Le cancer en Ha?ti, sur la trace de celles qui luttent encore

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Le minist?re de la Sant? publique et de la Population, le minist?re ? la Condition f?minine et aux Droits des femmes, le groupe de support contre le cancer, la Profamil, la Facult? de m?decine et de pharmacie de l’Universit? d’?tat d’Ha?ti (UEH), etc. Elles ?taient l?gion les initiatives tant publiques que priv?es organis?es contre le cancer en Ha?ti en mai dernier. Ces cliniques de consultation mobile ont en commun la d?couverte ? un stade avanc? des cancers dont la plupart sont ?vitables.

Des petites masses au niveau des seins trop souvent n?glig?es, oubli?es parfois… Des sympt?mes g?nitaux pass?s inaper?us, trop habituels pour ?tre signal?s. <>

? l’annonce du diagnostic, les familles se trouvent constamment confront?es aux d?faillances du syst?me de sant? rendant chaque combat plus ext?nuant qu’il ne devrait. ? la rue Oswald Durand, une jeune fille, ?tudiante en m?decine ? l’?poque, cherche d?sesp?r?ment un endroit pour garer sa voiture. Sur le si?ge passager se trouve sa m?re, m?decin, qui vient prendre un r?sultat chez <> pour un banal abc?s du sein. En tout cas, elles, la m?re et sa fille, voulaient que ?a soit le cas. C’est bien connu, dans les statistiques des maladies, malades et familles regardent toujours les probabilit?s sous l’angle du ciel dont le bleu d’orage leur est le plus favorable. Quitte ? s’accrocher ? une probabilit? infinit?simale.

<>, se souvient sa fille, qui a souhait? garder l’anonymat.

Nous sommes en d?cembre 2020, les m?decins souhaitent rester prudents face ? une consoeur. Apr?s la mammographie, ils ouvrent la fen?tre ? une biopsie esp?rant, malgr? eux, infirmer cette satan?e impression du diagnostic.

En effet, en d?pit de la volont? de pratiquer la pens?e positive, une r?solution prise au d?tour d’une pri?re dans la voiture, la jeune fille et sa m?re savaient qu’elles ne venaient pas chercher un banal r?sultat “d’anapath” pour un abc?s du sein ce jour-l?. <>.

De cette voiture qui repasse pour une derni?re fois devant le cabinet de cette ?minente sp?cialiste en histopathologie, elles ont pris la r?solution de se battre ensemble jusqu’au bout du tunnel. Sa m?re, confront?e ? des cas similaires dans sa pratique m?dicale, savait ? quoi s’attendre. <>, reconna?t la fille, qui, elle, n’avait aucune id?e de l’obscurit? qui dominait la travers?e de ce tunnel. << Il y a eu des d?sillusions, mais je ne savais pas que cela allait ?tre si difficile. Je me rappelle qu'on devait faire un examen pour ma maman. En g?n?ral, les m?decins ne touchent rien, mais on doit quand m?me payer les frais de l'h?pital.

Arriv?e ? l’h?pital, absorb?e par l’?vidence du pire qui se pr?cise chaque jour, j’ai d? faire une erreur de calcul, j’ai apport? 43 000 gourdes pour un examen qui co?tait 45 000 gourdes; l’administration de l’h?pital a refus? de faire l’examen le temps que je retourne ? la maison pour apporter la balance de 2 000 gourdes. Mais, mon Dieu, il s’agissait d’un cancer inflammatoire du sein. Chaque minute comptait, comment ont-ils pu prioriser 2 000 gdes au d?triment de la prise en charge d’un cancer en pleine ?volution >>, se questionne, entre deux sanglots, la jeune fille dont le combat dans un pays o? la sant? est ? l’encan venait tout juste de commencer.

<>, t?moigne-t-elle.

Le plus dur dans tout ?a, ajoute-t-elle, c’est quand tu constates que l’?conomie familiale, le fruit de toute une vie de travail acharn?, s’?croule en l’espace de quelques mois comme un ch?teau de cartes.

