D’une ran?on ? la dette : un march? de dupes

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Les r?cents articles parus dans le New york Times n’ont pas appris de choses nouvelles ou encore demeur?es cach?es, au sujet de la ran?on pay?e par les Ha?tiens aux ci-devant propri?taires de plantations, pr?texte invoqu? pour rendre acceptable par la monarchie fran?aise le passage de la <> ? Ha?ti. On le sait, la transformation r?elle date du lendemain de la bataille de Verti?res, le 19 novembre 1803. Mais la d?nomination d’Ha?ti est encore plus lointaine, qui renoue avec ses peuples disparus. Cela fait bien longtemps que les acteurs, les historiens, d’abord ha?tiens, ont analys? cette ignominie de la ran?on exig?e par le vaincu au vainqueur et ont rappel? combien le d?veloppement du pays a ?t? enray? par les cons?quences n?fastes du paiement de la ran?on et des int?r?ts des emprunts contract?s. L’auteur de ces lignes se souvient de sa propre animosit? lorsque deux jours ? peine apr?s le s?isme de 2010, il ?tait somm? par un journaliste de t?l?vision, en France, d’expliquer le grand nombre de victimes par les modes ha?tiens de gouvernance, ce que Fritz Alphonse Jean d?signe comme du <> : <>. Le journaliste fut m?content[1]. L’inculture, en cette mati?re, confine ? l’obsc?ne. Cependant, le souci ?tait que son ignorance ?tait certainement de bonne foi.

La r?cente ?dition du rapport que le baron de Mackau a ?crit pour son ministre, au retour de sa mission, vient apporter des ?clairages pr?cieux sur son d?roulement. Les auteurs qui le rendent accessible, le regrett?, l’ami, Marcel Dorigny, Jean-Marie Th?odat, Gusti-Klara Gaillard, Jean-Claude Bruffaerts, ont men? avec ce livre un v?ritable travail scientifique : ils font sortir les lecteurs de la croyance, des faits mal connus, des interpr?tations ? l’emporte-pi?ce. Ou pire, des l?gendes. Cet ouvrage pourrait ouvrir la voie ? une autre fa?on de raconter Ha?ti, ? partir des documents, comme la litt?rature devrait plus se pr?occuper des manuscrits.

Il s’agit de la premi?re ?dition de ce document demeur? longtemps dans les archives, document pourtant connu des historiens. Il donne de pr?cieux compl?ments au sujet des modalit?s de ce qui ne fut pas une n?gociation : <>

Laissons pour l’instant ce rapport, en fait si ?trange. Il est pr?c?d? par cinq contributions particuli?rement ?clairantes et une pr?face de Thomas Piketty. Voici un ouvrage, affirme ce dernier, ? m?me de <>. Car tel est bien l’enjeu, si l’on souhaite ne pas retomber dans les ?-peu-pr?s ou bien la doxa fallacieusement r?paratrice. Une m?moire partag?e, et pas seulement un suppl?ment d’?me qui manquerait parce qu’occult? plus ou moins sciemment comme ces choses malpropres que dissimulent les sans aveu. Il importe dor?navant que face ? la d?ficience m?morielle plus ou moins av?r?e, la raison historique et, on l’esp?re, en recherche d’efficacit? suive une voie plus assur?e qu’elle ne l’a ?t? jusqu’? pr?sent.

Les contributeurs partent de cette donn?e initiale : l’ordonnance entra?ne la ponction des ressources ?manant des deux projets qui structurent en grande partie une organisation ?conomique et sociale d?s?quilibr?e, et en conflit, d?j?, comme le rappelait nagu?re le regrett? G?rard Barth?l?my : <>. Marcel Dorigny montre que la mission de 1825 arrive au terme d’un processus par lequel la monarchie fran?aise s’est dissoci?e des men?es radicales exerc?es par le parti des anciens propri?taires de plantations : la reconqu?te de l’?le et l’extermination des habitants, pour les plus acharn?s. D’une part, un tel projet n’est mat?riellement plus possible, aussi bien sur le plan intellectuel, que celui de la morale, ou de l’art militaire, pour une partie de l’opinion fran?aise : en 1819, Civique de Gastine ?crivait que si guerre il y avait elle serait <>. Et, fort de cette conscience partag?e par une frange de la population fran?aise, il poursuivait ainsi : <> D’autre part, le r?tablissement de l’?conomie coloniale fond?e sur la surexploitation d’une main-d’oeuvre servile est d?sormais consid?r? comme peu efficace et de moins en moins rentable. Dans le m?me temps le commerce fran?ais cherche ? retrouver une place dans une r?gion gagn?e par les strat?gies des ?tats-Unis et de la Grande-Bretagne. C’est toujours Civique de Gastine qui affirme, mais en 1821 : <> L’aveuglement colonial n’est plus de mise. On se trouve ainsi en pr?sence de jeux de force qui doivent inciter ? sortir de logiques simplificatrices.

