La dette perpetuelle des intellectuels haitiens

Cet article soutient l’idee que les intellectuels haitiens se trouvent confrontes a des difficultes immenses et insoupconnees pour dynamiser la production intellectuelle de leur societe dont la rare particularite est d’etre traversee par deux cultures. Les elites intellectuelles sont attirees par la culture europeenne, dont le systeme educatif francais qu’elles tentent d’imposer aux enfants haitiens. De l’autre cote, les anciens esclaves ont repris des pratiques de lointaines tribus africaines. Face a la durete de l’esclavage et aux necessites de la vie quotidienne, ils avaient imagine des reponses locales. Ils sont parvenus a creer dans la colonie et dans l’Haiti actuelle un fonds culturel qui inspire les creations artistiques et intellectuelles de ce pays. Ces creations regroupent la danse, la musique, la peinture, le roman, la cuisine, le systeme agricole, la pharmacopee, la mode. Le choc de ces deux cultures revele un aspect de la crise des valeurs et de l’instabilite politique en Haiti. Il est de plus au coeur de la faiblesse de la production intellectuelle haitienne et du refus de ses elites d’orienter les politiques de l’Etat vers les moyens d’existence des individus. L’instabilite perdure car nos dirigeants aiment partir des valeurs d’autres societes. Ils sont places pour organiser la vie politique mais ils n’entendent defendre ni les valeurs, ni les moyens d’existence des individus, ni les savoirs, encore moins les connaissances venant de ces derniers. Il nous faut aller aux conditions de la mise en place de cet Etat a travers la dette pour expliquer l’impasse collective actuelle.

Nous partons de l’hypothese que le blocage actuel de la croissance en Haiti et l’enfoncement de cette societe dans la crise resultent de la maniere dont ses elites intellectuelles et dirigeantes ont recompose le champ symbolique haitien suivant les modalites de rachat de la dette haitienne envers la France qui revet un double sens : la dette financiere et la dette symbolique resultant de l’adoption des valeurs de la societe francaise. Si ces elites dirigeantes et les agents de l’Etat excluent d’encourager la production de connaissances sur les valeurs et les produits de leur pays et accordent peu d’importance aux reflexions qui y sont produites, c’est qu’ils sont deja engages, sous la forme d’une dette, envers d’autres valeurs. Envers les valeurs occidentales, ils ont souscrit a une dette symbolique qui les empeche de revaloriser leur propre culture. Ces elites portent envers la France et l’Occident en general une dette symbolique qui survit a l’extinction de la dette financiere, laquelle dette se manifeste a travers les pratiques intellectuelles des individus. Si les acteurs haitiens refusent de reconsiderer la dette symbolique, ils auront du mal a sortir de leur torpeur actuelle et des pratiques de mauvaise administration qu’ils adoptent envers tout ce qui est creation intrinseque de la societe haitienne.

1- Les racines d’une dette symbolique

Pendant plus d’un siecle, le remboursement de la dette haitienne envers la France a lamine les finances de l’Etat et l’economie de ce pays. Pour expliquer l’impasse haitienne et sa crise politique, de nombreux auteurs mettent l’accent sur la lourde dette envers la France dont le remboursement a dure plus d’un siecle. La question est abordee en termes financiers au mepris des autres aspects d’une dette qui sont aussi importants, dont les consequences sont encore plus grandes que l’effort financier car elles determinent les valeurs ainsi que les objets de connaissance en Haiti. La dette haitienne peut etre consideree comme une dette intarissable des individus envers des ancetres. C’est pourquoi, il est question ici de la dette haitienne dans son fondement symbolique, une dette qui est similaire a une dette de vie ; la vie en question est celle des societes occidentales, celle de la France en particulier dont revait une partie des elites dirigeantes de ce pays.

