L’ordre du chaos convient ? tout le monde, selon R?nald Lub?rice

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Une bande arm?e dangereuse ne survivrait pas un week-end en Ha?ti. Ce qui se passe aux Nations Unies n’a d’autre finalit? que le maintien du statu quo. L’appareil s?curitaire, tel qu’il est, a ?t? con?u et entretenu par ceux qui versent aujourd’hui des larmes de crocodile au Conseil de s?curit?. Ils se sont d?m?l?s en quatre pour emp?cher Ha?ti d’avoir sa force militaire. Pour ce faire, ils trouvent toujours l’appui d’esclaves volontaires ha?tiens. Ce ministre de la d?fense de Jovenel Mo?se se reconna?tra certainement. Il a perdu ? tout jamais mon respect. Le pressurant pour constituer la force arm?e de 5000 femmes et hommes que voulait le Pr?sident, il m’a r?torqu? n’avoir pas encore l’approbation de Washington qui, selon lui, ?tait contre ce projet. Je l’ai regard? avec d?go?t et tristesse. Je me suis querell? avec cet autre esclave volontaire qui nous sert de Premier ministre aujourd’hui lorsqu’il a voulu lors de son tout premier Conseil des ministres rapporter le d?cret cr?ant l’Agence Nationale d’Intelligence (ANI). J’ai eu toutes les peines du monde ? lui faire comprendre qu’aucun pays ne peut garantir la s?curit? de ses citoyens s’il n’a pas un appareil d’information solide. Aujourd’hui en Ha?ti, au moins 6 institutions re?oivent de l’argent en vain pour le renseignement. J’ai dit ? Ariel Henry que l’ANI n’est pas une affaire de Jovenel Mo?se mais d’Ha?ti. N’ayant pas voulu entendre raison, pr?textant que l’ANI ?tait un <>, j’ai d?cid? de ne pas collaborer avec lui dans cet ?lan patricide. Le Conseil de s?curit? de l’Organisation des Nations Unies feint de ne pas comprendre que la r?-articulation de l’appareil s?curitaire en Ha?ti passe par la reconstitution d’une arm?e d’au moins dix mille hommes aux c?t?s de la Police nationale. Vous n’en entendrez pas parler car l’ordre des choses convient parfaitement. Bient?t, cela fera 30 ans qu’ils interviennent militairement ou non pour nous aider ? s?curiser Ha?ti et renforcer la PNH. Ils apportent leur solution, s’opposent ? d’autres, mais n’assument pas les r?sultats. Dites leur qu’Ha?ti a besoin d’une arm?e professionnelle de 10000 femmes et hommes et d’une police de 18000 femmes et hommes. S’ils veulent aider, qu’ils aident. Mais sachez que cette solution ne leur convient pas parce que c’est l’oppos? du chaos.

Il ne faut pas non plus ressusciter la politique. La seule chose potentiellement perturbatrice en Ha?ti. Parce que l? o? il y a politique, il peut y avoir changement. Le d?sir d’un mieux ?tre peut se manifester et ?tre concr?tis?. C’est ce que ne souhaitent pas les <> d’Ha?ti. L’ordre du chaos convient. Ils ne veulent donc pas d’alternative ? la pauvret?, ? la crasse, ? la d?shumanisation et au sous-d?veloppement. Et cela tombe bien. Car cette volont? rejoint celle d’une certaine ?lite ha?tienne, qui se compla?t ?galement dans cet ordre des choses. C’est curieux, me direz-vous. Comment et pourquoi des ha?tiens peuvent joindre leurs forces ? des forces externes pour maintenir et reproduire le chaos en Ha?ti?

C’est une question complexe qui induit une r?ponse complexe. La pauvret? mat?rielle et spirituelle cr?e des esprits pauvres qui ne peuvent penser qu’? l’int?rieur du syst?me de pauvret?, fonctionnant comme une boite herm?tiquement ferm?e. Cela donne un citoyen parfaitement instruit mais incapable de sortir du sch?ma suivant: r?v?rence absolue envers l’?tranger (ind?pendamment de la volont? de ce dernier) qui, dans la t?te de l’Ha?tien, est le garant de l’acc?s ou du maintien au pouvoir. La finalit? du pouvoir est la fonction qu’il permet d’occuper, avec son lot de privil?ges et l’argent qu’on se procure. Il n’y a pas de consensus autour des r?gles minimales, des limites ? ne pas franchir lorsqu’il s’agit de l’acc?s ? un job ou ? de l’argent. Djob ak k?b, sase inik val?. Il n’y a pas d’?thique personnelle, de consistance, de coh?rence quant ? la position affich?e. La m?me personne instruite qui d?nonce l’ill?gitimit? d’un pouvoir non issu des urnes aujourd’hui s’accommodera demain d’un pouvoir similaire pourvu qu’elle ait acc?s ? une consultation ? 100 000 gourdes, ou plus, le mois. Ses valeurs seront mises en berne jusqu’? ce qu’elle perde ce privil?ge.

