Les failles et le roc du Dessalines d’Arnold Antonin

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Dans le film documentaire d’Arnold Antonin, <>, l’Empereur Jacques 1er monte a cheval, sort de son tombeau. Il est ressuscite. Avec mes yeux d’historien de l’instant qui suit au centre Petion-Bolivar, avec un groupe de journalistes et d’etudiants, l’oeuvre de ce realisateur prolifique, je me demande est-ce que le professionnel du cinema n’a pas realise ce film d’une heure et trente-quatre minutes pour fracasser notre banal quotidien et nous plonger du coup dans la legende et les prouesses heroiques de l’esclave des champs devenu empereur, monarque absolu sur la terre d’Haiti ?

De memoire de cinephile, je dois le reconnaitre, je n’ai jamais vu un film documentaire sur Dessalines.

Antonin me met sur les traces du heros de l’independance : Marchand appele aujourd’hui Dessalines, la premiere capitale de l’empire, les lieux qu’il a foules : Crete a Pierrot, Vertieres, le Haut du Cap, Cormier, Plaisance, Archaie, Port-au-Prince, Leogane, Camp Gerard, la Plaine des Cayes.

<> remet en scelle un heros diabolise et deifie a la fois en Haiti. Dessalines le temeraire, le guerrier au sang chaud, renait dans la lumiere.

Les failles

Diabolise. On lui a reproche d’avoir ordonne le massacre des Francais. Dans cette guerre des fauves, on reconnait sa main dans le massacre des femmes et des enfants qu’il etait cense epargnes. Il les a elimines.

On l’a maudit d’avoir ete le massacreur des Negres marrons, des Negres bossales, le boucher des precurseurs aguerris qui menaient la lutte pour la liberte comme Charles et Sanite Belair. On l’a execre pour avoir fait le choix du maintien des grandes plantations dans une societe postcoloniale ou la terre cultivee pour soi-meme symbolisait la liberte. Definitivement, aucun ancien esclave ne voulait travailler sous le joug d’un Etat dirige par un chef supreme de l’armee, un monarque absolu dont la Constitution etait envahie par son ego. On lui a reproche cette culture consistant a resoudre tout conflit dans le sang. <>

Dessalines n’etait pas un politicien seducteur, un illusionniste capable de mettre des etoiles aux yeux de la foule ; il n’etait pas non plus une voix pour apaiser les conflits qui rongeaient la societe. N’ayant pas l’art de la dialectique, il ne lui restait que ses mains pour frapper fort. Ce n’est pas sans raison qu’ll disait :<>

Le heros, empetre dans son costume imperial, n’a pas su gerer, en bon pere de la patrie, les contradictions qui minaient le pays. C’etaient des contradictions a s’arracher les cheveux, a devenir fou : celles de la couleur de la peau, des classes, des castes, celles des puissances colonialistes et son puissant voisin americain qui maintenait sur son propre sol les Negres dans l’esclavage. Notons au passage que le systeme esclavagiste a ete aboli en 1865 aux Etats-Unis et en 1888 au Bresil.

Le film fait ressortir un eventail de points de vue a travers des interventions de professeurs d’universite, d’historiens, de sociologues et d’auteurs d’ouvrages connus : Pierre Buteau, Michel Hector, Lesly Pean, Daniel Elie, Michel D. Pierre-Louis, Jean Casimir, Bayyinah Bello, Jhon Picard Byron, Marc-Ferl Morquette, Gaetan Mentor, Vertus Saint-Louis, Jean Alix Rene, pour ne citer que ceux-la.

Dessalines a joue au feu avec le pouvoir dans un pays sur un baril de poudre. Il n’avait pas une idee sur la soif inextinguible des chefs a devenir dieu par tous les moyens. Dussent-ils vendre le pays piece par piece a l’etranger.

Dans toute leur ame, Petion, Christophe, Boyer eprouvaient une haine contre l’empereur. Pendant plus de quarante ans, le nom de Dessalines etait efface dans les memoires. Prononcer son nom etait une insulte qui pourrait entrainer l’arrestation immediate. Dans les ecoles, ce heros dont les compagnons d’armes avaient decoupe en petits morceaux, n’etait pas bienvenu dans l’enseignement.

Et pour avoir massacre les Francais, ils ne le diront pas, les historiens occidentaux, en grande majorite, ont maudit ce nom. Depuis lors, pour ces habiles professionnels exerces a l’ecriture des faits, a l’exploitation des evenements passes, Dessalines est occulte, relegue dans les greniers de l’oubli. L’image du guerrier sans peur qui tonnait <> ne peut pas laisser froid.

