Lancement de l'<>, discours du recteur Jacky Lumarque

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<>, dit le dicton. J’irais plus loin : << C'est ce qui nous reste quand nous avons tout perdu". Haiti est l'incarnation vivante de cette assertion. En effet, dans les tenebres ou nous nous engouffrons depuis quelque temps, la culture semble etre la seule lueur d'espoir qui nous tienne debout. Je pense, entre autres, au couronnement du film Freda de Gessica Geneus, a l'ascension recente de notre <> au rang de patrimoine culturel de l’humanite, aux succes rencontres par nos danses et nos musiques dans les grands rendez-nous internationaux tels que la Carifesta, aux prix litteraires qui saluent le travail de nos auteurs. Tout ceci, sans qu’on n’ait veritablement rien seme, sans le moindre encadrement de l’Etat. Nous nous contentons de recolter, sans aucun merite, le fruit de ce que Malraux avait identifie comme etant le genie populaire haitien ; a savoir une sorte de don naturel a la creation artistique, sans doute, en grande partie, du a notre histoire singuliere en tant que nation.

En realite, ce projet d’Observatoire des industries culturelles et creatives est une provocation, une sommation a nos dirigeants et a nos elites de revoir leur copie en ce qui a trait a leurs rapports a l’art et a la culture dans notre pays. Jusque-la, disons-le, un secteur, mal-aime, laisse pour compte, abandonne, incompris et, je pese mes mots, un secteur qui beneficie de peu de consideration, d’aucun investissement, sur lequel nous ne possedons aucun chiffre, pas la moindre donnee reelle pouvant eclairer une politique culturelle digne de ce nom. Pour preuve, le ministere de la Culture n’est toujours pas, a cette date, supporte par une loi organique ; concretement un gouvernement pourrait sans aucune difficulte decider de le supprimer de l’appareil d’Etat. De meme, aucune chambre de commerce du pays n’a encore integre le secteur culturel en son sein. Ces faits en disent long sur le peu d’interet du pouvoir et des elites pour la culture chez nous.

D’ailleurs, le simulacre de carnaval qu’on nous offre tous les ans semble etre l’unique mission du ministere de la Culture qui, malgre cela, trouve le moyen de le rater. Attention ! Je ne remets pas en cause la capacite individuelle des occupants du poste – je ne suis pas sans savoir que l’actuelle ministre, Mme Prophete-Milce, a ete recompensee du prix litteraire Fetkann 2021, j’en profite pour l’en feliciter- mais il s’agit bien d’un probleme structurel et de mode de gouvernance.

Ce manque de resultat ne doit pas etonner quand on sait le <> vertigineux dans ce ministere, pris en otage par les politiques qui l’utilisent comme monnaie d’echange dans les marchandages politiciens, comme, excusez-moi l’expression, maison de passe ou l’on vient tirer son coup et se barrer sans crier gare. Que pouvons-nous esperer de mieux de ces pratiques ? Sinon l’improvisation, l’amateurisme, la mediocrite, en ce sens ou l’on se contente de peu dans un domaine ou, s’il etait reellement pris en main, nous pourrions exceller. Un domaine qui, s’il est considere a sa juste valeur, pourrait peser de tout son poids dans l’economie nationale et porter notre rayonnement au-dela de nos frontieres.

D’ailleurs, si l’on veut parler du soft power dans le cas d’Haiti, la culture demeure un passage oblige, un choix strategique a faire. C’est, en effet, probablement la seule caution que nous ayons encore, pour ne pas dire le seul domaine dans lequel nous jouissons encore d’un capital credit dans le monde, le seul ou nous pourrions aisement nous positionner, conquerir une place de choix. Nous representons, par exemple, eu egard a notre histoire, le seul lieu legitime pour accueillir un musee ou encore un parc de l’esclavage et de la revolution anti-esclavagiste, symbole de la liberation des peuples opprimes, de la liberte universelle. Haiti pourrait etre la Mecque pour tous les Noirs de la terre et plus generalement pour tous les peuples opprimes mais aussi le lieu de repentir des anciens oppresseurs et, a ce titre, accueillir des millions de visiteurs tous les ans sur son sol. Imaginez une seconde l’impact en termes de notoriete et de retombees economiques que cela pourrait representer. Mais encore faut-il bien y travailler, faut-il bien s’y investir.

C’est precisement ce que nous propose ce projet d’observatoire, observer, mesurer pour agir rationnellement, faire fructifier nos atouts et potentiels grace a des politiques et des investissements rationnels dans le secteur. Qui, aujourd’hui, connait les chiffres de l’industrie des arts plastiques ici, celle du konpa, du vodou? Pour ne citer que celles-la. Personne. Ce projet, qui vise a mettre ensemble les acteurs du milieu, les chercheurs, les economistes, a favoriser la recherche dans le champ culturel -ce qui est du ressort de l’universite- a en faire une preoccupation, peut justement nous offrir ce tableau de bord qui constitue une condition sine qua non pour la bonne decision en matiere de politiques publiques, mais aussi en matiere d’investissements prives. Pour permettre enfin a nos atouts considerables sur le plan de la culture et de la creativite artistique de s’epanouir, de s’exprimer, de jouer pleinement leur role en termes de renforcement identitaire, de ciment entre les Haitiens quelles que soient leurs origines sociales, leurs teintes de peau, et, plus que tout, pour permettre au secteur de jouer son role de levier economique de par sa capacite a creer de la richesse et des emplois.

Haiti doit aller chercher sa part de marche dans ce secteur juteux que l’on appelle l’economie orange. L’apport de la culture dans l’economie francaise s’eleve a 49,2 milliards d’euros. Notre voisin, la Republique dominicaine a genere, avant la Covid-19 en 2018, environ 6,40 milliards d’euros grace a son industrie touristique, dont le tourisme culturel. Cela represente 9,3% de son PIB et 20% de toutes les recettes touristiques dans les Caraibes.

Il parait que nous avons des richesses dans notre sous-sol, ceci reste a verifier et serait une bonne nouvelle pour le pays mais il ne fait aucun doute que nous avons une culture immensement riche. Nos patrimoines tant materiels qu’immateriels sont bien reels, nos fortifications et palais, notre cuisine, nos musiques, nos danses, notre litterature, nos arts sont bel et bien reels et ne demandent qu’a etre mis a profit et a etre partages avec le monde dans notre propre interet et pour le bonheur de l’humanite.

Alors, ne tergiversons plus, mettons-nous au travail !

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Jacky Lumarque

Recteur de l’Universite Quisqueya