?lections, seule solution au probl?me des gangs dans le pays, selon Jean-Antoine Laureus

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Le Nouvelliste : Qu’est-ce qu’un gang ? Vous avez soulign? qu’ils ont une dynamique ?volutive. Cela signifie quoi ?

Jean Antoine Laureus : Un gang est un groupe d’individus r?unis dans le non-respect des institutions de l’?tat de droit, qui agissent dans leurs propres int?r?ts et contre l’int?r?t de la collectivit?. Voil? ce que c’est qu’un gang. Pour ce faire, ils peuvent utiliser diff?rents moyens et outils, armes et entre autres.

La meilleure fa?on de comprendre ce qu’il se passe actuellement, ce serait de remonter au XIXe si?cle. J’invite les gens ? lire un texte que j’ai ?crit dans une publication de l’Universit? Quisqueya sur la gouvernance du secteur de s?curit? o? j’analyse le XIXe si?cle et situe le 21e si?cle dans le prolongement du 19e dans la question de la dynamique s?curitaire et celle des gangs.

Pour comprendre ce qu’il se passe, nous devons rapidement remonter ? la division internationale du travail lorsque nous avons adopt? en Ha?ti le mode de la sous-traitance. Dans le cadre de ce mod?le, il y a Cit? Simone, qui deviendra Cit? Soleil, qui allait ?tre cr??e, o? des gens qui venaient travailler dans les industries de sous-traitance allaient habiter sans que l’?tat soit pr?sent pour les encadrer et les aider ? r?soudre le probl?me de pr?carit? de ces zones.

Ainsi, des institutions sont entr?es ? Cit? Soleil en faisant des oeuvres caritatives, mais aussi des actions politiques. Parall?lement, il y a la th?ologie de la lib?ration, avec un discours de polarisation, qui entre en force dans le pays et s’?tablit particuli?rement ? La Saline, Saint-Jean Bosco avec une influence consid?rable sur la partie sud de Cit? Soleil.

Cit? Soleil est la premi?re zone o? le secteur priv? a commenc? ? faire des oeuvres caritatives et o? la th?ologie de la lib?ration a commenc? ? dire aux gens que d’autres gens vivent dans le luxe alors qu’eux-m?mes croupissent dans la mis?re.

En parall?le, dans la partie sud de Port-au-Prince tout ?tait calme. Martissant a ?t? une zone r?sidentielle. La section communale de Martissant avait le statut de zone prot?g?e o? les gens ne pouvaient pas construire. La zone de la Croix-des-Bouquets ?tait calme.

Apr?s la chute des Duvalier en 1986, ceux qui ont ?t? en exil dans l’Europe de l’Est sont revenus au pays avec leur propre agenda et leur strat?gie. ? partir de ce moment, des mouvements politiques ? caract?re id?ologique naissent dans la zone m?tropolitaine. Nous avons eu les exil?s de l’Europe de l’Est, la th?orie de la lib?ration et quelques membres du secteur priv? qui faisaient des oeuvres caritatives ? Cit? Soleil.

Les militaires, ayant consid?r? qu’il s’agissait d’une menace, ont commenc? rapidement ? mettre leur gang sur pied, c’est-?-dire, nous avons eu les Brassards Rouges. Des groupes arm?s proches des militaires au pouvoir ont pris naissance ? Brea.

A partir de ce moment, quelque chose d’important va se passer dans la section communale de Martissant. Ces gangs vont influencer les militaires au pouvoir ? changer le statut de Martissant qui ne sera plus une zone prot?g?e. Vous allez trouver les hommes d’H?breux et leurs alli?s qui vont construire des maisons ? Martissant sans aucun contr?le de l’?tat. La zone de Grand-Ravine, tout comme Tibwa et Dekay?t, va ?tre habit?e sans la pr?sence de l’?tat avec sa fonction r?galienne d’assurer que tout se passe dans les normes.

