Ecole, pensee critique et action collective

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Une rencontre avec une delegation d’une classe de terminale d’un lycee de la capitale autour de questions de litterature et de societe. Espoir et colere.

Espoir. Je soupconne les conditions difficiles dans lesquelles ils vivent. Et, a entendre les conditions et l’environnement dans lesquels leur lycee fonctionne, on ne peut que saluer leur volonte manifeste d’apprendre et d’etre utile. Ils sont porteurs d’un projet collectif qu’ils voudraient etendre a d’autres lycees. L’originalite de leurs questions et de leur raisonnement seduit, leur resolution laisse admiratif. Avec quoi se sont-ils construits ? On ne peut ne pas leur poser la question. Avec le peu qu’ils ont eu. Leurs inquietudes partagees, les discussions entre eux. Quelques livres. Quelques profs (c’est criminel de repandre l’idee que tous les profs haitiens sont mauvais). Conscience sociale tres developpee et orientation vers l’action collective. Espoir donc, de tels jeunes existent. Des pays mieux lotis ne produisent pas forcement de tels jeunes ou produisent meme chez les jeunes une haine du collectif et se confinent dans une regression de toute pensee critique.

Colere. Ces jeunes, de quels supports institutionnels beneficient-ils ? Ni l’Etat, ni les formations politiques, sauf rare exception, ni les detenteurs de capital ne les encouragent ni les aident a avancer dans cette demarche de la production d’une pensee et d’une action critiques, dans cette volonte d’etre utile aux autres et de contribuer a donner du sens a la vie de leur collectivite. Ils habitent des quartiers ou sortir est risquer sa vie. Ils vivent dans des conditions dominees par le manque de biens et de services culturels, de biens et de service tout court. Et pendant ce temps, quelques-uns dont le seul desir est d’oublier leur origine sociale jouent aux doctes et aux cadres uniquement pour leur poche et se faire voir. D’autres qui sont riches de pere en fils, font leurs affaires en ne regardant pas ceux que les conditions de production de leur richesse ne peuvent qu’appauvrir. D’autres ont choisi le chemin de l’arnaque, de la filouterie, ou de l’egoisme sans vertu sans etre forcement des criminels.

J’ecoute un politique passe de l’opposition au pouvoir defendre le choix du groupe politique auquel il appartient. Il tente de convaincre un animateur sceptique et un public qui ne l’est sans doute pas moins. Je me demande si lui-meme y croit. Je me dis que cet homme etait peut-etre, il y a vingt ans, un jeune qui avait des convictions et qui voulait vraiment servir. Pourquoi a-t-il change ? Et pourquoi ne met-il plus sa part de science du langage qu’au service d’une rhetorique que ces garcons du lycee doivent juger odieuse et ridicule ?

Il y a dans la jeunesse scolaire haitienne des milieux defavorises de beaux esprits en devenir. L’une des urgences de la lente reconquete de notre destin de peuple c’est de les aider a nous aider, c’est de leur fournir les appuis necessaires pour qu’ils pensent, critiquent, agissent, sans avoir a se trahir.