Evains Weche, <>

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Le romancier haitien Evains Weche vient de publier << Je vivrai d’amour pour toi >> aux editions Philippe Rey a Paris. Prix Deschamps en 2013 pour sa nouvelle << Le trou du voyeur >>, auteur de << Les brasseurs de la ville >> (Memoire d’encrier, 2014 ; Philippe Rey, 2016), il s’est fait connaitre par deux nouvelles publiees dans le recueil collectif Je ne savais pas que la vie serait si longue apres la mort sous la direction de Gary Victor (Memoire d’encrier, 2012). Membre du jury du Prix Henry Deschamps, secretaire general du Centre Pen Haiti, Evains Weche est l’un des plus brillants ecrivains de sa generation. Entretien.

Le Nouvelliste : Je vivrai d’amour pour toi est un recit sur le deuil. L’editeur le presente comme un << chant d’amour emouvant, un hommage a la grande dame aux petits gestes >> qui changeait le monde autour d’elle en silence. D’ou vous est venue l’idee de ce texte ?

Evains Weche : La litterature est mon trou de voyeur. C’est par elle que j’apprehende la vie. J’ai toujours l’impression de vivre avec un double qui me regarde vivre. Quand j’avais le temps, entre vingt et trente ans, je tenais un journal intime. J’avais besoin de lui pour surmonter cette epreuve. C’est ainsi que j’ai commence ce recit le lendemain du deces de ma mere. L’idee d’en faire un livre m’est venue au fil des jours. Au debut, je fixais certaines images, j’analysais, je tentais de comprendre et de saisir l’enormite de ma perte. On n’enterre pas deux fois sa mere, c’est une experience douloureuse. Inacceptable quand l’etre aime part si jeune, elle n’avait que cinquante-huit ans. Ce recit m’a aide a supporter cette peine, a relativiser, a dire mon amour de ma mere, et, surtout, a decouvrir a travers les temoignages des autres et mes souvenirs combien elle fut une grande dame. Ce livre est aussi une porte ouverte sur la vie des petites gens en Haiti, sur les superstitions qui les ruinent. Ici, on ne meurt jamais de sa belle mort.

Le Nouvelliste : Est-ce que pour vous la litterature c’est parfois raconter le souvenir et dire le reel ? Qu’est-ce que la publication de ce roman a change dans votre rapport avec ce souvenir ?

Evains Weche : Je ne sais pas trop ce que c’est la litterature mais j’en ai besoin pour vivre. << Ecrire, c’est faire sortir des choses de l’oubli >>, a dit Aharon Appelfeld. Je partage son avis. La litterature me permet de sublimer le reel tout en le donnant a voir tel qu’il est. Je vivrai d’amour pour toi n’est pas un roman, mais un recit. Les faits rapportes sont vrais… ou presque. Presque parce qu’il a fallu faire litterature. Au debut, je voulais tellement rester fidele aux faits que le texte en patissait. Grace aux conseils de M. Charles Dantzig, editeur chez Grasset, qui voulait publier le livre, j’ai pu me defaire de la douleur et faire beaute de l’epreuve. L’ecriture de ce texte m’a aussi revele a moi puisque j’ai du plonger dans les bas-fonds de mon enfance pour y chercher ma mere. Ce livre aurait du etre son sarcophage, mais je me rends compte qu’il est plutot sa maison, le lieu ou elle pourra continuer a aimer mon pere, a nous aimer et a changer le monde autour d’elle… en silence. Maman est plus vivante que jamais. Elle est a l’abri de la misere, du cancer qui l’a terrassee, des accusations de sa famille contre celle de mon pere, et du systeme qui ne lui a jamais fait de cadeau.

Le Nouvelliste : Peut-on dire que votre rapport a l’ecriture est lie a un fil autobiographique ?

