Guerre en Ukraine, crise politique en Haiti, l’ambassadeur de France Fabrice Mauries donne sa position

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Roberson Alphonse : Depuis quelques jours, Monsieur l’ambassadeur, c’est la guerre au coeur de l’Europe. Actuellement c’est le president Macron qui preside l’Union europeenne. Quelle est la position de la France sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine ?

Fabrice Mauries : La position de la France, vous la connaissez, c’est une position de condamnation totale et dans les termes les plus forts de ce qui est une agression. Il s’agit d’une agression injustifiee par la Russie de l’Ukraine. Nous avons eu l’occasion de le dire a de tres nombreuses reprises. Cette agression doit cesser immediatement et ce que nous exigeons, c’est un cessez-le-feu et le retrait des troupes russes qui sont en Ukraine aujourd’hui. Ils sont en Ukraine en violation de toutes les regles du droit international.

RA : Le president Macron a dit que le pire est a venir. Qu’est-ce que cela signifie pour l’Europe, pour la France et pour le reste du monde?

FM : Oui. Cela veut dire tout simplement que la guerre continue. Elle continue avec son lot de victimes civiles. Nous avons vu des bombardements de villes ou vivent toujours des civils. Nous avons vu egalement que les discussions sur l’organisation de corridors humanitaires etaient, pour la plupart du temps, vouees a l’echec. Nous sommes confrontes a ce que le president Macron a appele un cynisme moral insupportable. Nous savons bien quelles sont les methodes utilisees par les Russes des lors qu’il s’agit d’organiser ces corridors humanitaires. Ce sont des methodes qui ont ete experimentees, malheureusement, dans d’autres theatres, a Grozny par exemple ou a Alep en Syrie.

On fait semblant de s’entendre sur l’existence d’un corridor humanitaire. Ce corridor humanitaire fait l’objet de bombardements et les Russes accusent l’autre partie d’avoir fait ces bombardements et ils <> les corridors humanitaires qui n’ont jamais veritablement fonctionne. C’est malheureusement ce qui est en train de se passer sur le terrain. Il y a sans doute eu des moments ou les choses se sont mieux passees, mais globalement, la situation est tres mauvaise sur le terrain, independamment de la question de principe qui est celle de l’agression et qui doit se terminer. C’est fort de cela que les autorites politiques francaises ont indique que le pire est a venir. Parce que tout simplement la guerre continue avec de plus en plus de victimes civiles, de plus en plus d’exactions et des refugies qui se comptent par millions en Europe. C’est une guerre qui n’a aucun sens mais qui malgre tout dure, ce, en depit de l’isolement international de la Russie. Voila pourquoi nous avons indique que, malheureusement, le pire etait a venir. Nous ne voyons pas de decision sur le terrain et donc nous craignons que cette situation continue.

RA : Quels sont les impacts de cette guerre sur l’economie mondiale et sur la France en particulier ?

FM : Il y a differentes dimensions dans cette question. Comme impact, il y a d’abord l’effet des sanctions que nous avons prises. Ce sont des sanctions de nature essentiellement economique. Elles sont extremement fortes et permettront d’accentuer le prix que paiera la Russie pour cet acte d’agression.

Donc, ces sanctions, je ne vais pas les enumerer parce qu’elles sont tres nombreuses. Mais ce sont des sanctions financieres, economiques et commerciales. Elles visent a isoler la Russie de l’ensemble des reseaux economiques qui existent dans le monde, mais essentiellement avec l’Union europeenne et le continent americain. Evidemment ces sanctions ont un impact notamment en termes de rencherissement d’un certain nombre de denrees, de difficultes sur les reseaux financiers, de respect des accords financiers qui etaient conclus entre la Russie et le reste du monde. Mais je crois qu’il y a un consensus, qu’il y a un consensus qui existe dans l’Union europeenne pour dire que le jeu en vaut la chandelle et que ce qui est en jeu, c’est la securite de l’Europe. Meme s’il y a effectivement un impact qui peut etre negatif sur certains secteurs economiques europeens, y compris francais. Il y a un enjeu qui est superieur et qui merite que ces consequences economiques nefastes, on les passe au second plan.

Il y a egalement de toute facon une reponse qui a ete apportee par les differents gouvernements europeens pour essayer de mitiger l’impact economique de ces mesures. C’est ce qui est en cours de mise en oeuvre par les differents gouvernements concernes.

