Haiti: pouvoir, opposition et gang, un cocktail devastateur

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

Quand Jean Bertrand Aristide est elu en 1990, ses detracteurs ont espere un retour de l’armee au pouvoir.

Quand l’armee a fait son coup d’Etat contre le regime democratique en 1991, les partisans de Jean Bertrand Aristide ont tout fait pour obtenir son retour.

Le retour a la democratie en 1994 a plonge le pays dans une lutte continue entre pouvoir et opposition, jusqu’au deuxieme exil du premier president elu deux fois de notre histoire recente a l’issue de vraies elections presidentielles. (Francois Duvalier avait ete le premier reelu de notre histoire. Il le fut dans des conditions rocambolesques en 1961 quatre ans apres son election pour un premier mandat de six ans. Il n’y avait cette annee-la d’elections que pour les deputes, mais Francois Duvalier fit ajouter son nom a tous les bulletins et les organisateurs de la joute electorale comptabiliserent ses votes dans cette election ou aucun autre candidat ne briguait le poste de president. Duvalier recut un nouveau mandat en inventant le mandat electif sans election.)

Pour revenir a la situation contemporaine d’Haiti, Rene Preval, Michel Martelly, Jovenel Moise, tous ont eu face a eux une opposition. Le desir incontrolable d’etre au pouvoir pousse chaque opposant a tout mettre en oeuvre pour prendre au plus vite le pouvoir en Haiti. Meme quand le pays a a sa tete un pouvoir provisoire, l’opposition s’active. Toujours.

Pour cette annee 2021, il n’existe pas d’opposition au pouvoir d’Ariel Henry. Il faut dire que rares sont les politiciens qui souhaitent se mettre en face du Core Group, grand electeur du premier ministre actuel.

S’opposer au Core Group, alors qu’il n’existe aucune alternative claire pour remplacer Ariel Henry, serait comme couper l’arbre sur lequel on reve de grimper pour trouver une branche ou sous lequel on prevoit de trouver de l’ombre.

Nos politiciens, a de tres tres rares exceptions, gravitent dans la galaxie Henry-Core Group. Il n’y a pas d’opposition en Haiti en ce 4 novembre 2021. Aucun opposant issu du vivier connu ne se reclame de l’opposition, ne se dit en opposition.

Sans opposition, le gouvernement a les mains libres… pour ne rien faire.

Le gouvernement Henry ne se sent pas oblige de se presser ni de se demener pour trouver des solutions aux problemes des citoyens. Les jours passent et cela convient aux responsables comme a l’autorite de nomination.

L’anomie est d’autant plus importante que le chef de fil du Core Goup, les Etats-Unis d’Amerique, pris entre le retrait catastrophique d’Afghanistan et les problemes internes de l’administration Biden qui decoit ses supports, n’est pas presse d’echouer encore une fois en Haiti.

C’est dans ce desert d’initiative et de resultat qu’un chef de gang, president-porte-parole d’une federation de gangs, se leve et lance defi apres defi au gouvernement, a la Police, au Core Group, a l’opposition et aux hommes d’affaires.

Barbecue, de son vrai nom Jimmy Cherizier, est plus present dans la presse locale et internationale que tous les politiciens et responsables haitiens reunis. Quand il ne passe pas quotidiennement sur La Voix de l’Amerique, il est sur Al Jazeera, fait la Une du Listin Diario ou du Nouvelliste. Des radios haitiennes lui ouvrent leurs microphones et il a les reseaux sociaux pour relayer ses moindres declarations.

Il fait la Une partout. Multiplie les conferences de presse. Cherche a se forger une stature. Remplit le vide abyssal que lui offre Ariel Henry et les milliers de partis politiques, associations, acteurs de la societe civile et autres pieces de la nebuleuse qui forme l’informe transition et son tissu d’accords, de projets d’accords et de desaccords parfaits.

Pour qui roule Barbecue ? Quels sont ses plans ? Quels sont ses projets ? Qui sont ses allies ? Jusqu’a quel point le Core Group le supporte ou l’ignore ?

Ces questions n’ont pas de reponses claires mais les resultats sont visibles : la population est a genoux, le pays est asphyxie, l’Etat est desarticule, l’economie brule ses dernieres reserves et l’insecurite multiforme est devenue une constante.

Si l’opposition a toujours existe en principe et en fait en Haiti, il a toujours egalement eu des gangs, sous une appellation ou une autre, bien avant l’independance. Il y a toujours eu points de rencontres, connivences, utilisations et osmoses entre pouvoir, opposition et gang en Haiti.

Bandes de Petit Noel Prieur, Zenglen, Piquet, caco, macoutes, atache, lame ti manchet, chime et autres formes de suppletifs des pouvoirs et des oppositions ont toujours existe ici.

Si l’opposition est invisible comme Jamais, si jamais de memoire d’homme le pays n’a connu de gouvernement plus transparent, les gangs n’ont jamais ete aussi au-devant de la scene que comme ils le sont en 2021.

Assistons-nous a un renversement de preseance ? Les maitres se sont-ils fait deborder par leurs serviteurs ? Cela rappelle etrangement une periode de notre histoire, avant 1915, quand les cacos faiseurs de presidents avaient pris le pas sur les commercants financiers d’insurrections et les generaux de pacotilles qui faisaient de la politique pour se mettre a lancer eux-memes les tentatives de prises du pouvoir.

A cote de la situation ubuesque d’un pays qui perd tous ses reperes, il se passe a la capitale comme en province des scenes insoutenables qui determinent un nouvel etalonnage de la violence: un mort dans un ecole attaquee a Port-au-Prince, un hopital incendie a Milot pour essayer de tuer un blesse qui y avait trouve refuge, le sabotage d’un systeme d’adduction d’eau potable a Chardonniere, la guerre des gangs qui a repris a Martissant, le ministre de la Justice, de l’Interieur et de la Securite publique qui a disparu des radars, le nouveau directeur general de la Police nationale d’Haiti qui n’a pas encore dit un mot de ses projets, quand on ne se sue pas, on se bat ou on incendie les stations d’essence, les promesses americaines d’aider a la distribution du carburant tardent a prendre forme au point de ressembler a un souhait d’Ariel Henry…

En ce 5 novembre 2021, le gouvernement, ses allies et les gangs, unis dans une alliance objective, donnent l’impression de marcher dans le meme cortege, celui qui conduit Haiti au cimetiere des nations.