Haiti-Diaspora : Amours compliquees

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

Ces dernieres semaines, deux personnalites americaines d’origine haitienne ont fait la Une. Le Dr Henri Ronald Ford, elu, par ses pairs, doyen des doyens des facultes de medecine aux Etats-Unis et Karine Jean Pierre, nommee porte-parole de la Maison Blanche par le president Joe Biden.

Ces nouvelles, somme toute flatteuses, ont provoque des reactions inattendues et d’interminables discussions dans l’opinion et sur les reseaux sociaux. Haiti a une longue histoire d’immigration. Le geographe Georges Anglade concluait en 2008, au regard du nombre d’Haitiens vivant sur tous les continents, que nous etions les nouveaux nomades de la terre. Aujourd’hui il existe peu d’haitiens habitant en Haiti qui n’ait un parent vivant a l’etranger ou qui n’entretient un lien avec un ami ou un allie dans la diaspora. Le deferlement de haine et d’incomprehension que nous constatons vis-a-vis de ces compatriotes ne peut que laisser songeur.

Personne ne recupere rien en rapportant ou en celebrant le succes d’un Haitien d’origine ou de nationalite s’il reste attache a son pays, au pays de ses parents ou au pays reve.

Parler de la reussite des autres pour montrer le chemin a ceux qui desesperent est un devoir. Il ne doit y avoir ni gene ni honte a le faire et cela ne doit susciter aucune execration. Ne devrait…

Les tous premiers Haitiens des premieres grandes cohortes qui s’installerent aux Etats-Unis d’Amerique a la fin des annees cinquante et au debut des annees soixante font partie des Haitiens qui ont ouvert la voie pour les autres et commence a imprimer cette forte presence haitienne dans l’histoire moderne du grand voisin du nord. Ils ne le savaient pas encore, ils colonisaient l’Amerique du Nord.

Ils ont mis fin aux modeles d’emigration qui existaient avant : voyages d’etudes et d’agrement pour les familles aisees depuis avant l’Independance et destin d’ouvriers agricoles a Cuba ou en Republique dominicaine pour les pauvres.

Ceux qui allaient devenir nos <> s’en allaient vivre, travailler et faire famille dans un autre pays. Souvent pour etablir residence et prendre la nationalite du pays d’accueil. Apres les USA, les Haitiens <> tous les autres pays disponibles sur le meme modele. Le Bresil et le Chili sont les derniers sur la liste.

Depuis la fin des annees cinquante, de famille en progenitures, les petits enfants des pionniers n’ont plus rien a voir avec Haiti, sauf dans de rares exceptions. Apres trois generations on est d’ailleurs.

Lors des premiers departs, toute la famille accompagnait le partant qui embarquait dans un avion de la Pan Am a l’aeroport Bowen field, devenu plus tard l’aviation militaire au bas de Delmas. Duvalier n’avait pas encore mis en service l’actuel aeroport Toussaint Louverture. Sur les photos d’epoque, la mise du dimanche allait de pair avec l’enveloppe protegeant le gros cliche de la radiographie des poumons que tout arrivant devait presenter aux autorites americaines. Aujourd’hui, il faut le test Covid…

En ces temps-la, de majestueux sabliers bordaient l’entree de l’aerogare. La malice populaire disait que tous ceux qui passent sous ces arbres oublient instantanement le pays et ceux qui restaient sur place… <> pour illustrer le passage sous les sabliers.

Les lettres, les telegrammes, les envois d’argent, les appels telephoniques, les vacances au pays, les cassettes, les <> et autres transferts, les cartes d’appel, les mails, les reseaux sociaux, au fil des annees ont permis a ceux qui le souhaitaient de garder un lien avec la famille, avec le pays.

Les journaux haitiens, les temps d’antenne loues a l’heure dans les radios ayant pignon sur rue, les medias relayes depuis Haiti, les live sur les reseaux sociaux et le bouche a oreille, ont maintenu vivante, depuis plus de soixante ans, la flamme pour les nouvelles du pays.

Dans chaque famille installee dans la diaspora, ce onzieme departement theorise par Georges Anglade, il y a un pere, un oncle, une mere ou un tres jeune dont le coeur bat pour Haiti uniquement et ses pulsations politiques. Il en est ainsi depuis des decennies.

Dans chaque famille aussi, il y a un homme ou une femme qui depuis le jour de son arrivee en terre etrangere a pris la resolution d’oublier Haiti, sa famille et ses racines. C’est comme ca. A chacun ses douleurs, a chacun ses remedes.

La distance avec le pays natal dure jusqu’a ce que <> comme j’aime dire. C’est une nouvelle dans la famille, le depart des Duvalier, l’election d’Aristide, le seisme, une catastrophe ou les injures de Donald Trump qui des fois vous ramene a vos origines. Ces jours-la le coeur ordonne a la raison. Pito lwa kenbe w Ayiti pa kenbe w.

Des fois, c’est un devoir de genealogie d’un enfant qui ramene ses parents vers Haiti : quand dans n’importe quelle langue on demande a un eleve ou a un etudiant : <>, il se tourne vers ses parents. On peut changer de pays et de nationalite, il y a des traits d’un certain ADN qui vous marquent a jamais. Et memes quand vous ne tenez pas a vos racines, elles vous tiennent.

Ces derniers temps, on se demande qui est Haitien et qui ne l’est pas. La reponse est simple : avant tout, est Haitien ou Haitienne, de nationalite ou d’origine, celui qui se reclame d’Haiti. Par la langue, par les gouts, par l’histoire, par le sang.

Naissez la ou vous le pouvez, vivez dans n’importe quel pays, prenez la nationalite que vous voulez, aimez qui bon vous semble, revenez si c’est possible, mais ne cessez jamais d’avoir une pensee pour Haiti, cela suffira a vivifier le lien. C’est tout ce qu’on demande a chaque diaspora.

Et aux locaux, sachez que vous ne pouvez pas vous contenter d’aimer que les transferts…