Gangue et gangs

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Il est vrai que notre pays est malade depuis des lustres. Neanmoins Jovenel Moise nous a legue un Etat moribond. Le docteur Henry le laissera-t-il mourir ? Faut-il faire appel a d’autres praticiens pour le seconder ou le remplacer a son chevet ? Pauvre Haiti ! Nous sommes nombreux a le dire et tous a le penser. Comment debarrasser l’ancienne perle des Antilles de la gangue de l’improbite dans les affaires publiques, de l’impunite face a la corruption, de l’impuissance de l’Etat, de l’imperitie administrative, de l’imposture et de la mal-gouvernance qui l’enveloppe ? Devant la carence des pouvoirs qui se sont succede depuis plus de soixante ans (y compris le mien), nous sommes tentes de rappeler l’apostrophe celebre a adresser a tous les dirigeants: Sire, je vous pardonnerais de mal gouverner, si toutefois vous gouverniez. Dans le grand livre des comptes, le passif est lourd et la confiance difficile a replatrer dans les tenebres menacantes ou vit la population. Jamais l’avenir n’a paru aussi sombre.

Tous les secteurs de la vie nationale temoignent d’un mecontentement extreme. Le bras du gouvernement ne s’est jamais fait sentir. La solution pour l’immense majorite se resume a des alternatives affligeantes. Pour les masses misereuses la mer ou la mort. Pour la petite-bourgeoisie et les classes moyennes, se resigner au desabusement et s’en aller ou faire face avec toute la vigueur d’un patriotisme hisse au-dessus des interets particuliers. Vu sous cette optique, l’accord dit de Montana autorise l’espoir de voir les fleurs de l’ete porter des fruits dans un avenir proche. Pour les elites bourgeoises, s’expatrier ou se reveiller d’une longue sieste historique et renoncer a l’illusion que le Haiti de papa aura encore de beaux jours devant lui. Alors seulement auront-elles le droit citoyen de jouer leur partition dans la symphonie du renouveau et de la fondation d’un Etat moderne.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation surrealiste. L’effacement du pouvoir livre la cite aux gangs ou un de ses chefs se pose en tribun eloquent et capte a son profit le discours populiste, ecrit par un ideologue attarde qui a sans doute trempe sa plume dans du vinaigre. Jimmy Cherisier, pour le nommer, se dresse avec des mots de sang en defenseur des aspirations populaires legitimes car il est facile d’exalter les ventres vides par des harangues effrenees. Mais le peuple s’est deshabitue de ces promesses de terre promise par des demagogues qui, une fois au sommet de la pyramide, composent avec ceux qui etaient l’objet de leur fureur. Ces meneurs ne se sont jamais vraiment insurges contre le systeme mais contre l’inegalite qu’il genere, et leur combat cesse des que leurs rancunes, longtemps nourries par le ressentiment, sont rassasiees.

Une declaration surprenante de Cherisier, alias Barbecue, a fait la une. Interroge sur sa determination a effectuer un raid contre le complexe industriel et commercial Shodecosa, il nia avec vehemence en ajoutant qu’il se ferait tuer s’il devait entreprendre un tel coup de main. On devine la peur du grand fauve qui reserve aux moins puissants ses humeurs belliqueuses. Cela dit, le chef du G9 devra, dans sa marche qu’il veut triomphale, se rappeler que les hommes et femmes qu’il souhaite entrainer dans sa croisade portent depuis trop longtemps, dans leur inconscient collectif, l’empreinte des esperances decues pour le suivre aveuglement. Les vrais reformateurs n’ont jamais ete des populistes, encore moins des terroristes.

Un autre probleme pour lui: l’incurable mefiance qui constitue le soubassement de notre culture nationale. Pour cette raison, toute coalition mafieuse finit par se delier tant l’ego, la jalousie, la cupidite, placent les chefs dans des postures de rivalite. Leurs pretentions et leurs ambitions finissent par s’antagoniser. On est en droit de soupconner que le chef du groupe 400 Mawozo, appreciant peu le role de vedette nationale et meme internationale de Jimmy Cherisier, et s’aigrissant de sa notoriete, a voulu se distinguer par un grand coup en kidnappant les missionnaires etrangers. Inevitablement, les fanfaronnades provocatrices et les luttes d’influence finiront par exacerber l’hostilite entre les differents groupes et empecheront de conjuguer leurs efforts.

Grace aux reseaux sociaux et, il faut le dire, a son charisme, Cherisier a emerge comme la figure saillante sur l’echiquier politico-mafieux. Comment utiliser cette force pour se projeter dans les arcanes du pouvoir, car on ne peut changer le plomb (dans son double sens) en or sans une alchimie du verbe, selon le mot de Rimbaud ? D’une part, il ne peut laisser ses troupes se refroidir, il doit d’autre part assurer l’apaisement. Equation difficile pour un homme dont le temperament de tribun le porte toujours a la vehemence oratoire tandis que son ambition de jouer un role national l’oblige a la conciliation. Le G9 ne risque-t-il pas de sortir ebranle de cette opposition entre l’outrance des mots et la moderation nouvelle qu’il claironne ? A-t-il pris conscience que la prise en otage du pays lassait l’opinion et desservait la strate la plus defavorisee dans laquelle il tente de puiser sa clientele ? Ou, plus vraisemblablement, ses <> lui ont-ils trace les limites de son action ? Les prochains jours le diront.

En attendant, depuis sa declaration en 9 points du 12 novembre qui est une maniere de se donner un certificat de civisme et meme de patriotisme, il est condamne a trouver un moyen de faire taire les indignations que ses actions violentes passees ont suscitees. Il y aura certes nombre de politiciens assez complaisants pour le rallier car en Haiti la reprobation n’a pas un caractere eternel. Il n’en reste pas moins que beaucoup de ses victimes ne sauront ni oublier ni pardonner. Il lui faudra plus de persuasion et moins d’invectives, car comme l’a dit Talleyrand, tout ce qui est exagere est insignifiant. En voulant tout demolir, on finit par se demolir soi-meme.

Robert Malval