La dette de 1825 d’Haiti envers la France est d’abord une dette morale que la plupart des auteurs haitiens et etrangers ont presentee sous son aspect financier car son montant excessivement eleve avait contribue a alimenter les crises financieres et politiques haitiennes du dix-neuvieme siecle. Pour l’imposer, la France avait envoye une armada en Haiti. Pourtant la question militaire ne se posait pas car Haiti avait l’avantage sur le terrain. Pour d’autres raisons, la dette fut d’abord demandee par la partie haitienne, car les elites dirigeantes voulaient imposer un ordre aux autres groupes de la population. Elles estimaient aussi que le pays creancier avait deja accompli des actes magnanimes pour leur bien-etre. C’est la lecture que les elites de l’epoque avaient de la France. Elles reconnaissent que le creancier de leur pays est porteur d’une bonne vie a laquelle elles veulent acceder. Elles consentent alors a payer une dette. La dette s’inscrit d’abord sur le terrain du symbolique. Par l’acte de reconnaissance, le debiteur croit pouvoir obtenir le salut.

Disons d’emblee que la reconnaissance de dette est l’acte par lequel l’endette reconnait le bienfait de son creancier. C’est comme une dette de vie qui impose a une creature faible d’honorer son protecteur. C’est la situation du penitent qui doit verser une aumone a son dieu afin de lui garder la vie. C’est la dette de rachat que l’on observe dans toutes les religions. La force n’a rien a voir avec l’affaire. Il ne s’agit pas seulement d’une dette financiere, car le consentement des dirigeants haitiens suppose deja un attachement symbolique aux valeurs du creancier. Nos elites dirigeantes admettent que les valeurs francaises sont meilleures que celles de leur societe ou des individus fraichement affranchis. C’est comme si ces elites voulaient une autre vie. Elles acceptent que la vie francaise est meilleure, ce qui les retient de penser a une vie digne fondee sur les valeurs et les modes de vie qui existent en Haiti.

La dette haitienne est un moment de creation de la societe. Si les flibustiers avaient cree la colonie, les Francais ont fait l’acte de creation d’Haiti lorsque les dirigeants haitiens ont reconnu que la France a accorde l’independance a leur pays. Elle a donne une seconde vie a la nation, ce qui justifie la dette. Cette dette collective engage une nation envers une autre. Le pere francais est le createur de la societe. Les individus ne sauraient accepter de remettre en question cet attachement sans refonder la societe sur de nouvelles bases. Entre l’ex-metropole et l’ex-colonie, les relations sont doublement ambigues. L’une des faces de la relation est le partage d’un mode de vie francais qu’admiraient les fils metis et les affranchis de la colonie ; l’autre face est le drainage des richesses de l’ex-colonie au profit de l’ex-metropole. La relation est faite de conflit et d’ambiguite. Ses enjeux depassent les seuls interets financiers, car la reconnaissance francaise va de pair avec une sorte de dependance symbolique invisible, car les individus affranchis de la tutelle coloniale consentent a entrer dans une sorte de tutelle culturelle invisible encore plus forte qui montre leur attachement passionnel a l’ancienne metropole. Les elites dirigeantes haitiennes sont reconnaissantes envers cet acte de redemption. Il en decoule une deference envers les acteurs exterieurs.

Au moment de negocier la dette, ces elites avaient deja accapare les terres des colons ; elles avaient une dette morale envers les anciens colons qui sont souvent des peres et d’autres proches vivotant en France. C’est parce que les debiteurs ont deja adhere aux valeurs du creancier qu’ils acceptent de lui payer la dette. Une grande partie des mulatresses rivalisaient d’elegance avec les Blanches de la colonie, attitude qui les raccrochait a la societe francaise. Ces personnes ne se sentent pas belles si elles ne se sentent pas un embleme de la mode francaise. L’elegance francaise leur sert alors de mise a distance des autres classes de la societe. Ces femmes avaient du mal a se separer d’un mode de vie qui les rattachait a l’ancienne metropole et de la difficulte a se retourner vers un mode de vie haitien embryonnaire qui etait considere comme etant de la barbarie. Elles paient pour s’assurer de pratiquer et d’admirer les valeurs francaises. Des lors se materialise une dette symbolique que les elites dirigeantes et intellectuelles haitiennes trainent, qui les empeche de se tourner vers leurs propres valeurs. Cette dette conduit nos elites dirigeantes et intellectuelles vers un enfermement moral qui explique leur incapacite de penser a une sortie de crise materiellement et intellectuellement acceptable pour leurs concitoyens.