La personne agissant ainsi n’est pas intrins?quement bonne ou mauvaise. C’est une r?gle de survie dans le syst?me de pauvret?. Cette personne qui n’a ni industrie ni quelconque autre source de revenu est condamn?e ? ainsi survivre, ? s’exiler ou trouver un m?c?ne dans une des familles ?conomiquement riches de la place. Ces derni?res ne sont pas nombreuses et pr?sentent ? quelques exceptions pr?s les m?mes caract?ristiques socio-ethniques. La riche famille ha?tienne ne peut perp?tuer et multiplier ses richesses en dehors du cadre de la pauvret?. Imaginons la Croix-des-Bossales propre et s?cure dans un pays o? tous sont ?gaux devant la loi et la douane, il serait impossible de garantir le monopole de quelques-uns. Imaginons Ha?ti secure, n’importe quelle banque pourrait s’y installer et octroyer des cr?dits ? des taux inf?rieurs ? 4%. Dans ce cas, les mod?les actuels devraient s’adapter ou dispara?tre. Le statu quo est certainement plus confortable.

Cependant, l’Haitien qui parle doit ?tre tr?s prudent. Il ne peut se permettre de heurter les quelques poss?dants du pays, nourrissant l’espoir que demain, il pourra, lui ou ses descendants, en avoir besoin. Il en est de m?me pour le <>. On ne peut pas froisser le <>, parce qu’on n’a pas d’industrie ni d’argent en banque. Sa bonne relation avec ce <> est aussi son carnet d’?pargne (financement d’un projet bidon ou une faveur quelconque). ?tant donn? qu’on ne peut pas f?cher le groupe d?tenant le monopole ?conomique ni le <>, pour se d?fouler il ne reste que le cong?n?re qui, hier encore, ?tait dans la m?me situation que nous mais aujourd’hui est au pouvoir. Sur lui nous nous d?foulons avec rage d’autant que nous pensions qu’il est <>. Il mange seul. Nous n’aspirons pas ? autre chose qu’au pouvoir pour pouvoir manger. Lorsqu’un pouvoir n’accepte pas de se d?mettre, la formule magique permettant ? d’autres de manger aussi, c’est le <>. Le dialogue permet un apaisement en ?cartant quelques-uns qui mangeaient et fait de la place ? d’autres qui ?taient dans la file d’attente. Et c’est un ?ternel recommencement. C’est ainsi qu’est morte la politique et ne ressuscite plus. Le peuple devient frustr? en cultivant une haine immense envers ceux qui sont dans l’ar?ne.

En fait, il n’y a point de d?sir de transformation de l’environnement socio-?conomique. L’?lite socio-politique ha?tienne ne voit pas concr?tement comment le changement de l’ordre des choses pourrait changer ses propres conditions socio-?conomiques d’existence. Parce qu’elle ne peut pas penser en dehors du syst?me de pauvret? cr?? et entretenu. De ce point de vue, l’ordre des choses en Ha?ti a encore de beaux jours devant lui.

La menace pourrait provenir de ces bandes arm?es. Tous leurs membres sont les rejetons du syst?me ?conomique de pauvret? qui s’appuie, pour perdurer, sur l’exclusion. Si les membres des groupes arm?s avaient conscience du potentiel socio-politique de ces armes qui leur sont donn?es, ils auraient pu s’en servir pour renverser l’ordre des choses. Mais h?las, ils pensent comme l’?l?ment instruit de la classe moyenne ha?tienne. Ils sont obnubil?s par la survie. Dans cette course ? la survie, ils utilisent le potentiel destructeur de l’arme ? feu et non son potentiel constructeur. Le chef de gang est b?te et sauvage, comme en a bien voulu la soci?t?. Il utilise l’arme pour d?truire la force sur laquelle il aurait pu s’appuyer pour changer ses conditions sociales d’existence, c’est-?-dire son voisin, le propri?taire du RAV4, celui qui se plie en 4 pour payer l’?cole de ses enfants ou leur donner ? manger. Il viole la femme et la soeur de son cong?n?re. Il se baigne dans le sang de son consort. Le consultant ? 100 mille gourdes et Lanm? Sanjou ont en commun d’avoir le ventre ? la place du cerveau. Cela convient parfaitement aux amis d’Ha?ti, gardiens du statu quo. Pour eux les bandes arm?es deviendraient dangereuses si elles cessaient de kidnapper, de voler et de violer pour r?clamer le pouvoir politique. Elles deviendraient dangereuses si elles demandaient le changement de l’ordre ?conomique et un peu de respect dans les rapports avec les <> d’Ha?ti. Pour cela, il aurait fallu remettre le ventre et le cerveau ? leur place.

Alors comprendrez-vous que les bandes arm?es ne sont pas dangereuses. Elles ne font que tuer des ha?tiens qui, de toute fa?on, dans cette perspective, cherchant un mieux-?tre ailleurs, allaient causer des probl?mes aux voisins d’Ha?ti. Croyez-moi, s’il y avait des bandes arm?es dangereuses en Ha?ti on les d?truirait en un week-end.

*Mes amis ?trangers qui me demandent ? chaque fois : mais cela veut dire quoi <>? Il faut ?tre ha?tien pour savoir ce que c’est. Un ?tranger fra?chement d?barqu? en Ha?ti mettra du temps ? comprendre ce que c’est qu’un blanc, ? moins de croiser rapidement le regard de l’ha?tien qui ne manquera pas de lui faire comprendre qu’il est un ?tre sup?rieur.

R?nald Lub?rice

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