Evains Weche : Rodney Saint-Eloi [Directeur de la maison d’edition Memoire d’encrier, ndlr] m’a conseille de ne pas publier la premiere version de ce recit parce qu’il etait justement autobiographique. C’est ce qui a sauve le texte. Qu’ai-je vecu qui vaille la peine d’etre raconte? Je ne suis pas interessant, je parle tres peu de moi dans mes precedentes publications. Ici, c’est different, mais je dis surtout ma mere. C’est comme Vieux Os qui nous parle de sa grand-mere Da dans Le charme des apres-midi sans fin (Dany Laferriere). Le personnage central, c’est maman, c’est toutes les mamans qui se sacrifient pour l’education de leurs enfants et le bien-etre de leur famille en Haiti ou ailleurs.

Le Nouvelliste : Quand avez-vous eu l’impression de devenir un ecrivain ?

Evains Weche : Quand j’ai publie mon premier livre. S’il y a des livres sans nom d’auteur, des ouvrages anonymes, il n’y a pas d’ecrivains sans livre. La publication est decisive. Par contre, j’ai pris conscience de mon statut d’ecrivain apres ma residence en Savoie, sur invitation de la Facim en 2018. J’ai rencontre un lectorat, j’ai signe des livres, j’ai ete recu dans des bibliotheques ou on m’avait vraiment lu, etc. Je me suis rendu compte que je n’exercais pas une activite de dilettante mais ma parole trouvait un echo chez les autres. Durant cette residence, je pouvais le toucher, cet echo.

Le Nouvelliste : Vous souvenez-vous du premier livre que vous avez lu? Et la premiere histoire que vous avez ecrite ?

Evains Weche: Le premier livre que j’ai lu est la Genese, dans la Bible. Je me souviens avoir commence L’etalon noir de Walter Farley quand j’etais en Moyen II a la petite bibliotheque de l’Ecole Methodiste de Carrefour mais je ne l’ai pas termine. La Genese m’a fascine par contre. Ce livre est magique. Je ne me rappelle pas la premiere histoire que j’ai ecrite, elle a du etre si mauvaise. C’est dommage. Je me souviens par contre de la premiere que j’estime avoir reussi : <>. C’est ma nouvelle-fetiche, si je peux le dire ainsi. Le premier texte de Le trou du voyeur.

Le Nouvelliste : Quel ecrivain ou livre a influence votre travail en tant que romancier ?

Evains Weche: Quand j’etais en secondaire, durant les vacances d’ete, j’imitais les auteurs que nous venions d’etudier en classe. Je remplissais des cahiers de poemes que je dechirais quand je decouvrais d’autres ecrivains en classe superieure. Ainsi, j’ai imite Lafontaine et Antoine Dupre, ensuite Racine et Coriolan Ardouin, puis Victor Hugo et Etzer Vilaire, les symbolistes et les surrealistes tout comme les romantiques et les indigenistes haitiens. Parallelement, j’ai toujours ete un lecteur de romans jeunesse et de bandes dessinees. Comme il n’y avait plus de nouveaux Club des cinq, de Six compagnons et BD a la bibliotheque du College Bird que je n’avais pas lus, je suis passe a Guy des Cars, Saint-Exupery, Camus, Freud… Il fut un temps ou Andre Gide etait mon ecrivain prefere. C’est au secondaire que j’ai decouvert les romanciers haitiens Lherisson, Marcelin, Hibbert, Roumain, Alexis. Un auteur comme Lyonel Trouillot a eu beaucoup d’influence sur mon travail, tout comme Gary Victor et Kettly Mars. J’avoue que Camus, Le Clezio, Carlos Zafon, Baricco, Leonora Miano, Faulkner, Kourouma, Laferriere, Fignole, Mabanckou et tant d’autres ne sont jamais bien loin quand j’ecris. Cela depend du projet. Mais souvent on oublie ou on a cueilli telle formule, qui nous a appris a faire des phrases correctes, a serrer une intrigue, a construire un personnage, on oublie qui on veut imiter, c’est tout ca melange a ce qu’on est et ce qu’on veut apporter au monde qui nous construit. Ma mere est ma source d’inspiration. Elle, qui pourtant n’a pas fait de livre, influence mon travail plus que tout ecrivain.

Je vivrai d’amour pour toi, edition Philippe Rey, Paris, fevrier 2022.

Note de l’editeur

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Entretien realise par Marc Sony Ricot chez le romancier a Petion-Ville.