Haiti avait connu la situation actuelle des pays endettes qui croient pouvoir se liberer s’ils consentent a adopter les idees du creancier qui sont presentees comme etant les meilleures. Endette et creancier forment ainsi une communaute de valeurs. L’endette se retrouve inevitablement lie a la personne et aux valeurs du creancier. Cette partie non monetaire de la dette n’est jamais eteinte, car le debiteur nourrit envers son creancier un attachement qui l’empeche de fonder ses propres valeurs. Dans le cas d’un pays, ses habitants renoncent a leur systeme de savoir; ils se retrouvent endettes envers le systeme de savoir du pays creancier. Devant rembourser la dette, ils n’allouent pas des moyens de construire ce systeme de savoir.

En Haiti, les individus se mettent a executer plusieurs demarches de rachat symbolique qui sont aussi des actes de renouvellement de la dette qui font accroitre son poids moral. Le voyage des enfants pour etudier a l’etranger, tant l’apprentissage des valeurs de l’ancienne colonie que le recourt au consultant etranger constituent des actes de rachat envers le maitre. A travers la cooperation externe, les fonctionnaires font perdurer les relations d’assujettissement des citoyens aux acteurs externes. Ce sont des actes de renouvellement de la confiance envers les valeurs de la metropole qui n’ont aucun lien avec une approche rationnelle. La societe met des moyens de recompenser les individus qui portent les valeurs de l’ex-metropole en engageant les autres a les suivre. Mais on ne percoit pas l’interet materiel de ces actions, car plus le pays reconduit ces actes de deference envers l’exterieur, plus sa crise s’aggrave.

Contrairement a la dette financiere qui a une duree, la dette morale perdure car elle empeche les individus de prendre leur autonomie et de se liberer intellectuellement afin de construire leurs propres demarches. En effet le pays endette accepte l’idee de superiorite morale du pays creancier, ce qui le porte a lui verser une compensation. Le versement rassure l’endette quant a la poursuite de la voie choisie pour acceder aux valeurs du modele. Le debiteur reste dans la grace du creancier, cela rend agreable le fait de payer. C’est pour cela que les elites dirigeantes du dix-neuvieme siecle exprimaient la fierte de payer. La vie du maitre devient l’exemple a suivre. La dette devient le contre-don de la vie heureuse future que le creancier promet a l’endette. C’est ainsi que de nombreux acteurs croient que la dette ouvre a Haiti la possibilite de commercer avec les autres pays et d’etre une nation parmi les autres. Etre parmi les autres pays et exister pour eux deviennent la preuve existentielle de l’Etat haitien. Se designer uniquement comme une destination touristique constitue une forme de vie pour l’autre et a l’image de l’autre. On est dans l’ordre du symbolique.

La dette est instituante et structurante. Elle apporte la liberte politique, mais entraine l’assujettissement symbolique des Haitiens ainsi que leur disposition a suivre les valeurs des autres au detriment de celles de leur societe. Le voyage des enfants est devenu un moment de ce rituel. Les parents affichent les merites de leurs enfants face aux autres petits Haitiens. La reussite de ces jeunes a l’etranger resulte de la meme demarche. Ils peuvent reussir, car ils ont etudie avec les idees des autres pays et sont motives pour travailler avec les objets d’autres pays que l’education leur avait presentes. On ne saurait s’expliquer que des fils d’emigres presque illettres reussissent dans une ecole francaise elitiste. Il est difficile de transferer cet enthousiasme des jeunes vers Haiti, car ils se mettent a devaloriser les connaissances et les valeurs de leur societe. Les valeurs haitiennes constituent l’horreur a rejeter et a ceder contre celles d’une societe non assimilee aux ancetres africains, les familles s’appretent a denigrer les valeurs et a pousser leurs enfants a adopter les valeurs et pratiques de n’importe quelle autre societe. Les individus ont besoin des produits haitiens et du vodou pour se construire et se proteger, mais ils ne veulent pas defendre ces valeurs.

