Je me suis rendu dans le Sud par la route

The content originally appeared on: Le Nouvelliste

Dans un pays normal, o? l’Etat a le contr?le de son territoire, ce serait anecdotique. Pourtant, me voil? en train de savourer et de c?l?brer une escapade r?alis?e ce week-end : j’ai ?t? dans le Sud par la route pour revoir mes parents. Mon dernier voyage dans cette r?gion par la route et dans mon v?hicule priv? remonte ? mai 2021. Au retour, j’avais quitt? Arniquet ? 3h du matin pour ne pas s?cher la matinale de Magik9. Depuis que Martissant est devenu un no man’s land, tous mes voyages dans le Sud ont ?t? effectu?s par avion.

Je ne vais pas dire que je souffre d’a?rodromophobie. Ce serait banaliser ceux qui en souffrent vraiment ou qui paniquent lorsqu’ils sont dans un avion. Mais quand m?me, certaines fois, j’?prouve quelques inqui?tudes. Surtout quand je me retrouve dans ces petits appareils volants transportant moins d’une trentaine de passagers. Alors, quand je dois casser ma tirelire pour aller dans le Sud tout en pensant que je peux y laisser ma peau en seulement 25 minutes de vol, je r?fl?chis mille fois.

Quand le petit avion Cesna-207, immatricul? HH-SAH, a crash? sur la route des rails tuant six personnes dont les cinq occupants, j’ai ?t? tr?s troubl?. L’entrevue le lendemain du directeur g?n?ral de l’Office national de l’aviation civile (OFNAC) qui a r?v?l? que l’appareil n’?tait pas autoris? ? effectuer des vols commerciaux m’a oblig? ? mettre sur pause mes vir?es a?riennes dans la 3e ville du pays. Mais il fallait quand m?me trouver une alternative. Je br?lais d’envie de revoir mes parents et je voulais me rendre ? Arniquet pour pr?parer une marche d’hommage ? mon ami L?ger Boyer, cadre de la DGI, assassin? le 25 mars 2022. Un ami d’enfance m’a parl? de la route de Laboule 12. J’ai h?sit? en repensant ? Amady John Wesley et ? Wilguens Louissaint, deux journalistes tu?s dans cette m?me zone en janvier dernier. Cet ami, militaire de son ?tat, a tout fait pour me convaincre. Il m’a m?me propos? de m’accompagner avec un de ses coll?gues.

Comme je ne connaissais pas la route et que je suis nul en orientation, j’ai cherch? quelqu’un qui a d?j? fait la route pour ne pas me perdre ou pour ne pas atterrir dans un territoire interdit. Un ami de la fac ? qui j’avais promis de l’emmener une 3e fois ? Arniquet m’a rejoint. Ce samedi matin 7 mai, nous sommes 5 ? bord du pick-up et pr?ts ? braver l’inconnu.

Pour atteindre cette fameuse route, il faut emprunter celle de Kenscoff, bifurquer ? l’entr?e de Laboule et Boutiliers, refuser la route de Grenier et prendre la direction de Laboule 12. A l’int?rieur, les maisons, les unes les plus jolies que les autres, n’?chappent pas ? nos yeux. Apr?s avoir roul? quelques minutes, une route en terre battue, poussi?reuse, s’ouvre devant nous. Il faut d?valer les montagnes et les pentes escarp?es. Sur la route, on croise tout le monde, toutes les cat?gories sociales, tous les types de v?hicules, m?me ceux de fort tonnage, et toutes les plaques d’immatriculation. Tara’s, comme on l’appelle, est devenue la voie ? emprunter par tous ceux qui veulent se rendre dans les d?partements du grand Sud sans passer par Martissant.

Dans cette r?gion au dos du morne L’H?pital, on est litt?ralement coup? du reste du monde. Le r?seau t?l?phonique ne passe quasiment pas. Pour tuer le temps, nous parlons de tout et de rien. On blague pour d?tendre l’atmosph?re. Au bout d’une bonne trentaine de minutes, nous atteignons Diquini. Maintenant, il faut emprunter la route des rails. <>, dis-je, amus?, ? mes amis.