Honni, hai, aujourd’hui encore, tout sert de pretexte en Haiti pour ne pas commemorer Dessalines en grande pompe. Pas seulement Dessalines. Depuis quelque temps, toutes les grandes dates qui ont marque notre histoire de peuple connaissent le meme traitement.

Aucun ecolier n’a jamais vu le portrait de Dessalines. La legende raconte que c’est un Japonais qui a dessine le portrait de ce heros a sa guise pour une effigie frappee sur un billet de monnaie nationale. Toutes les peintures representant Dessalines ont peri dans les flammes au Senat et a la chambre des deputes.

Dessalines, – dont on ne connaitra jamais la date de naissance puisque l’esclave n’etait inscrit sur aucun registre comme aujourd’hui pour beaucoup d’Haitiens qui n’ont pas d’acte de naissance, – ce heros, sera instrumentalise en bien ou en mal.

Reuni autour d’une table au centre Petion-Bolivar avec quelques confreres et des etudiants pour decouvrir le film, un journaliste senior du quotidien Le National a confie, apres le visionnage, que, de son temps, au baccalaureat premiere partie, il n’etait pas prudent de traiter aux examens un sujet sur Dessalines. En livrant son analyse sincere sur ce heros, on ne sait sur quel correcteur votre copie pourrait tomber. La verite sur le monarque absolu, est dure a supporter. Aussi a-t-il demande au realisateur comment la societe haitienne arriverait-elle a se reconcilier autour de ce heros national ?

Le roc

Deifie. Dans le pantheon vodou, papa Dessalines est un lwa, a la dimension d’Ogou Feray, d’Ogou Badagri, Lenglensou, esprits inscrits dans la lignee des dieux de la guerre.

Dessalines n’a pas appris la strategie militaire a l’ecole. A l’instar du general Toussaint Louverture dont il fut le lieutenant, il a fait ses armes sur les champs de bataille. Il s’est mesure aux hommes de l’eleve de l’ecole royale de Brienne avec toute la veine de son genie militaire.

On pardonne cet homme qui, avant l’independance planait au-dessus de tout, imposait son style, rayonnait partout. Son reve tendait au bonheur : <> On le regarde comme tout homme, avec ses grandeurs et ses faiblesses. On le comprend pour avoir transforme le mot <> en un mot glorieux. Tout le monde se dit Negre en Haiti. Negre a toutes les sauces comme on dit moun, personne. Et meme, ce blanc est un bon negre, pour proclamer son respect pour l’homme.

On est etonne devant un etre que les Blancs avaient fait comprendre qu’il n’avait pas d’ame, qu’il n’etait qu’une chose au service des enfants de Dieu. La source de cet etonnement decoule aussi du fait qu’il a le sens de l’histoire en posant cet acte meritoire : il a donne a Saint-Domingue le nom taino d’Haiti qui signifie terre haute et montagneuse.

La parole ruisselante de bonne foi

On est etonne et ebloui a la fois devant sa capacite a se mesurer a un Napoleon Bonaparte anime par la rage de retablir l’esclavage en Haiti : deportation du general francais Toussaint Louverture, sommet de Barbarie, montagne de cadavres sur l’ile, projet d’extermination des Noirs a partir de douze ans.

Dessalines n’a pas tremble devant ces horreurs : les militaires francais lancaient des chiens sur des Negres. Ils etaient devores, mis en lambeaux au nom de Napoleon Bonaparte qui voulait consolider son commerce de sucre qui etait le petrole de l’epoque.

Au nom du petrole quelle vie peut se considerer par son importance economique ?

On pourra toujours deployer tout un arsenal d’arguments discursifs pour montrer que le verni de la civilisation, des droits de l’homme a encore cours dans les debats a la mesure des grands abonnes des medias : ces professionnels de la parole ruisselante de bonne foi. Mais une fois que les interets sont menaces, le sang, les tripes, les boyaux, les edifices se melangent dans l’horreur.

Dans cette guerre d’extermination, Dessalines a transcende sur certains points. Il a ordonne qu’on epargne les medecins, les pretres, les fermiers allemands, entre autres. Il a accepte comme freres, les Blancs polonais. Il a ete aussi ndulgent envers les Francais qui ont fait cause commune avec la revolution haitienne.

