L’Histoire en 2004, selon Ricardo Seitenfus

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<>, demande en espagnol Luis Moreno, le num?ro deux de l’ambassade des ?tats-Unis en Ha?ti.

<>, lui r?pond Jean-Bertrand Aristide.

Cet ?change verbal a lieu ? l’aube du 29 f?vrier 2004, quand le diplomate am?ricain et six agents sp?ciaux du service de protection diplomatique charg?s de sa s?curit? s’introduisent dans la r?sidence priv?e d’Aristide, ? Tabarre.

? partir de l?, au moins deux versions des faits s’opposent : les ?tats-Unis affirment qu’ils n’ont fait que r?pondre ? la demande d’Aristide de pouvoir quitter Ha?ti en toute s?curit?, r?it?r?e encore une fois r?cemment dans les pages du Miami Herald, reprises par Le Nouvelliste, par James B. Foley, ambassadeur US en Ha?ti ? l’?poque. Ils sont arriv?s dans la r?sidence du pr?sident ? bord de v?hicules officiels de l’ambassade des ?tats-Unis pour l’emmener ? l’a?roport Toussaint-Louverture. ? 6 h 15, Aristide et son ?pouse Mildred Trouillot ont quitt? le pays ? bord d’un avion sans identification mais affr?t? par le gouvernement am?ricain.

La deuxi?me version est pr?sent?e par Jean-Pierre Perrin du journal fran?ais Lib?ration. Lorsqu’il arrive dans la r?sidence juste apr?s le d?part d’Aristide, aucun garde n’est pr?sent et le portail n’est pas ferm? ? cl?. ? l’int?rieur, il rencontre Joseph Pierre, concierge de nationalit? ha?tienne et visiblement apeur?. Interrog? sur ce qui vient de se passer, il d?clare :

<< Des Blancs am?ricains sont venus le chercher en h?licopt?re. Ils ont emmen? aussi les hommes charg?s de sa s?curit?. C'?tait vers 2 heures du matin. Lui ne voulait pas partir. Les soldats am?ricains l'ont forc?. ? cause des armes qu'ils ont point?es sur lui, il a ?t? oblig? de les suivre. Les Am?ricains sont les plus forts apr?s Dieu.[2]

Les divergences sur l’entr?e dans la r?sidence et la mani?re de convaincre Aristide ont fait grand bruit mais n’ont jamais ?t? ?lucid?es. D’autant que peu de temps apr?s Aristide lui-m?me a d?nonc? son enl?vement pr?sum?.

Une fois, j’ai interrog? Ren? Pr?val sur cette contradiction et il m’a r?pondu de fa?on laconique : <>

Ce qu’il faut retenir aussi est que JBA, le pr?sident du peuple, n’avait que son concierge pour le d?fendre. Comment est-il arriv? ? cette situation ?

Sur le plan de la politique internationale, les silences et les absences sont criants de signification. Le 1er janvier 2004, Aristide a l’intention de comm?morer en grande pompe le bicentenaire de la glorieuse ind?pendance ha?tienne. Port-au-Prince s’appr?te ? recevoir un grand nombre de chefs d’?tat. Finalement, la f?te est un fiasco. Malgr? la dimension symbolique de la date, repr?sentative de la seule victoire des esclaves dans l’histoire de l’Humanit?, aucun chef d’Etat latino-am?ricain (m?me pas Hugo Chavez, Fidel Castro ou Lula) ne se rend en Ha?ti. Aristide est devenu un pr?sident peu fr?quentable. Seuls le Premier ministre des Bahamas, Perry Christie, et le pr?sident sud-africain, Thabo Mbeki, font le d?placement. Aussi des rares personnalit?s de diff?rents milieux, comme l’acteur Dany Glover ou la s?natrice US Maxine Waters, membre du Black Caucus.