Les individus peuvent exprimer une aversion pour la dette financiere, mais ils adherent aux exigences de la dette symbolique. C’est ainsi que nos elites cultivees se mettent a entretenir envers les capitales du reste du monde une sorte de desir qui les empechent de reflechir a partir de leurs propres realites. Ils pensent que la parole de l’etranger fera accroitre les richesses et leur permettra de gagner des revenus. Le dirigeant haitien accepte la superiorite morale du consultant etranger ; il lui demande une reflexion qu’une personne vivant sur le territoire n’est pas supposee realiser. Cette veneration de la metropole est la source d’une grande culpabilite et d’une grande honte des acteurs haitiens envers leurs propres valeurs, et est la cause d’un refus d’esthetiser et de raffiner les creations haitiennes que les individus ont tendance a presenter comme etant deplaisantes, rustres, rudimentaires et grotesques. Ils s’inventent une identite d’individus ignobles. Ils s’estiment imparfaits et grossiers par rapport au modele. Ils refusent de mettre la reflexion intellectuelle au service de ces creations nationales qui languissent. D’ou leur refus d’ameliorer les creations haitiennes, quelles qu’elles soient.

Cette attitude est une des causes du recul de ce pays par rapport au reste du monde. Ils ont peur d’entendre une reflexion et des creations emanant de la societe. Ce sont des realites dont les individus entendent se separer depuis la periode de la dette. Contrairement a la croyance, la dette financiere n’est pas la source de l’effondrement irremediable de l’Etat et de l’economie haitienne. Aucun obstacle materiel ne peut empecher Haiti de changer de direction. Des pays autrefois plus pauvres que le notre ont pu investir dans la production scientifique, former et organiser leurs populations afin de devenir des economies emergentes. Ils ont reussi ce pari. Mais, du fait de la dette symbolique entravant la production de connaissances a partir des acquis collectifs et des ressources du pays, nos elites intellectuelles et dirigeantes hesitent a penser la societe pour soi, pouvant conduire a une reorganisation de l’economie nationale, car elles continuent a regarder les valeurs de l’ancienne metropole et des autres societes comme etant les meilleures. Puisque les individus sont incapables de penser a l’organisation de leur societe, ils tentent toujours de placer des acteurs etrangers au centre des enjeux haitiens afin d’eviter de se parler et de refonder les valeurs en partant de leur propre dialogue. Ils sont fiers quand ils voient des acteurs externes accorder de la reconnaissance aux fils du pays. Dorenavant c’est a travers ce prisme que les acteurs haitiens se mettent a penser leur societe.

2- Le refus de gouverner

Le refus de gouverner concerne tous les domaines de la vie sociale et prend la forme de la corruption et de la negligence. Le fait demontre que la societe haitienne fait moins bien que les autres, car ses elites placent leur pays a une echelle inferieure par rapport aux autres. C’est ainsi qu’elles justifient leur engouement a suivre et a adopter les valeurs d’autres societes en croyant que ce qui existe dans leur pays est mauvais. Pour construire le mauvais, elles refusent d’administrer et de mieux faire avec ce que leur milieu possede; elles pratiquent le laisser-aller dans les secteurs ou elles s’activent. L’un des aspects de la construction du mauvais consiste a representer les individus en barbares, bandits et voleurs, et a priver les enfants de la possibilite de connaitre leurs realites. Coupes d’un milieu ou ils apprennent a connaitre avec un regard negatif, ces futurs adultes ne pourront pas trouver de la matiere pour elaborer les connaissances servant a transformer ce milieu.

