Evains Weche : au coeur des gens aux gestes simples a Livres en Folie

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Dans <>, paru chez Philippe Rey en mars 2022, Evains Weche nous plonge dans les bas-fonds de sa famille haitienne au cours des dix jours qui ont suivi la mort de sa mere. Un recit triste et bouleversant ou palpite la langue francaise.

Man Laveau est morte. Cancer du poumon, selon les medecins, mais pour les membres de la famille de la defunte, sa mort n’est pas naturelle. La famille maternelle d’Evains Weche accuse la famille paternelle du deces de sa mere. Certaines langues disent qu’elle a ete vendue au diable. On parle meme d’assassinat ou d’empoisonnement. Au fil des pages de ce recit emouvant ou multiples personnages attachants prennent la parole, se devoilent des motifs rocambolesques pour expliquer la mort de cette femme. Motifs qui permettent d’entrer dans l’Haiti profonde ou une mouche peut facilement se transformer en elephant ou en soucoupe volante.

A travers ce recit sensible et poignant, on rencontre des personnages doux, peureux, conciliants et d’autres, excessifs, agressif, belliqueux. Tout un tas de mondes qui sont des archetypes de la famille humaine. Papa, Boss Laveau, est un epoux inconsolable, un homme qui fait tout pour unir les deux branches de la famille desunie. C’est aussi le cas pour Evains, le narrateur, sur qui tout le monde compte pour sauver l’union familiale. Elliot, son frere, est un personnage marque par un son deni et une relative passivite qui s’explique par le choc du deces, car tout le long du livre il ne saura jamais comment regarder en face la mort de sa mere.

D’autres personnages sont atypiques et meme paradoxaux. C’est le cas de Lola, la soeur de Boss Laveau, qui est a la fois pleine d’humour et de rancune, habitee par son amour excessif de tout ce qui est grandiose, qui coute cher. Gisele, la soeur de Man Laveau, est une querelleuse par excellence, une femme qui peut detruire la terre entiere pour ressusciter sa soeur. Sa langue est une epee tranchante. On y voit Marie-Hervee, l’epouse du narrateur, femme de toutes les douceurs maternelles et de toutes les beautes. Elle est celle qui peut apaiser Evains de la perte et dont la presence est une source de bonheur. Dans ce livre, surgissent aussi des caracteres comme Veronique, la soeur de la defunte, elle qui avait remue ciel et terre pour la guerir. C’est une femme qui s’engage aupres de gens qu’elle aime sans trop de fanfaronnade. On trouve aussi Junior et Sor Jo, des personnages qui symbolisent la faiblesse dans sa plus noble expression.

Une question d’amour

<< Maman, j'aurais aime fusionner avec toi, te sentir pleinement. J'aurais aime partager quelque chose avec toi. Quelque chose de fort […]

Tu etais la. Je t’aimais mal. Je t’aimais mais je devais garder cet amour en moi. Le contenir. Le circonscrire pour ne pas qu’il deborde. L’orienter ailleurs. En faire quelque chose pour qu’il ne me tue pas.

La, tu es morte. Seule, malgre nous. Malgre l’amour de papa. Malgre tes soeurs. Malgre tes amis et ta congregation. Malgre Jesus et le Saint-Esprit. Malgre moi, p.57 >>

<> raconte plusieurs histoires d’amour : entre le narrateur et sa mere, entre sa mere et son pere, entre sa mere et son voisinage, entre son pere et les membres de sa famille. C’est donc un livre sur cette vertu qu’est le partage, sur l’amour du prochain et sur l’importance de cette chose qui s’appelle la <>. Ce n’est pas du tout Houellebecquien ou les gens evoluent seuls, ne se communiquent guerre et perdent tous le sens de l’autre. Chez Weche, depuis Les brasseurs de la ville (2016, Philippe Rey), les personnages s’imbriquent et s’impliquent dans la vie de l’autre, sa joie, sa peine et jusqu’a son deces. Ils sont d’une eternelle presence, mais aussi d’une grande simplicite. En ce lieu-la, on peut dire qu’Evains aime donner la parole aux gens de gestes simples, qui sont caracterises par une alterite merveilleuse, qui sont a la lisiere d’eux-memes et des autres.

La mort, dans le recit d’Evains, prend une ampleur incroyable et ce, pour plusieurs raisons. Les personnages ont banni en eux cette chose qui pourrait s’appeler Identites meurtrieres (Amin Maalouf) ou Individualites monstrueuses (Lyonel Trouillot), parce que quand l’autre est mort, c’est une partie d’eux-memes qui a disparu aussi. Dans cette societe haitienne que decrit Weche, la survie d’un nombre important de gens peut dependre de la vertu d’un autre. Sa mere etait un exemple de cette vertu salvatrice. En ce sens, la mort d’une personne ebranle le voisinage et concerne meme le fonctionnement global de la societe.

<> est un recit qui s’inscrit dans la lignee des histoires poignantes sur la figure maternelle comme <> d’Albert Cohen, <> de Romain Gary ou <> de Rodney Saint-Eloi. Avec ce premier recit, Evains nous invite a pleurer avec lui a chaque chapitre et, pour attenuer notre douleur, nous arrache parfois quelquefois eclats de rire.