Haiti tutoie la depression economique

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Le niveau de l’activite economique a chute pendant trois annees consecutives. Le taux de croissance economique a ete de -1,7 % en 2018-2019 et -3,3 % en 2019-2020. Et selon les previsions de la Banque de la Republique d’Haiti (BRH), il demeure negatif de l’ordre de -2.3 % pour l’annee fiscale 2020-2021. D’apres le ministere de l’Economie et des Finances, ce taux serait de – 0,9 % alors que la Commission economique pour l’Amerique latine et les Caraibes (CEPALC) l’estime a -1,3 %. Plus inquietant encore : si les dirigeants n’arrivent pas a trouver une solution a la crise politique et a l’insecurite cauchemardesque que vit la population, il y aura probablement une quatrieme annee de decroissance economique ou de destruction de richesse.

En France, l’Institut national de la statistique et des etudes economiques (INSEE) considere qu’un pays entre en recession quand son produit interieur brut (PIB) decroit pendant au moins deux trimestres consecutifs. L’INSEE publie le PIB chaque trimestre. Aux Etats-Unis d’Amerique, la recession est definie comme <>. Ces statistiques americaines sont publiees mensuellement ou trimestriellement, contrairement a Haiti qui publie certaines d’entre elles chaque annee.

Pour une periode de plus de 12 trimestres ou plus de trois ans, avec en option une quatrieme annee, on commence a craindre une depression de l’economie haitienne. Autrement dit, avec la crise politique actuelle, le pays glisse dangereusement sur une tangente vers la depression economique. Il ne s’agit plus d’une recession economique ou l’activite economique est reduite momentanement avant de reprendre son niveau d’avant le ralentissement. La depression represente de son cote une diminution considerable et durable de l’activite economique. Par exemple, durant la Grande Depression, la chute severe de l’activite economique avait dure de 1929 a 1933.

Dans une intervention au Mercredi de reflexion de la Banque interamericaine de developpement (BID) en date du 6 octobre 2021, le gouverneur de la BRH, Jean Baden Dubois, a fait ressortir l’effet nefaste des chocs naturels et sociopolitiques sur les politiques fiscales et monetaires ainsi que sur le niveau de l’activite economique. Ces chocs, indique M. Dubois, alimentent les deficits jumeaux qui semblent caracteriser l’economie haitienne, tout en l’eloignant de son potentiel de croissance. Et meme si le contexte macroeconomique en 2021 a l’echelle internationale par rapport a l’annee 2020 est marque par une forte reprise, l’economie haitienne, engluee dans les crises politique et securitaire, n’a pas pu en beneficier.

Une baisse des recettes publiques

En effet, poursuit le gouverneur, durant l’exercice 2020-2021, la mise en oeuvre de la politique budgetaire de l’Etat s’est deroulee dans un environnement empreint d’incertitudes et un climat securitaire deletere. Les recettes ont alors atteint a peine 60 % de leur niveau prevu dans le budget initial 2020-2021. Evidemment, ces previsions etaient clairement surestimees et paraissaient trop optimistes dans les conditions de l’exercice fiscal 2020-2021.

La subvention des produits petroliers a engendre un trou enorme dans les finances publiques. La hausse des prix de l’energie et des matieres premieres sur le marche international, confirme M. Dubois, a augmente <>.

Selon le tableau des operations financieres de l’Etat couvrant la periode allant d’octobre 2020 a juin 2021, l’impot sur le revenu a Port-au-Prince a diminue de 23 % par rapport a la meme periode de l’exercice precedent, en passant de 10,5 a 13,6 milliards de gourdes. La taxe sur le chiffre d’affaires (TCA) pour la meme zone et la meme periode a chute de 15 % en passant de 14,6 a 17,1 milliards de gourdes. Ces deux rubriques temoignent clairement de l’impact du climat sociopolitique et securitaire deletere sur l’activite economique et les recettes de l’Etat. Celles-ci ont quand meme globalement augmente de 18 % grace a une hausse vertigineuse de 441 % de la rubrique <> et 111 % des recettes internes de provinces.

Les recettes n’ont pas suffi a couvrir l’ensemble des depenses de l’Etat. Les consequences sont tres claires aux yeux du gouverneur de la BRH : <>

M. Dubois a fait etat des mesures envisagees par la BRH en vue de contenir la hausse des prix et la depreciation acceleree de la gourde. Parmi ces mesures, il a cite l’alimentation du marche des changes de 30% des devises provenant des maisons de transfert et les precautions prises en vue de ne pas induire une baisse trop importante des reserves internationales nettes. Celles-ci s’elevent a seulement 568 millions de dollars americains, en raison notamment de l’effet des paiements exterieurs realises par la BRH pour le compte de l’Etat haitien, en particulier pour l’acquisition des produits petroliers.

Des perspectives preoccupantes

Le gouverneur a admis que les perspectives de l’economie haitienne pour l’exercice 2021-2022 restent mitigees en raison des incertitudes entourant le climat des affaires et des effets durables de differents chocs qu’a subis l’economie au cours des trois derniers exercices fiscaux. Il espere une reprise economique afin de retrouver un sentier de croissance soutenue et d’eviter ainsi que les situations socioeconomiques ne deviennent plus compliquees. Cette reprise passera certes par une meilleure coordination des interventions publiques, un redressement des finances publiques et du cadre macroeconomique pour les prochains exercices fiscaux mais surtout par le retablissement d’un climat politique viable et d’un environnement securitaire.

Une resolution de la crise politique s’impose si l’on veut eviter au pays une depression economique. M. Dubois etait assez claire : <>

Par ailleurs, l’incertitude politique ne permettra pas au pays de reprendre les negociations avec ses principaux partenaires techniques et financiers, dont l’absence des appuis a lourdement pese sur le budget de la Republique, le bilan de la banque centrale et sur la dette publique interne. Jean-Baden Dubois a promis que la banque centrale poursuivra ses differentes strategies mises en place en vue d’aider a renouer avec la croissance economique a travers les divers programmes incitatifs en faveur des secteurs porteurs de creation de richesse et d’emplois.

Il a cite en exemple l’elargissement des programmes d’appui aux institutions de microfinance et differents mecanismes de financement qui ont ete mis sur pied afin d’accompagner les entrepreneurs des petites et moyennes entreprises, particulierement du grand Sud afin de relancer les activites economiques apres le seisme du 14 aout 2021. La BRH compte aussi moduler sa posture monetaire pour contrer les effets permanents des episodes de chocs lies aux crises sociopolitiques au cours des trois exercices et les impacts d’autres chocs qui pourraient survenir au cours de l’exercice 2021-2022.

Ce n’est cependant pas evident qu’elle pourra juguler, elle-meme, tous les mefaits de la crise politique et de l’insecurite. La politique a toujours tenu l’economie haitienne en otage au cours des quatre dernieres decennies.

Thomas Lalime

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