Il n’emp?che : en 1825, l’Ordonnance sign?e de Charles X ?voque dans son article premier la <>, et avance l’exigence d’indemnisation des colons ? hauteur de cent cinquante millions de francs-or. L’exigence n’est pas nouvelle. Civique de Gastine, encore lui, l’affirme d?s 1821 : <>. Mais il explique qu’il ne s’agit que d’une tentative de manipulation. Il est vrai que P?tion avait commenc? ? formuler une telle demande, en ?change de la reconnaissance d’Ha?ti, qui peine, sans cette reconnaissance officielle, ? ?tablir des relations commerciales assur?es. De surcro?t, l’ingratitude des ?tats nouveaux de la sous-partie du continent augmente la difficult?, en raison de l’ostracisme dont ils accablent Ha?ti. Il devient crucial que cette reconnaissance de droit soit formul?e, et que l’?tat ha?tien, qui a unifi? l’?le, apais? plusieurs conflits internes, et qui produit des richesses, acqui?re la s?curit? diplomatique et commerciale.

Mais la monarchie fran?aise rechigne, malgr? la n?cessit? de clore le chapitre colonial. Derri?re Mackau, il y a une escadre, forte de centaines de canons, qui pourraient semer la mort et la d?solation. Mackau est cependant conscient que ce serait un d?sastre, et que Port-au-Prince bombard?e ne permettrait en rien la r?occupation de l’?le. Les gouvernants ha?tiens, qui sont l’objet de demandes fran?aises odieuses, mais qui conservent l’attache avec certains personnages du royaume de France, savent aussi qu’un tel bombardement serait contreproductif pour les deux parties. <>, ?crit Gusti-Klara Gaillard-Pourchet (ENS & UEH), apr?s Thomas Madiou. Mackau va tirer parti alors de cette situation : entre Boyer qui cherche ? assurer la pr?sence de l’?tat ha?tien et la monarchie fran?aise qui ne veut perdre ni la face, ni ses appuis politiques parmi les forces les plus r?actionnaires, il dispose d’une ?troite marge de manoeuvre. L’arriv?e de l’escadre, la compr?hension que si le premier article de l’ordonnance renoue avec les repr?sentations anciennes (la <>), le troisi?me conc?de <>. Mais la condition est le versement des cent cinquante millions de francs. Mackau convainc Boyer d’accepter la condition. Le consentement est le pr?alable diplomatique.

Sinon, l’escadre d?sormais ? proximit? serait ? m?me de ramener l’enfer sur Port-au-Prince. Ce march? de dupes inaugure la pratique de ce qu’on appellera la diplomatie de la canonni?re. Il inaugure aussi ce corps de pratiques financi?res et commerciales identifi? comme n?o-colonialisme. Dans le chapitre qu’il consacre au <>, Jean-Claude Bruffaerts, auditeur financier mais aussi membre fondateur de Ha?ti futur, analyse les m?canismes de la spoliation r?currente, et donc de la faiblesse entretenue des investissements publics. Il montre d’abord combien les calculs qui ont permis de formuler le montant de l’indemnisation sont biais?s. Il rappelle combien l’accord comporte des clauses financi?res et commerciales qui vont grever les tentatives ha?tiennes de modernisation de l’?conomie.

Le lecteur dispose avec cet ouvrage d’un dossier presque complet, qui permet de mieux comprendre cet ?pisode fondateur de la difficult? ha?tienne, et surtout d’acc?der aux logiques diplomatico-financi?res qui ont cours depuis, ? sortir du fantasme. La logique de l’emprunt appara?t ainsi dans toute son ambigu?t? : la compensation pour les colons et leurs ayants droit s’annule au profit d’un pr?tendu droit de reconnaissance de l’Ind?pendance qui contraint singuli?rement celle-ci, et l’enferme litt?ralement dans une n?o-colonisation financi?re, avant la lettre.

Un dernier point cependant, et qui est la dimension de l’?criture proprement dite : le rapport r?dig? par Mackau pendant la travers?e du retour montre un progressif changement de tonalit? : la menace des canons fait peu ? peu place ? une atmosph?re de f?tes, de bals, de plaisirs partag?s. C’est pour le moins ?trange, si l’on en reste aux consid?rations factuelles. Il faut retenir ceci : Mackau et Boyer sont aussi madr?s l’un que l’autre, sauf que le premier sait que la r?ussite de la mission lui vaudra reconnaissance royale et que l’autre, unificateur de l’?le, se voit lui-m?me comme celui qui parach?ve l’oeuvre de l’ind?pendance. Tous les deux sont un peu press?s, et sans doute aussi, autour d’eux, la soci?t? ha?tienne toute enti?re conna?t cette esp?rance. Il y a connivence entre les deux, entre les pouvoirs, entre les poss?dants, comme le rel?ve finement Th?odat. Cette connivence est avant tout sociale : on sait que les paysans paieront, et on fera en sorte qu’il en soit ainsi.

Alors, que la f?te commence !

Mais nous savons, nous, qu’elle finit mal. Ce qui se passe actuellement dans les rues des villes d’Ha?ti est la cons?quence de cette ignominie.

[1] Des t?l?spectateurs, tout aussi incultes, ?galement. J’ai re?u de nombreux courriers injurieux.

Yves Chemla

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