H?breux a ?t? un membre de la base militaire ayant pris la t?te d’un coup d’?tat contre le g?n?ral Henry Namphy et rapidement beaucoup de ces militaires allaient utiliser leurs armes pour gagner de l’argent. Les zones o? ils se sont install?s allaient devenir des zones de non-droit. Entre-temps, toujours rien ? signaler ? la Croix-des-Bouquets.

Sans que l’?tat soit pr?sent, les hommes politiques ont int?gr? particuli?rement Grand-Ravine. Lorsque le mouvement Lavalas prend du champ, on a install? une base ? Grand-Ravine. En r?action, lorsque la Convergence commence ? s’?tablir, on a implant? un gang ? Tibwa. On a eu rapidement des gangs dans la zone du Bicentenaire. Ils ont commenc? ? avoir de l’influence sur Portail-L?og?ne qui est une zone de transit. ?tant donn? que la vie est dure au Bicentenaire comme ? Grand-Ravine l’?tat ?tant absent avec ses programmes sociaux, et il y a dans ces zones une ?quipe de jeunes qui ont l’habitude des armes, rapidement ils ont commenc? ? commettre de petits vols ? Portail- L?og?ne.

La police allait se r?f?rer ? certains hommes qui se trouvaient aux premi?re et deuxi?me avenues Bolosse comme attach?s pour r?soudre ce probl?me. D’o? la naissance de Baz Pilat. Et ils allaient r?ellement r?soudre le probl?me.

Quand Baz Pilat a r?solu le probl?me, ce gang a ?t? en face de ceux du Bicentenaire et de Grand-Ravine qui ?tait en face de Tibwa car c’est la Convergence qui a cr?? ce dernier gang pour faire le contrepoids ? la pr?sence de Lavalas ? Grand-Ravine.

Au d?part, nous nous sommes rendus compte que ce sont les hommes politiques et la police qui ont commenc? avec la question des gangs, du moins au XXe si?cle, dans la zone m?tropolitaine.

Nous devons pr?ciser qu’entre-temps, des conflits terriens ?clatent dans la plaine du Cul-de-Sac. Un gang s’est constitu? et s’est empar? des terres des gens. Comme il s’agissait de se r?unir pour d?fendre leurs propres int?r?ts dans l’irrespect des r?gles de l’?tat de droit et en incompatibilit? au bien-?tre collectif, ils sont des gangs. Ils ont donc implant? des gangs dans la zone. Mais ils n’avaient pas encore d’armes.

Les d?buts des armes remontent ? la fin des ann?es 90. Pourquoi ? C’est parce qu’on s’approchait d’une p?riode ou Ren? Pr?val allait organiser des ?lections et Jean-Bertrand Aristide convoitait le pouvoir. La Convergence voulait lui barrer la route. Nous sommes en 1999 pour ?tre plus pr?cis. C’est ? partir de ce moment que les hommes politiques ont commenc? ? instrumentaliser les gangs pour d?fendre leurs propres int?r?ts.

?tant donn? que l’?tat n’est pas pr?sent pour d?fendre les entrepreneurs qui ont leur business dans ces zones, ces derniers se sont mis ? instrumentaliser les gangs aussi pour se d?fendre et prot?ger leurs entreprises.

Mais l’une des erreurs qu’on commet toujours, c’est de croire que les gangs sont dupes. Ils ne le sont pas. Pendant qu’on les instrumentalise, ils entrent dans le jeu pour avoir de l’argent et des armes. La situation va d?boucher sur le ph?nom?ne de kidnapping ? partir de 2004 lorsque le pr?sident Aristide part pour l’exil.

Nous nous rappelons tous qu’il y avait beaucoup d’agents des unit?s sp?cialis?es de la police qui s’?taient repli?s ? Bel-Air, Delmas 2 et ? Cit? Soleil avec un seul slogan : ils ont enlev? notre p?re, nous allons les enlever aussi. A partir de ce moment, le mouvement de kidnapping a commenc? particuli?rement ? Bel-Air et ? Cit? Soleil. Nous pr?cisons qu’il y avait tr?s peu ou l’absence d’enl?vement dans les zones du Bicentenaire, de Village-de-Dieu, Baz Pilat et TiBwa.

