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Le Nouvelliste: Pourquoi denoncez-vous l’accord de la Primature ?

Joseph Lambert: Le Dr Ariel Henry a pris ses fonctions de PM dans des circonstances exceptionnelles. C’est le Core Group qui, dans un tweet, a ratifie son choix fait precedemment par feu le president Jovenel Moise. Cela a ete ainsi fait a cause du vide institutionnel qui, des lors, a mis le PM Ariel en situation de rechercher une legitimite. Differents secteurs de la societe politique ou de la societe civile ont reflechi sur la necessite d’un accord et des propositions ont ete formulees. La communaute savante (Universite Quiskeya), le PEN, le groupe de Montana, Mache pou lavi ont travaille sur le sujet sans oublier la resolution du Senat qui, fort de sa legitimite, a revendique la presidence provisoire.

La Primature, ignorant tous les poles ci-dessus indiques, a redige son propre accord pour lequel elle a recolte l’adhesion d’un ensemble d’acteurs. Les signataires, dans un reniement spectaculaire, ignorant categoriquement l’esprit de la Constitution de 1987 et le regime democratique, ont confie tous les pouvoirs au Dr Ariel Henry qui fait office double de president et de Premier ministre. Une telle demarche anti-democratique est incapable de trouver un consensus, elle fera prolonger la crise et les conditions pour l’organisation des elections devront attendre.

LN: Pouvez-vous expliciter le caractere <> ?

JL: Je viens de vous dire comment la Constitution de 1987 a annonce la democratie, en rupture avec notre passe dictatorial. Avec tous les defauts de son application, la democratie s’installe progressivement dans nos moeurs et la population haitienne se bat dans l’exercice difficile des pouvoirs separes. Cet accord est un coup d’Etat qui concentre les pouvoirs entre les mains d’un seul homme; c’est un retour brusque vers un passe combattu, le pouvoir absolu. Cela ne marchera pas. Ce texte publie dans le journal officiel de la Republique d’Haiti, Le moniteur est un affront au collectif haitien; il ne tient pas compte des prescrits constitutionnels, il accorde au Premier ministre meme ce qui n’est pas prevu. Cet accord meprise le Senat qui compte ses dix elus, le seul lieu ou survit la legitimite dans notre pays. C’est de ce point de vue qu’il convient de saisir les grands defauts de l’accord d’Ariel Henry.

LN: Le Senat s’oppose a cet accord. Est-ce qu’il y a une resolution en ce sens ?

JL: Le Senat est une institution democratique qui a le devoir de s’opposer a toute derive qui derange les moeurs de la vie institutionnelle. Il y a trop de peches dans ce pretendu accord, c’est-a-dire sa conception, sa signature, sa publication. Tout ceci rend son application impossible et c’est le peuple haitien qui va encore payer les frais de retard sur le renouvellement du personnel politique.

Les honorables senateurs y travaillent meme si les conditions sont difficiles. La semaine derniere, notre batiment a ete la cible des gangs armes; meme avec un tiers, l’institution garde la force de sa legitimite. Le pouvoir de facto est conscient de ses faiblesses et ne peut pas supporter le poids de nos interventions. Cela dit, rien, absolument rien, dans cette presente conjoncture, ne peut se faire serieusement en Haiti sans la consideration du Senat.

LN: Les signataires de l’accord de la Primature mettent le cap sur la formation d’un nouveau gouvernement, d’un nouveau CEP, d’une nouvelle constitution. Avez-vous un commentaire ?

JL: Les signataires ne semblent pas avoir conscience de la realite du pays ou ils sont si interesses a l’immediat qu’ils ne parviennent pas a se faire une idee du futur. C’est triste et je porte le chagrin de telles inconsequences qui, si elles ne sont pas vite contenues, risquent de nous conduire a l’epreuve d’une poussee historique qui reunit la frustration et la fureur populaire.

Le pays a besoin d’un nouveau gouvernement qui devra sortir d’un consensus et c’est pourquoi il faut un accord qui soit vrai, un large accord qui reunit une part importante des forces vives de la nation. Seule une formule consensuelle peut rendre le pays gouvernable.

Un nouveau CEP est obligatoire. Les prochaines elections doivent etre credibles et cela va dependre aussi du prestige de l’institution electorale.

Pour une nouvelle constitution, c’est un debat. La notre est vieille de 34 ans, et comme toute oeuvre, elle merite d’etre revue. Ma foi, elle n’a pas suffisamment ete eprouvee et l’idee d’une nouvelle constitution appelle certainement les conditions et la volonte de l’appliquer et de la faire respecter. En un mot, nous devons admettre le combat permanent en faveur d’un Etat de droit.

Les signataires de l’accord de la Primature comme tous les autres groupes ou organisations doivent comprendre que l’action gouvernementale en Haiti, aujourd’hui, a besoin d’adhesion, de legitimite politique et de legitimite populaire. Tout ceci est a conquerir a travers un consensus.

LN: Je presume que vous suivez la controverse autour de la demission de l’envoye special Foote. Partagez-vous son analyse sur la politique americaine en Haiti ?

JL: Avec Daniel Foote, j’ai eu plusieurs rencontres de travail et nous avons garde une relation d’echange sur l’evolution de la politique en Haiti. Il a souvent exprime de bons sentiments a l’egard du peuple haitien et n’est pas souvent parvenu a dissimuler son desaccord avec les autres diplomates quant a leur comprehension et leurs pratiques. Sa demission a surpris mais c’est comprehensible et je pense que cette decision peut etre utile a la relation des deux pays, Haiti et USA.

Sa lettre de demission a le sens d’un requisitoire. Il expose, denonce, accuse et conclut. Si Foote n’a pas tout dit, il a suffisamment dit. Les USA auront compris l’opportunite de changer la qualite de leur politique ici tandis que les acteurs politiques haitiens auront retenu la necessite de gouverner eux-memes leur pays, le construire et de toujours continuer a le construire.

Del Rio, est un miroir qui nous renvoie Haiti a travers l’image de ces Haitiennes et Haitiens qui ont traverse forets, fleuves avant d’atteindre le pont. C’est le resultat d’une longue injustice sociale qui commence dans nos sections communales jamais amenagees, qui se poursuit dans nos bidonvilles. C’est Martissant, Village-de-Dieu, Bel-Air. C’est notre gourde, ce sont nos hopitaux, ce sont nos tribunaux et beaucoup d’autres encore ….

Daniel Foote est un humaniste qui s’est indigne. Nous Haitiens, nous devons decider maintenant. Nous devons batir enfin notre pays.

Propos recueillis par Roberson Alphonse