La passion du Christ en grandeur nature a Port-au-Prince

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Le Christ est mort a trente-trois ans. C’etait un souffle. Une etincelle dans l’eternite. Port-au-Prince vit la passion du Christ en grandeur nature en ce Vendredi Saint. Une maree de fideles a prouve leur demonstration de foi. Clamant leur passion pour le crucifie, les chretiens defilent dans les rues. L’avenue John Brown, a Lalue, est noire de monde. Dj Cash Cash, un char sonore, dote de haut-parleurs fait office d’eglise ambulante. Sous la conduite des pretres, la foule vit les dernieres heures du Christ. La Police nationale d’Haiti, la mairie de Port-au-Prince, la Croix-Rouge, une escouade de scouts, la pastorale des jeunes, Pitit manman Marie, avancent a petits pas dans ce flot de fideles.

<>, lance pere Frantzy Petit-Homme du haut de son char. Les fideles repondent : <>

On notera au passage, quinze paroisses de la zone metropolitaine de Port-au-Prince, en signe de solidarite, ont organise ce chemin de croix (Christ-Roi a Bourdon, Saint-Louis roi de France, Immaculee de la grotte, Saint-Michel de Sans-fil, Saint-Antoine Marie Claret, Saint-Alexandre de marche Salomon, Sacre-Coeur de Turgeau, Sainte-Anne de Morne-a-Tuffe, Chapelle Notre-Dame de Fatima, la cathedrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Port-au-Prince, Saint-Gerard de Carrefour-Feuilles, Saint-Antoine de Padoue, Saint-Joseph, Paroisse universitaire).

A chaque station, les pretres, en nombre imposant, rendent vivante cette marche meditative inscrite dans la perspective de la Resurrection a la Paques. Ils accrochent un message, une parole qui relie le temps biblique a notre quotidien. Aussi la scene, l’emplacement ou les acteurs se montrent devant la foule prend-elle un sens, s’actualise-t-elle sous ce soleil de plomb.

<> Autant de questions a chaud, eprouvantes, pour une societe qui tourne dans un cercle vicieux.

Jesus Christ a vecu une epouvante. Apres sa resurrection, il est monte vivre au ciel, aupres de son Pere. Haiti, elle, depuis son independance, en 1804, vit une epouvante sans fin.

Quand toute la confiance d’un peuple s’effrite

Les scenes de rue sorties tout droit du Moyen-Orient retracent en plusieurs lieux dans la meme temporalite les durs moments que Jesus a vecus a Jerusalem pendant la fete juive de la Paque, sous l’administration de Ponce Pilate. La representation de ces moments cristallises dans la Bible n’a pas perdu de sa teneur de violence: Barabas libere, Jesus est condamne a mort. Une couronne d’epines sur sa tete, il est flagelle dans sa chair et dans son esprit. Humilie, insulte, ses bourreaux lui imposent une lourde croix. Il n’arrive pas a marcher sous ce lourd fardeau, il croule a terre.

A Lalue, les fideles, assis ou debout, a genoux, les bras en croix ou abrites derriere des parasols, chantent des couplets de chansons dedies a Marie, la Bienheureuse mere a laquelle Haiti a remis son ame. Desormais le pays se tourne vers cette mere quand toute sa confiance s’est epuisee sous le regard indifferent des dirigeants de la Republique. <>

Des maillots frappes aux slogans de la foi crient toute la detresse d’un peuple : <>; <>; <>; <>.

Un acte de memoire

Au fil des stations, les derniers moments de la vie du Christ se rapprochent. Encadree par les forces de l’ordre, la procession avance sous la canicule. Elle chemine dans la ferveur pour rappeler que Jesus est mort sur le calvaire pour racheter nos peches. La foule de croyants suivent les leaders religieux pas a pas pour que Haiti entre dans le mystere de l’amour de Dieu.

Ce chemin trace comme un voyage de pelerin vers un lieu de devotion fait acte de memoire, en Haiti. Il releve d’un temoignage d’amour pour des catholiques qui pressent sur leur coeur une petite croix symbolisant le Christ, sa crucifixion au mont Golgotha, a Jerusalem.

Devant DJ Cash Casch qui roule, la foule se deroule. En tete des fideles, un acteur vetu d’une longue robe blanche porte une grande croix. Une cohorte de pretres, de soeurs religieuses, de jeunes du groupe Kiro d’Haiti prie, medite sur les etapes du calvaire d’un pays hisse au sommet de son desespoir.

<>, se lamente pere Frantzy du haut de son char.

La foule conjugue prieres, meditations, chansons, lamentations a la memoire du crucifie. Le char suit le mouvement de la foule et appelle a la misericorde divine.

Dans le haut-parleur eclate toute la souffrance, toute la somme de detresse d’un peuple : les lots de morts que la violence fait au quotidien, les familles brisees dans les larmes et dans le sang, la justice comme plaie beante qui enfonce la societe dans l’enfer, le kidnapping, le chomage, l’environnement degradant, la corruption, l’ensauvagement de la societe, l’insecurite, le droit a la vie qui n’est qu’un vain mot, la honte bue jusqu’a la lie, l’humiliation de tout un peuple sous le ciel d’Haiti. Ces souffrances egrennees ouvrent les blessures de l’ame.

Chaque sequence de la tragedie infinie d’Haiti depuis 1804 est la, dans l’impunite glorieuse des bourreaux, dans le sang, les coups d’Etat, le regard eteint, les oreilles bouchees a la cire, dans les sens morts devant la detresse d’un peuple.

La rue devient vivante en ce Vendredi Saint deploye comme un parchemin sur le bitume. Ce ne sont pas des peintures. Ce ne sont pas des masques. Ce sont, a Lalue comme au Champ de Mars, des acteurs qui nous ressemblent qui rejouent une fraction de la vie du fils de Dieu dans le temps humain.

Les derniers moments de la vie de Jesus

La foule suit de pres les derniers moments de la vie de Jesus. Avant Golgotha, il rencontre sa mere ; il aura ensuite l’appui de Simon de Cyrene qui l’aidera a porter sa croix. Quelques instants de tendresse aussi sur ce parcours. Avec Veronique, une parenthese d’humanite s’esquisse. Elle essuie la face ensanglantee du fils de l’Homme. Cette scene fait un pied de nez a la laideur d’un monde eternellement apte a fouler au pied les droits des plus faibles.

La foule chante et prie le long de la voie publique. Ce sont les pages de la Bible qui rafraichissent les memoires. Une fois de plus, le Christ se plie sous la croix, symbole de toutes les souffrances que les puissants infligent a ceux qui n’ont pas le droit de gouter sur terre le bonheur du monde. Les soldats de l’Empire romain armes de lances l’entourent et le forcent d’avancer vers Golgotha ou il rendra l’ame devant une foule. Jesus tombe pour la troisieme fois. C’est assez ! Il sera depouille de ses vetements, crucifie, et mort sur la croix comme un homme: <> Lancinante question sur le Champ de Mars. Le Christ est mort. Il sera depose comme toutes depouilles dans un tombeau.

Sur les visages se lisent des moments d’emotion. Les fideles brandissent leur croix en l’air ou leur chapelet comme pour conjurer un mauvais sort qui aurait empare la societe.

Le char du chemin de croix aura parcouru quatorze stations. Quatorze scenes de passion en grandeur nature. Ce Vendredi Saint, Port-au-Prince a eleve sa voix confiante au Tres-Haut. Les fideles catholiques ont marche parce qu’ils croient que le fils de Dieu, qui a ete persecute, martyrise et tue, est la source de vie qui se charge de leurs souffrances.