Si ? Port-au-Prince on a l’impression que tout s’?croule, que nous sommes assi?g?s au nord comme au sud par les gangs, dans d’autres parties du pays, notamment dans le grand Sud, l’?tat d’esprit est quelque peu diff?rent. Les march?s publics de Dufort, de Gressier, de Grand-Go?ve, de Vialet ou encore de Fond-des-N?gres fonctionnent comme d’habitude. Les gens y viennent pour vendre leurs denr?es. Rien ne manque au d?cor de l’industrie de la bouffe de voyage. Le march? de griot de Mariani, les march?s de mangues de Dufort et de Deuxi?me Plaine, le march? de ma?s boucan? pr?s du poste de surveillance de la douane de L?og?ne, le march? de friture et de nourriture de Desruisseaux ou encore les boutiques de dous Mak?s de Petit-Go?ve conservent jalousement leurs places.

Sur la route, aucune pr?sence polici?re n’est remarqu?e dans les rares points fixes habituels. Beaucoup de choses ont peut-?tre chang? ces derniers mois. Nous profitons quand m?me du moment. On papote entre amis. On parle de foot, de politique, de musique, etc. On ?coute le dernier album de Baky , notamment le titre “D?nye l?”, quelques lives l?gendaires du Konpa dir?k tels que “Kobay de D-Zine, la chanson “Accident” de Missile 727, etc. On fredonne. On m?lange les notes. On chante faux. On se r?gale. Un de nos amis nous propose d’?couter “M?lodie” de Jiji 4,45 X Team Kolabo X Bourik The Latalay X Jamal Joke. Le titre sublime la violence et la cruaut? des gangs. Rien qu’? ?couter cette chanson et les autres du m?me team, on comprend pourquoi ces malfrats n’h?sitent pas ? tuer, ? violer ou ? incendier.

Une fois arriv? aux Cayes, je passe chercher un autre ami ? Charpentier et nous filons ? toute allure en direction d’Arniquet. ? la rue La Paix, j’embrasse ma m?re qui s’impatientait de me voir. Son sourire et son hospitalit? conqui?rent le coeur de mes amis en deux temps trois mouvements. Je c?line mon chien Taran que je n’ai pas vu depuis tellement longtemps. Mon p?re, qui assistait ? une r?union, n’a pas tard? ? rentrer. Nous mettons une vingtaine de minutes pour exterminer un <> de riz et de poulet pays. Le reste de l’apr?s-midi, je visite les parents de mon ami L?ger Boyer avant d’assister ? un match de football ? Moindre, une localit? de Saint-Jean du Sud. Le soir, on se rend dans la ville des Cayes o? toutes les boites de nuit, les at? plat fonctionnent.

Dimanche, de tr?s t?t, avant de reprendre la route, j’ai emmen? mes amis d?couvrir <>, une plage vierge de Port-Salut. On a bu de l’eau et mang? des noix de coco ventres d?boutonn?s, au beau milieu d’une ?tendue de sable blanc qui borde un bras de mer placide.

Sur le chemin du retour, nous avons fait escale ? Petit-Go?ve. Mon ami de la fac, qui y passait ses vacances d’?t? quand il ?tait enfant, a souhait? nous offrir quelques <>. Il en a achet? quelques paniers ? Deuxi?me Plaine. Comme ? l’aller, on a rigol? sur le chemin du retour. Mais on a quand m?me souhait? passer plus de temps dans cette partie m?ridionale du pays. On a fait la route tout en souhaitant qu’il ne pleuve pas car cela aurait pu nous poser quelques soucis avec les pentes de la route en terre battue de Laboule. Heureusement que dame pluie s’est tue ce week-end l?. Nous sommes arriv?s ? Port-au-Prince vers les 17h, heureux d’avoir pass? un week-end de fun, press?s de regagner nos logis avant la brune. On a tr?s vite compris comment Port-au-Prince est diff?rente des autres villes et contr?es du pays. On s’est dit au revoir mais en nous promettant de refaire l’exp?rience au moment opportun. Avec mes amis, je me suis rendu dans le Sud en voiture et, pour moi, cela n’a rien d’anecdotique.