Mais il y avait Widmai au Village-de-Dieu qui a commis le plus d’enl?vements jusqu’? ce qu’il soit arr?t? et pour le moment il est en prison en France.

? la Croix-des-Bouquets, presque rien ? signaler en termes d’utilisation d’armes et de l’instrumentalisation des gangs par les politiciens et les hommes du secteur priv?. Il y avait juste un gang qui volait les terres des gens.

Nous allons passer ? une autre phase rapidement ? partir du moment o? le pr?sident Ren? Pr?val prend le pouvoir en 2006. Pr?val a pris le pouvoir et a d?cid? d’?liminer les gangs. A ce moment, nous allons passer dans une phase o? tout ?tait calme. Sauf qu’il y avait un repositionnement. Les membres du secteur priv? ont commenc? ? ?tre pr?sents ? Cit? Soleil o? ils avaient leurs propres quartiers tout comme les Lavalas. Ils luttaient pour des territoires avec une petite composante id?ologique qui allait vite dispara?tre car l’argent a ?t? leur int?r?t.

Tout cela allait prendre une autre dynamique ? partir du moment o? Michel Martelly arrive au pouvoir. Il allait faire quelque chose d’int?ressant. Dans son gouvernement, on a retrouv? toutes les forces qui d?tiennent une influence sur les gangs. Ce qui a fait que, durant le pouvoir de Martelly, on a eu l’impression qu’il n’y avait pas beaucoup de gangs qui agissaient. […]

C’est vrai que le pouvoir de Martelly n’a pas ?t? un pouvoir de gang, mais il y avait des gangs autour du pouvoir avec pour objectif de stabiliser ou faire taire toute opposition au pouvoir. Et ils l’ont fait tr?s bien, particuli?rement ? l’entr?e sud de la capitale. A ce moment, il y avait Tibwa et Baz Pilat en face de Village-de-Dieu et Grand-Ravine […]

A Cit? Soleil, d?s que Martelly a quitt? le pouvoir, la coalition qui a garanti la stabilit? n’existait plus. Lorsque Jovenel Mo?se arrive au pouvoir, les quartiers commen?aient ? s’affronter car ceux qui faisaient partie de la coalition de Martelly se sont retrouv?s dans des coalitions diff?rentes. A partir de ce moment, les affrontements ont repris ? Cit? Soleil et dans le sud de la capitale. Toujours rien ? signaler ? la Croix-des-Bouquets en termes d’armes.

Nous allons passer ? une ?tape importante quand Jovenel Mo?se est arriv? au pouvoir. Nous avons eu le <>. Il y avait diff?rentes strat?gies pour bloquer le pays. Et en r?ponse, Jovenel Mo?se allait instrumentaliser les gangs. Ces derniers ont toujours cru que c’est gr?ce ? eux que Mo?se a pu rester au pouvoir. Ils ont donc exig? le partage du pouvoir. Comme de fait, ? un certain moment, Jovenel Mo?se a partag? le pouvoir avec eux ? un certain niveau. Ce qui a pouss? plus d’un ? qualifier le pouvoir de Jovenel Mo?se de pouvoir de gangs. Pour se cr?dibiliser, Mo?se a ?t? oblig? de lancer des avis de recherche ? leur encontre. A ce moment, les gangs ont sorti leurs griffes.

Et ? ce moment, dans la partie nord-est de la r?gion m?tropolitaine, le gang 400 Mawozo est apparu. La majorit? d’entre eux sont des gens qui ont ?t? avec les candidats (au S?nat, ? la d?putation…) qui faisaient leur beurre dans les conflits terriens et qui ont compris qu’il leur fallait utiliser les armes pour continuer ? faire de l’argent. Ainsi, ils ont commenc? ? se d?ployer comme on le constate dans les autres zones. Et c’est ? ce moment que les membres du secteur priv? qui ont leurs int?r?ts dans cette zone ont int?gr? le jeu en instrumentalisant les gangs et vice versa.