Dans son discours officiel, Aristide a salu? le fait qu’Ha?ti est un pays qui, jadis, <>. Il a aussi promis du <> ? son peuple. Un miel au go?t amer puisqu’une partie de la population r?pond par des actes de violence ? Port-au-Prince, emp?che les festivit?s aux Gona?ves et manifeste contre le gouvernement ? Jacmel et Gros-Morne. Des voitures sont br?l?es, des commissariats saccag?s. Mais le fait le plus marquant reste la grande indiff?rence de la population. Tout compte fait, la f?te en l’honneur des deux cents ans d’ind?pendance para?t davantage la fin d’un cycle historique malheureux. Et comme le dit un proverbe ha?tien, <>.

Fin connaisseur de la politique ha?tienne et m?diateur le plus engag? dans la qu?te de solutions face ? la crise, le secr?taire adjoint de l’OEA, Luigi Einaudi, r?sume bien la situation de f?vrier 2004 :

<>[3].

Einaudi ajoute que <>. En effet, au d?but du mois de f?vrier 2004 aucun gouvernement n’est dispos? ? soutenir une intervention arm?e en Ha?ti. La seule issue ne peut ?tre que politique. Mais aussi bien l’opposition qu’Aristide sont convaincus qu’ils vont gagner. Or, <>, d?plore le num?ro deux de l’OEA.

Quand bien m?me il reconna?t la gravit? de la crise humanitaire et la d?ception provoqu?e par la gestion d’Aristide, Colin Powell d?clare au Comit? des affaires ?trang?res du S?nat des ?tats-Unis qu’il n’a pas l’intention d’envoyer des militaires parce qu’Aristide <>[4]. Les ?tats-Unis vont plus loin en signalant qu’un coup d’?tat est inacceptable : << We will accept no outcome that in any way illegally attempts to remove the elected president of Ha?ti"[5].

L’espoir sinc?re d’Einaudi et les r?ticences de Powell sont rapidement oubli?s. Malgr? une composition id?ologique ?trangement vari?e, l’opposition n’a qu’un seul objectif en t?te : renverser Aristide. S’ils paraissent insister sur l’accord politique propos? par CARICOM, les ?tats-Unis et l’OEA ne parviennent pas ? convaincre l’opposition de l’accepter. Il se trouve que Convergence d?mocratique et le Groupe des 184 comptent sur la pression exerc?e par le commando d’anciens militaires qui se dirige vers la capitale, avec ? sa t?te Guy Philippe.

Le renversement d’Aristide est d?sormais de plus en plus ?vident. Ne manque plus que le coup d’?tat final. Viendra-t-il de Guy Philippe ou de l’?tranger ? Finalement, l’intervention de la France s’av?re d?cisive.

Paris saisit l’occasion pour se d?barrasser d’Aristide. D’abord une campagne de presse o? l’on retrouve l’Humanit?, Le Monde, Le Figaro tous d’une seule voix ? demander la t?te du pr?sident ha?tien. Le gouvernement fran?ais par Dominique de Villepin s’interroge sur Ha?ti: <> Et il r?pond : <>[6]

N?anmoins, le non-dit est le plus important ! Quel est-il ? La demande de restitution ?mise en 2003 par Aristide. En appuyant l’opposition, Paris veut punir Aristide de son audace par l’exigence lors du remboursement par la France de 21 milliards de dollars am?ricains pay?s par Ha?ti jusqu’en 1938 pour voir son ind?pendance reconnue en 1825 [7].

Si le recouvrement est interpr?t? par beaucoup comme une plaisanterie de mauvais go?t d’un pr?sident ? la personnalit? bizarre, le gouvernement fran?ais rit jaune. En r?alit?, Paris y voit l? une insulte, un pr?c?dent dangereux et redoute l’effet domino dans les anciennes colonies surtout apr?s que la demande pressante appara?t lors de la Conf?rence de Durban contre le racisme organis?e par l’UNESCO. Paris a du mal ? cacher son indignation. Les derni?res barri?res tombent et d?sormais la voie est libre, plus rien n’emp?che de prendre la d?cision de renverser Aristide. Il suffit de d?finir ses partenaires et la tactique ? employer.