RA : Vous l’avez dit tout a l’heure, des millions d’Ukrainiens ont fui leur pays. Alors que l’Europe ouvre les bras pour les accueillir, on rapporte malheureusement des actes racistes contre les etudiants noirs. Que compte faire la France face a cette situation?

FM : Ecoutez, moi ce que je peux vous dire, c’est que si ces faits sont averes, evidemment ils sont totalement deplorables et nous les condamnons. Ce que je peux vous dire, c’est que la position de l’Union europeenne et la position des pays frontaliers de l’Ukraine est de ne pas faire de discrimination entre les refugies qui viennent d’Ukraine. C’est la position qui a ete prise par les differentes autorites des pays limitrophes de l’Ukraine. Je pense en particulier a la Pologne. Toutes les autorites de l’Union europeenne ont affirme a maintes reprises que tous les refugies qui viendraient de l’Ukraine seraient les bienvenus dans l’Union europeenne. Effectivement, il y a differentes situations juridiques, notamment pour les etudiants. Ils ne sont pas des etudiants europeens, pas des etudiants ukrainiens. Il y a une decision qui doit etre prise sur leur devenir. Est-ce qu’ils ont vocation a rester dans l’Union europeenne ? Est-ce qu’ils ont vocation a rentrer dans leur pays ? Ce sont des questions qui sont en train d’etre examinees au cas par cas. Est-ce que je peux vous dire qu’il n’y a aucune discrimination etablie entre les differents refugies qui viennent d’Ukraine et qui sont tous accueillis dans l’Union europeenne ? Evidemment, ce serait tout a fait deplorable que ces faits soient averes. Mais moi, je n’ai pas d’indication precise a ce sujet a ce propos.

RA : La guerre en Ukraine a provoque une reaction rapide et determinee de la communaute internationale. La meme communaute qui traine les pieds en Haiti depuis des annees en soutenant des solutions farfelues, dit-on. Doit-on donc s’attendre a une revision du cas Haiti ou a ce que la crise haitienne soit jetee aux oubliettes avec la guerre qu’il y a en Europe ?

FM : Non, je ne crois pas que la crise haitienne tombe aux oubliettes. Je crois que toute la communaute internationale a bien conscience que la crise haitienne reste serieuse. Il y a encore beaucoup de choses a faire pour sortir le pays du marasme economique et de l’immobilisme politique. Ce sont les deux questions centrales. Et au-dessus de ces deux questions, il y a une angoisse securitaire qui est vecue par la population et qui est tout a fait justifiee. Ce sont ces trois sujets qui continuent a faire l’objet de l’attention de la communaute internationale. Bien evidemment, actuellement, l’actualite dominante est celle de l’Ukraine. Mais les diplomates savent gerer plusieurs crises en meme temps. Et la mobilisation diplomatique internationale continue sur Haiti. De notre cote, nous Francais, nous sommes en contact avec nos partenaires americains, canadiens, europeens, latino-americains pour que le processus de concertation et de coordination de nos efforts qui a commence au mois de decembre puisse continuer.

Et ce processus va continuer dans les prochaines semaines. Nous sommes dans cette phase de preparation. Et parallelement, bilateralement, les pays qui sont preoccupes par la situation en Haiti et au nombre desquels il y a la France, ils continuent a travailler ensemble, de concert avec le gouvernement et la societe civile afin de traiter les trois sujets que je vous ai indiques tout a l’heure, l’immobilisme politique, le marasme economique et l’angoisse securitaire. Pour des raisons historiques, geographiques, economiques, culturelles, linguistiques, la France fait partie des pays pour lesquels Haiti reste une priorite.

RA : Il etait prevu pendant le mois de mars une conference internationale sur Haiti a l’invitation de la France. Est-ce qu’elle va toujours avoir lieu ?