Et nous en sommes arriv?s l?. Nous sommes arriv?s ? une situation o? les gangs pullulent partout. Lorsque c’est le cas, il ne faut pas voir les va-nu-pieds. Il faut voir les gens du secteur politique qui d?fendent leurs int?r?ts, qui veulent arriver au pouvoir ou influencer l’exercice du pouvoir. Il faut voir les membres du secteur ?conomique qui instrumentalisent les gangs pour d?fendre leurs business o? placer leur joker au pouvoir. Et les gangs les instrumentalisent aussi. Ils ne sont pas dupes. Ils n’aiment personne, tout comme ils ne d?testent personne. Ils ont juste besoin d’argent. Ils sont l? o? ils peuvent trouver plus d’argent.

LN : Quelles solutions face ? ce probl?me ?

JAL: Il y a une seule solution ? ce probl?me : les ?lections. Aucun gouvernement de transition, quel qu’il soit, ne pourra r?soudre ce probl?me. Ils n’ont pas la rationalit? ni la motivation pour le r?soudre. Ils n’ont pas la coh?sion n?cessaire pour le r?soudre.

Disons que le Premier ministre Ariel Henry peut bien vouloir en finir avec ce probl?me. Mais les gens qui l’entourent aimeraient rester beaucoup plus au pouvoir. A chaque fois que les gangs op?rent ainsi, les gens disent qu’il ne peut y avoir d’?lections. Ils sentent qu’ils vont passer plus de temps au pouvoir. Ainsi, il n’est pas dans leur int?r?t que le probl?me soit r?solu rapidement afin qu’on entre dans une dynamique ?lectorale pour remettre le pouvoir ? des autorit?s l?gitimement ?lues.

D’un autre c?t?, quel que soit le gouvernement de transition, il est le fruit de compromis. En son sein, il y aura diff?rentes forces politiques. Chacune de ces forces voudrait prendre le pouvoir ou que ce sont leurs proches qui prennent le pouvoir. ?tant donn? qu’ils savent que les gangs auront une certaine influence sur les r?sultats des ?lections, ils rentrent dans une dynamique d’instrumentaliser les gangs.

C’?tait ?galement le cas en 2004-2006. Si l’on n’avait pas organis? d’?lections ? cette p?riode, le probl?me allait empirer. C’est l’argent dont les gangs ont besoin. D?s qu’on parle d’?lections, ils se concertent et s’entendent pour cr?er un calme car c’est pour eux une p?riode de r?colte. […]

D?s qu’on organise des ?lections, premi?rement si le gouvernement qui arrive au pouvoir a ?t? soutenu par les gangs, il les tuera. Mais le probl?me ne sera pas r?solu dans ses racines. Si c’est un gouvernement qui n’est pas li? aux gangs, ce sera dans son int?r?t de r?soudre le probl?me des gangs car il s’agit d’une revendication de la soci?t?. […]

Il aura la motivation et la coh?sion n?cessaires pour r?soudre le probl?me. A ce moment, il le r?soudra ? la base.

Il y a une seule solution au probl?me des gangs quand on est dans un gouvernement de transition, il s’agit de l’organisation d’?lections. Certains disent qu’il n’y a pas de s?curit? pour organiser les ?lections. A chaque fois que nous laissons passer du temps pour organiser les ?lections, les gangs continuent d’envahir, de se prolif?rer et se positionner de sorte qu’ils pourront gagner plus d’argent quand il y aura des ?lections. A ce moment, nous verrons une situation pire que celle que nous vivons aujourd’hui. D?s que vous dites ?lections, la violence va diminuer.

Propos recueillis par Roberson Alphonse et retranscrits par Ritzamarum Z?trenne