R?gis Debray est l’?l?ment principal du plan fran?ais. Dans un rapport sollicit? par Dominique de Villepin, l’ancien fid?le de Che Guevara justifie l’intervention des trois puissances (?tats-Unis, France et Canada) au nom de la lutte pour les droits de l’homme et du respect pr?sum? de l’?tat de droit. En plus, ils r?ussissent la prouesse in?dite de faire participer certains gouvernements de centre-gauche sud-am?ricains ? l’aventure.

Mi-f?vrier, l’opposition se dit pr?te ? discuter des termes des propositions de sortie de crise. ? une condition, formul?e par G?rard Pierre Charles, l’un des principaux leaders :

<>[8].

Ignorant les cons?quences terribles qu’un coup d’?tat aura sur le pays, les membres de l’opposition lancent l’avenir d’Ha?ti dans le pr?cipice. Tout le monde devait ?tre conscient qu’en cas de vacance du pouvoir supr?me il y aurait une occupation militaire ?trang?re. Malgr? l’esp?rance de la CARICOM, la situation anarchique d?crite par Einaudi ne laisse planer aucun doute sur la suite.[9]

Pourtant, Pierre-Charles fait preuve d’une na?vet? surprenante en indiquant que le soutien ?tranger ne doit pas se traduire <>[10]. Dans les faits, l’opposition ne craint pas l’intervention militaire ?trang?re, m?me si Pierre-Charles dira plus tard : <>[11].

Non seulement l’occupation militaire par des forces ?trang?res d’Ha?ti n’est pas crainte mais elle est souhait?e par une partie de l’opposition, comme le montrent les documents du Forum de S?o Paulo consult?s lors de la r?daction de mon livre sur l’?chec et dilemmes internationaux en Ha?ti.

Marqu? par l’isolement du pouvoir anglo-saxon apr?s la d?cision d’envahir l’Irak en 2003 (d?cision pourtant non valid?e par le Conseil de s?curit? des Nations unies en raison, entre autres, de l’opposition fran?aise), l’Occident se servira de la crise ha?tienne comme catalyseur pour reconstruire son unit?.

La crise ha?tienne de 2004 devient le d?tonateur pour une plus forte union occidental qui atteint son paroxysme avec l’invasion de l’ukraine par la Russie. Pour cette raison, la divulgation par les journalistes du New York Times d’une v?rit? connue des historiens s?rieux provoque des vagues car elle d?montre les fissures d’un bloc en apparence monolythique.

Ricardo Seitenfus [1]

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[1] Repr?sentant sp?cial de l’OEA en Ha?ti (2009-2011), auteur entre autres livres, de Les Nations Unies et le chol?ra en Ha?ti : coupables mais non responsables ? et de L’?chec de l’aide internationale ? Ha?ti : dilemmes et ?garements, tous les deux publi?s par C3 ?ditions. Ces livres sont disponibles ?galement en anglais, espagnol et portugais.

[2]Lib?ration, Paris, 1er mars 2004.

[3] Einaudi, Luigi, <>, Nueva Mayoria, 13 f?vrier 2004.

[4]BBC News, 14 f?vrier 2004.

[5]Ibidem.

[6] Dans <> du 17 mars 2004 intitul?e <>

[7] La dette contract?e a ?t? de 150 millions de francs or. Ensuite r?duite ? 90 millions.

[8] Charles, G?rard-Pierre, <>, L’Humanit?, 21 f?vrier 2004.

[9] Dans ses M?moires, Bill Clinton critique la strat?gie du jeu ? somme nulle de l’opposition : <> Knopf, Alfred A., My Life, New York, 2004, p. 649.

[10]Ibidem.

[11] Charles, G?rard-Pierre, <>, Panam?, Tarea, n? 118, pp. 65-78.