Quelles qu’elles soient, les reformes ne pourront pas s’implanter en Haiti, car apres les avoirs lancees, les responsables doivent retourner au refus de gouverner dans la mesure ou les individus ne sont pas identifies comme etant ceux-la qui peuvent s’ameliorer. C’est alors changer le sens de la reconnaissance et aussi de la dette. Les individus peuvent vouloir s’ameliorer avec un etranger, mais ils sont bloques pour envisager cette mutation avec les natifs, car les individus luttent pour rester attaches a l’ancien modele et ecartant la possibilite de devenir une societe autonome qui construit sa propre dynamique. La plupart des crises de la societe haitienne et meme son impasse sont dues a un refus de gouverner.

La dette d’Haiti envers la France s’assimile a un rituel archaique a travers lequel les personnes vivantes (les Haitiens) reconnaissent l’ancetre (la France) qui leur a donne vie. Cette dette de vie scelle le geste selon lequel la societe remercie son createur et embrasse ses valeurs. En choisissant d’honorer son bienfaiteur d’un autre lieu, notre societe renoncera a gerer ce qu’elle detient comme valeurs. Les individus sont contraints de montrer un mode d’organisation de la vie materielle afin de prouver leur attachement au createur de la societe. Les individus considereront que tout ce qu’ils possedent sont sans valeur alors que les autres societes offrent le meilleur. En tant qu’heritiers d’une autre societe, les acteurs haitiens ne voudront pas organiser leur espace. S’organiser revient a se detacher du modele. C’est pour cela que le pays a du mal a elaborer une reflexion rigoureuse sur ces differentes realites et sur la maniere de les orienter et que ses citoyens rejettent les propositions d’organisation de leur milieu, car ils esperent vivre une autre realite. Notre societe vivra dans une sorte d’ambiguite envers ses propres produits, les connaissances qu’on y elabore et les individus qui portent ses valeurs. Ce doute s’etend au continent africain, car la dette permet d’identifier le modele europeen a suivre et les autres modeles qu’il faut oublier ou a ne pas suivre. Haiti est aussi le modele a ne pas suivre.

Sur le plan economique, la non-valorisation du potentiel du pays, comme consequence de l’attachement a l’ancienne metropole, est la cause des faibles taux de croissance en Haiti, car les individus refusent de reflechir sur le potentiel existant dans leur espace qu’ils mettent au nombre des biens qui ont peu de valeur par rapport a ceux du reste du monde. Sont aussi delaisses les metiers associes aux biens ordinaires qui contribuent a l’offre representative nationale. Cette situation explique pourquoi les produits haitiens ont symboliquement moins de valeur par rapport a ceux qui arrivent d’autres pays, car a travers la dette les individus ont appris a les rejeter. Il en decoule une difficulte des acteurs haitiens a offrir leurs produits a eux-memes et au reste du monde et a faire de leur pays une destination touristique, car l’espace est mal amenage et les produits locaux sont peu sous-valorises, ce qui revient a croire que ceux des autres pays sont meilleurs. Le pays ne parvient ni a repondre aux besoins de sa population ni a promouvoir le tourisme international que les elites dirigeantes considerent aussi comme un acte de rachat envers l’etranger, ce que le pays possede de plus beau a offrir, car il ne parvient pas a valoriser ses produits.

Or, suivre le modele francais s’avere infructueux pour Haiti et equivaut a renoncer aux connaissances produites sur les realites du pays, et montrer qu’elles ne sauraient participer a la fondation de la societe, et de plus denigrer leurs auteurs. Les agents de l’Etat se mettront plutot a utiliser les concepts crees autour de la dette afin de gerer les finances de l’Etat en delaissant les realites de la societe. La relation a l’Etat differe selon la position des individus a la dette. Celle-ci entrave la reconnaissance d’une dette de l’Etat haitien envers ses citoyens. L’administration apprend a gerer la dette au lieu de rendre service a la patrie, alors que le chef souhaite payer la dette a la France. A l’inverse, il entend depouiller le paysan dont les produits ont peu de valeur. La dette pousse les agents de l’Etat a vouloir servir une autre nation au detriment du collectif. Une hierarchie s’est constituee autour de la dette entre les personnes qui contribuent a la payer (les paysans) et les autres parties qui adherent aux valeurs de l’ex-metropole. Celle-ci devient la courroie de transmission des valeurs venues de l’exterieur, mais entraine le rejet de celles qui sont endogenes au milieu. De son cote, le consommateur haitien a du mal a garder une attitude objective envers deux produits ; l’un est importe, l’autre est produit localement. En presence de deux semoules de mais ou de deux qualites de riz, il tend a preferer le produit importe et refuse de donner un label au produit local. Les gens expriment une haine implacable envers les autres qui entendent s’affranchir de cette tutelle invisible.