On a realise que le projet de societe de cet homme incompris etait en avance sur son temps. Voulant construire un collectif solide contre l’exterieur pour temperer les relations de dependance avec les puissances esclavagistes, il a attire les foudres de ses propres generaux. Ces derniers ont complote contre lui jusqu’a son assassinat crapuleux. Qu’importe que Dessalines, dans sa vision, voulait que Haiti ait aussi le droit a l’exercice de sa souverainete au meme titre que les grands, foin de tout cela ! Le pouvoir quand il fascine, rien ne peut arreter cette envie.

Toussaint Louverture, le trophee de Napoleon

On a compris pourquoi les historiens occidentaux eprouvent toute leur aise a parler de Toussaint Louverture. Ils campent avec une verve etonnante l’homme de Fort-de-joux, dans le Jura. Ils ressuscitent le trophee de Napoleon sous les traits d’une legende frisant le mythe. L’empereur francais fit jeter le Negre de l’ile du soleil dans l’hiver eternel du Jura et le laissa s’eteindre. Tandis que Dessalines, lui, materialisa le reve des opprimes dans la glaise meme du reel. Ce fut cet ancien esclave, artisan de l’unite, qui jura avec l’armee indigene : liberte ou la mort !

Le roc sur lequel s’est brise le reve de Napoleon de conquerir l’Amerique a fait revoir son projet de demesure a la baisse. Le mythe d’Haiti se repand dans toutes les iles de la Caraibe et sur le continent. On est bien penetre du concept de la politique de la terre brulee et du mot d’ordre de Dessalines : <>

Le vengeur des opprimes avait compris, a un moment de la lutte, le jeu de l’Europe qui a invente la race, institue l’esclavage comme systeme et le <> pour reprendre l’expression du sociologue haitien Laenec Hurbon. Dans la Constitution du 20 mai 1805, a l’article 14, il est ecrit : <>

De son lieu d’empereur, Jacques 1er voulait mettre fin aux prejuges de couleurs, a la hierarchie de la peau, de la race, base sur laquelle les architectes de la pensee coloniale avaient construit la machine a deshumaniser. Pour illustrer sa bonne foi, il avait ouvert le cercle de ses concitoyens en tendant la main aux Blancs. Mallet, par exemple, un Blanc francais avait signe l’acte de l’Independance.

<> se situe dans le contexte du 19e siecle. Il campe un homme sorti de l’esclave a l’age du Christ. La France qu’il avait servie avec toute sa fougue autant que les autres chefs militaires noirs et mulatres ne lui a laisse aucun choix. Pour Napoleon, ils devaient tous perir. Dessalines, le massacreur des marrons a retourne sa veste ; Dessalines a reussi a transcender sa condition d’homme, a prendre la tete de toutes les garnisons converties en une armee indigene. Au sommet de son art, il deviendra, le temps d’une revolution en marche, la synthese de toutes les luttes menees depuis 1492. Il s’est insurge contre les artisans des genocides dans le nouveau monde. A ce titre, il est le vengeur de Caonabo, de la reine Anacaona et des millions d’Indigenes tombes sous la croix du Christ et le fusil qui crache le langage du civilisateur.

Quel enseignement peut-on tirer aujourd’hui de cet homme ?

Cet homme qui a dit : <> est une source d’inspiration pour aujourd’hui et les temps a venir.

Au Centre Petion-Bolivar, je ne pouvais pas m’empecher d’etre ici et maintenant au 21e siecle haitien empetre dans une crise sans fin. J’avais comme un sentiment de honte face au Pere de la patrie.

Assis face a l’ecran, la voix du poete Pierre Brisson, le narrateur, m’entraine dans ce film documentaire que j’arrive a entrecouper, malgre moi, dans la dechirure des scenes de l’actualite qui m’habitent. Quelle actualite ? Pauvrete, corruption, division, pays a la derive, violence, crime pour regler tout conflit, une jeunesse qui n’a qu’un reve : quitter Haiti.

La dimension du heros d’Arnold Antonin, soutenue par la voix des intervenants, ecrase le quotidien banal de mon pays aspire par le tourbillon des crises devenant plus complexes dans son deploiement sur un terrain mine de toutes parts. Ce n’est pas sans raison que je lui ai demande : vu le contraste saisissant qui transparait dans ces images du passe par rapport a la realite dramatique, insupportable dans laquelle on vit, pourquoi a la fin de son film, Dessalines n’est-il pas retourne au tombeau ? Il m’a repondu de maniere spontanee, franche, directe, que <>

Ah l’espoir ! Meme au sommet du desespoir, il faut garder en nous cette flamme allumee.