Haiti emboite le pas.

Jean-Durosier Desrivieres, prefacier de Le trou du souffleur de Georges Castera, ce pyepoudre de residences d’ecriture, de salons litteraire, de festivals, des rendez-vous de l’esprit, a du coffre. Diplome en litterature francophone et generale de l’Universite des Antilles et de la Guyane (UAG), en Martinique, cet ancien etudiant en lettres modernes et classiques de l’Ecole normale superieure d’Haiti, sait appprecier l’or poetique : << J'ai passe des nuits quasi inassouvies avec Camille. Entre nous, un poeme, un complice, une jeune femme: <>. Je l’ai trainee avec moi, en maints lieux clairs-obscurs: cafe, cabaret, piano-bar, hotel, et que sais-je encore. Elle epouse toutes les inflexions de ma voix, tous les caprices de mes levres, mon souffle, au gre du rythme, de la melodie, du poids de ses propres mots et de l’elan du coeur brulant les planches. >> extrait de edition revue et corrigee, Une lecture d’Assaut a la nuit.

Tu n’avais pas seize ans,

toi qui disais venir du Danakil,

et que des blancs pervers

gavaient d’anis et de whisky,

en ce dancing fumeux

de Casablanca.

Le soir coulait du sang

par la fenetre etroite,

jusqu’aux burnous des Spahis

affales contre le bar,

et dessinait la-bas,

au-dessus du desert proche,

d’epiques visions

de chocs et de poursuites,

de revers et de gloire.

Un soir sanglant

qui n’etait qu’une minute

de l’eternel soir sanglant de l’Afrique.

Et si triste,

que ta danse s’en impregna

et me fit mal au coeur,

comme ta chanson,

comme ton regard

plonge dans mon regard

et mele a mon ame.

Tes yeux etaient pleins de pays,

de tant de pays,

qu’en te regardant

je voyais ressurgir

a leurs fauves lumieres

les faubourgs noirs de Londres,

les bordels de Tripoli,

Montmartre,

Harlem,

tous les faux paradis

ou les negres dansent et chantent

pour les autres.

L’appel proche

de ton Danakil mutile,

l’appel des mains noires fraternelles

apportaient a ta danse d’amour

une purete de premier jour

et labouraient ton coeur

de grands accents familiers.

Tes freles bras,

eleves dans la fumee,

voulaient etreindre

des siecles d’orgueil

et des kilometres de paysages,

tandis que tes pas,

sur la mosaique ciree,

cherchaient les asperites

et les detours des routes de ton enfance.

La fenetre donnait sur l’Est inapaise,

Cent fois ton coeur y passa.

Cent fois la rose rouge brandie

au bout de tes doigts fins

orna le mirage

des portes de ton village.

Ta souffrance et ta nostalgie

etaient connues

de tous les debauches.

Les marins en manoeuvre,

les soldats en conge,

les touristes desoeuvres

qui ont broye ta poitrine brune

de tout leur vaste ennui de voyageurs,

les missionaires

et la foule lache

ont parfois essaye de te consoler.

Mais toi seule sais,

petite fille du Danakil

perdue aux dancings fumeux

de Casablanca,

que ton coeur

se rouvrira au bonheur

lorsqu’aux aurores nouvelles

baignant le desert natal,

tu retourneras danser

pour tes heros morts,

pour tes heros vivants,

pour tes heros a naitre.

Chacun de tes pas,

tes gestes,

tes regards,

ta chanson

diront au soleil que ta terre t’appartient.

Casablanca, avril 1940

Revisiter <>, c’est se donner un elan du coeur dans ce monde troublant ou l’actualite vous met du plomb dans l’aile. Roussan, ce defenseur de la cause des peuples continue de marquer les esprits a travers le monde. Plusieurs de ses textes ont ete traduits en anglais, espagnol, hollandais et allemand. Grand humaniste, il a compati devant les douleurs de ce monde qui ne finit pas de montrer sa face sombre au quotidien. Comme on dit chez nous <>. Cet enfant de Jacmel, qui a vecu sous l’occupation americaine d’Haiti, est ne le 27 aout 1912. Camille aimait les boites de nuit, l’alcool, le tabac, les belles voitures, la vie nocturne de Port-au-Prince de la belle epoque. Sape comme jamais, l’auteur de ces vers <> s’etourdissait dans la vie mondaine. Selon Raphael Berrou et Pradel Pompilus, ce barde national que la mort a fauche a 47 ans, le 7 decembre 1961, est <>. Il nous a laisse <>. On reviendra toujours a ce texte aussi beau et aussi triste qu’une chanson qui rouvre les blessures de l’ame.