Les jours avancent, cette fille qui joue un r?le de m?re et de p?re pour sa maman malade finit par faire le douloureux constat du tarissement de la tr?sorerie familiale. La facture sal?e est domin?e par des m?dicaments on?reux, non disponibles en Ha?ti, qu’elle est oblig?e de commander en R?publique dominicaine r?guli?rement pour la chimioth?rapie. N?e dans une famille de classe moyenne ?quilibr?e, celle qui ne manquait pratiquement de rien est oblig?e de sacrifier son amour-propre. <>

Jour apr?s jour, elle commen?ait ? passer moins de temps ? la facult?. Le devoir l’appelait ailleurs, au chevet de sa maman. << En mati?re de prise en charge de cancer en Ha?ti, rien n'est acquis. Les diagnostics et les pronostics se diff?rent d'un oncologue ? un autre. La prise en charge aussi. Le co?t se joue parfois ? pile ou face. On vous dit que vous devez payer un prix si vous voulez commander les m?dicaments ? l'?tranger et un autre si vous acceptez de les acheter au march? noir.

Cela demande beaucoup de temps et une grande disponibilit?, parce que la personne qui fait de la chimioth?rapie, peu importe ? quel point elle est forte, ne peut rien faire toute seule. Il n’?tait m?me pas question de savoir si oui ou non je devais abandonner une partie de ma vie acad?mique pour m’acquitter de mon devoir, cela s’imposait naturellement dans mon quotidien >>, souligne-t-elle.

Sans vouloir tirer ? boulets rouges sur le syst?me de sant? ha?tien, notamment les centres de prise en charge du cancer, elle rapporte que la chimioth?rapie ?tait un enfer pour sa m?re en Ha?ti. Un jour, un malheur entra?nant un autre, elle ne pouvait plus marcher. <>, se souvient-t-elle. ? ce moment-l?, on a compris une chose : rester c’?tait la mort assur?e. Cette chimioth?rapie est une autoroute vers l’enfer.

Au d?tour d’un regard soutenu avec difficult?, elles sont arriv?es ? la fatidique conclusion qu’elles ne verront peut-?tre pas les cerisiers en fleurs. Ce regard indescriptible, cette lueur de d?sespoir que sa maman, m?decin de carri?re, a d? ma?triser ? force de regarder des patients perdre le combat ultime. Elle l’a vu en regardant sa maman, elle a su l’identifier, mais elle avait fait une promesse : <>

Le lendemain, elles ont pris quelques bagages et sont parties. Elle a laiss? du jour au lendemain ses ?tudes m?dicales, ses amis et tout ce ? quoi elle aspirait dans cette soci?t?. Sa maman confront?e ? la dure r?alit? de la vie, a tourn? le dos ? sa carri?re m?dicale et tout ce qu’elle avait construit. Arriv?es aux Etats-Unis d’Am?rique o? elles habitent depuis, elle a b?n?fici? d’une mastectomie d’urgence. Le vent recommence ? souffler dans la bonne direction, la girouette de leur vie ne couine plus, elle tourne. << Ce qui a chang?, c'est l'effet de la chimioth?rapie. Je ne sais si c'est la qualit? des m?dicaments ou la r?vision du protocole, mais ma maman r?agissait mieux au traitement.

Un autre aspect fondamental, c’est pour la premi?re fois que les m?decins me parlaient. Ils voulaient s’assurer que je comprenne tout, ils se faisaient du souci pour moi, ils ont vite compris ce que j’ai d? endurer sans rel?che du diagnostic ? ce voyage impromptu.>>

Aujourd’hui, ?a va mieux pour elles. Le traitement du cancer est une course ? contretemps contre les al?as de la biologie. On utilise souvent une rh?torique de guerre pour parler de la lutte contre le cancer, mais on oublie souvent que sur le front il n’y a pas que les patients, il y a la famille, les amis, les voisins et autres combattants de derni?re heure. Tous, ils m?nent une lutte qui, comme dirait l’?crivain britannique Georges Meredith, donne ? chaque triomphe la saveur de la passion.