Tout ce que le pays organise sera mal administre ou galvaude par rapport a ceux de l’ancienne metropole. Un haut fonctionnaire dira que les projets executes par l’administration ont tous ete supervises par des cooperants etrangers. Les individus refusent de mettre en place les structures servant a gerer leurs propres creations ou veulent les gerer en y calquant les principes qui proviennent de l’exterieur. Les tentatives de former un groupe important de personnes a l’exterieur pour occuper les postes de l’Etat s’avere infructueuses, car ces individus ne sont pas en mesure de recreer toutes les connaissances generees dans la societe. Face au potentiel economique du pays, et compte tenu du fait que les individus ne peuvent pas produire de la connaissance, ils sont reduits a n’exploiter que les seules ressources naturelles ou a epuiser la fertilite des sols en provoquant la degradation du milieu naturel.

Depuis le temps des rois absolutistes aux seizieme et dix-septieme siecles, les Europeens livrent entre eux une guerre esthetique qu’ils transposent dans leurs relations avec les autres peuples. Cette forme de rivalite transparait dans les solutions que de nombreux pays du tiers monde ont adoptees. Leurs elites dirigeantes eprouvent de l’admiration pour les valeurs de l’Europe. Elles rejettent leurs connaissances et leurs valeurs afin d’adopter celles qui arrivent notamment de ce continent. C’est le premier contenu de leur education. Cela donne deux grandes orientations de l’education. L’une est tournee vers l’exterieur en etant connectee aux injonctions d’une certaine dette symbolique, l’autre decoule des necessites de la vie pratique : les individus doivent fonder des familles, generer leurs moyens de subsistance et transmettre des valeurs aux garcons et aux filles afin de reproduire la societe. Ils generent des valeurs et des savoirs que l’education officielle ignore.

La bataille esthetique concerne aussi le champ de la connaissance et les individus qui en sont les porteurs. Elle pousse les adultes a transmettre aux enfants une education axee sur les discriminations affirmant qu’un groupe d’individus possede les valeurs et le savoir au detriment des autres. L’education erige les barrieres que les individus ne devraient pas franchir. Les dirigeants ont une facon d’inserer le savoir etranger au contenu national, mais ils n’ont prevu aucun mecanisme pour valider le savoir elabore dans leur societe. Pendant qu’ils soutiennent l’education, ils cautionnent un systeme de savoir qui pousse les individus a faire de la discrimination. C’est pour cela que les gens instruits sont incapables de developper et d’approfondir des connaissances dans tous les domaines de la vie sociale. Aucune instance n’est designee pour apprecier leurs creations.

Les acteurs haitiens seront un jour contraints de recreer symboliquement leur societe en tentant d’oublier celle que l’on croit ressembler a une autre. Comment sortir de ce carcan est la question fondamentale actuelle. Cependant, faire une societe exige une demarche differente de celle de la dette envers un createur exterieur. Les individus sont obliges d’instituer les valeurs collectives, de mettre en place des mecanismes de diffusion et d’amelioration du savoir afin de fonder la societe. Ils doivent initier les enfants a la connaissance desdites valeurs. Ils peuvent amender leurs creations afin d’atteindre les canons de la beaute. Avant d’y arriver ils doivent reconnaitre que leurs creations sont valables et dignes d’etre bonifiees. Voila des questions de fond dont les reponses ne sauraient etre trouvees par des militants politiques et associatifs pendant des rencontres d’une journee. Seule la reflexion philosophique peut aider les individus a eclairer ces realites et les porter a trouver des perspectives pour sortir de l’administration nefaste de leur societe.