FM : Elle aura lieu, peut-etre pas au mois de mars mais plutot au mois d’avril. Nous sommes en train d’en discuter. C’est quelque chose qui est en train d’etre envisage avec nos partenaires. Ce sera un mecanisme de suivi. Lorsque nous avons lance avec nos partenaires canadiens et americains ce processus, nous avions prevu qu’il ferait l’objet d’un suivi. Ce mecanisme permettra de verifier si les engagements qui avaient ete pris par la communaute internationale pour reprendre la cooperation en matiere securitaire, en matiere economique, sont respectes. Maintenant il faut que les parties haitiennes respectent aussi leurs engagements. Car il s’agit d’un partenariat. La communaute nationale ne peut pas tout faire ici. Il faut que de leur cote, les differentes parties haitiennes se mettent en ordre de marche pour essayer de trouver des solutions aux trois sujets que nous avons evoques.

RA : Sur l’immobilisme au plan politique, depuis pres de huit mois ce sont les memes elements de langage. Ce sont les appels a un consensus plus large avec la societe civile. Mais les lignes ne bougent pas. Est-ce parce que la communaute internationale n’a plus de carotte et de baton ? Comment analysez-vous cet immobilisme ?

FM : D’abord avant de l’analyser, je le deplore. Je le deplore parce que je constate que la situation du pays reste preoccupante. Je ne veux pas rentrer dans un debat sur: est-ce que c’est plus preoccupant ou est-ce que c’est plus grave aujourd’hui qu’hier ? Je crois que de toute facon la perception de la population haitienne c’est que le pays reste en difficulte. Et sur beaucoup de sujets. Il faudrait qu’effectivement une dynamique politique reprenne. Vous dites que ce sont les memes elements de langage. Ce ne sont pas des elements de langage. C’est un souhait politique, un souhait diplomatique de la part des amis d’Haiti pour que les differentes parties politiques qui ont une influence sur la situation economique, securitaire et politique du pays s’entendent pour trouver des solutions. De maniere a ce que nous puissions aller rapidement, le plus rapidement possible, vers des elections qui soient libres et fiables et j’espere observables internationalement. Voila le but. Je crois qu’il ne faut pas perdre de vue cet objectif. Comment y arriver ? <>

Cette crise de confiance, elle est la. Nous la constatons. Nous en tenons compte. Nous essayons de trouver les moyens de rassurer et pour faire en sorte que tout le monde soit mobilise par cet objectif. Mais effectivement, je reconnais les difficultes.

RA : Toujours est-il que les lignes ne bougent pas. Et du lieu de l’observateur haitien, il y a aujourd’hui plus qu’hier une necessite peut-etre de changer d’approche, de changer de paradigme a la fois au niveau de la communaute internationale et a la fois aussi au niveau d’Haiti. Quel est votre regard sur cet element d’appreciation ?

FM : Permettez-moi de vous renvoyer la question. Quand vous dites de changer de paradigme, qu’entendez-vous par la ?

RA : L’approche.

FM : Qu’entendez-vous par changer d’approche ?

RA : Est-ce que vous etes assez convaincants ?

FM : Est-ce que nous sommes assez convaincants ? Vraisemblablement non, puisque nous n’y sommes pas arrives encore. Nous manquons peut-etre de force, de conviction. Parce que la crise de confiance que je viens d’evoquer est profonde. Mais si vous voulez me faire dire que ce changement d’approche impliquerait par exemple de renoncer a la necessite de trancher la crise politique actuelle par autre chose que des operations electorales fiables et observables, non je ne vous suivrais pas sur ce terrain. Nous, les Europeens, nous sommes des democraties liberales. Nous avons la faiblesse de penser, comme disait Winston Churchill, que la democratie c’est le pire des systemes, a l’exception de tous les autres. Nous ne considerons pas que nous pouvons apporter une solution durable a cette crise par autre chose que des elections. Mais ces elections, elles doivent etre considerees comme legitimes par tout le monde. Elles doivent se traduire par une participation importante et elles doivent etre organisees dans des conditions qui soient acceptables par tous. Si c’est ca que vous appelez un changement de paradigme, oui, ca c’est un changement de paradigme. Parce que peut etre que vous vous estimez qu’on n’y est pas souvent arrive dans l’histoire d’Haiti. Mais si le changement de paradigme c’est de trouver une solution qui ne passe pas par des elections, ce n’est pas notre position.

RA : Ce n’est pas ca que j’appelle changement de paradigme. Nous sommes dans un constat d’immobilisme comme vous l’avez fait, que les lignes ne bougent pas. Est-ce qu’il faudrait changer d’approche, changer de methode ? Ce sont des interrogations qui sont formulees par les Haitiens. Et puis je ne sais pas si c’est le cas aussi d’elements de la communaute internationale. Mais toujours est-il que les lignes ne bougent pas. Le temps passe. Il y a de surcroit une crise economique qui s’aggrave. Il y a un choc externe provoque par cette crise en Europe qui aura forcement des consequences sur l’economie, sur la consommation, sur l’insecurite alimentaire et qui rend de plus en plus anxieux. Il y a beaucoup d’Haitiens qui croient et c’est mon cas, nous sommes des democrates et nous croyons aux elections. Mais la question demeure << huit mois apres est-ce que c'est parce que vous n'avez pas la persuasion necessaire, la carotte, le baton quand c'est necessaire pour encourager les Haitiens de maniere efficace a aller vers ce consensus pour la tenue des elections ?

FM : La aussi, il y a plusieurs dimensions dans votre question. Je vais essayer de les traiter les unes apres les autres. Est ce qu’il faut changer d’approche ? Est-ce qu’il faut changer de discours ? Je ne crois pas. Je crois qu’il y a une certaine contradiction. A la fois, on critique la communaute internationale d’interferer dans les affaires interieures haitiennes et dans ce qui releve du debat public, du debat democratique normal a Haiti. D’autre part, on critique la communaute internationale de ne pas faire assez pour pousser les acteurs haitiens a s’entendre. Il n’est pas possible de critiquer la communaute internationale pour tout et son contraire. Ce que nous essayons de faire, c’est de garder la ligne de crete suivante. Nous encourageons, nous essayons de convaincre, nous parlons et c’est ce que je fais au quotidien. Parler a tout le monde ici, a tous les acteurs politiques, pour passer simplement le message. Parce que c’est triste de passer le message tres simple suivant : Haiti est en crise. A en croire beaucoup d’Haitiens que je rencontre, c’est la plus grave crise que connait le pays depuis plusieurs annees et peut etre meme depuis le retour de la democratie. Moi, je ne suis pas assez ancien ici pour en juger. Mais c’est ce que me disent certains. On ne peut pas a la fois dire ca et en meme temps continuer a regarder les problemes politiques un peu par le petit bout de la lorgnette et se concentrer sur des details alors que les enjeux sont importants. Voila ce que nous disons tres simplement. Est-ce qu’il faut aller plus loin ? Est-ce qu’il faut utiliser des moyens de pression ? Vous avez parle de baton ? Non, je ne crois pas que ce soit non plus adequat.

RA : C’est une metaphore.

FM : Oui, mais c’est une metaphore. Mais on voit bien a quoi vous faites allusion. Est-ce qu’il y a des leviers, par exemple, que nous pourrions utiliser pour obliger, pour encourager de maniere un peu plus forte ce processus ? Je crois qu’il faut aussi faire la part des choses. Nous sommes ici en Haiti parce que nous sommes solidaires du peuple haitien. Nous avons une cooperation ici avec le peuple haitien.

Une des plus importantes actions de l’ambassade, c’est par exemple l’aide alimentaire. Haiti connait une crise alimentaire. Vous avez parle de rencherissement des produits alimentaires. Haiti est deja en crise alimentaire avec 40 % de la population a peu pres qui est mal nourri. C’est un levier que nous ne pouvons pas utiliser. Nous ne pouvons pas utiliser ce levier pour dire que nous allons agir sur cet aspect la parce que ca ne va pas assez vite sur le plan politique, c’est impossible. Nous allons continuer ca parce que la population haitienne en a besoin et nous allons continuer a rester solidaires. Il y a d’autres aspects, en revanche, sur lesquels nous avons pris les mesures que vous pourriez considerer comme des leviers que nous pouvons et que nous avons utilises. L’Union europeenne, par exemple, a une cooperation en matiere d’aide budgetaire avec le gouvernement haitien. Et cette cooperation fait l’objet d’une discussion avec le gouvernement. Et la, je vous le dis tres simplement. Nous aimerions reprendre le dialogue avec le gouvernement sur ce sujet. L’Union europeenne a un certain nombre de demandes qu’elle avait deja formulees en termes de transparence, en termes de redevabilite de l’aide budgetaire. Et nous aimerions, nous, comme d’autres bailleurs, que ces demandes soient prises en compte.