L’UEH doit-elle dispenser les cours en ligne afin de voler au secours des etudiants?

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Un reportage du journaliste Marc Guerson Philistin de Radio Tele Caraibes a mis en exergue le calvaire de certains etudiants de l’Universite d’Etat d’Haiti (UEH) frappes severement par la vague d’insecurite qui s’abat sur Port-au-Prince. Les etudiants qui habitent Martissant, Carrefour ou Croix-des-Bouquets ne peuvent plus regagner leur domicile. A la nuit tombante, ils arpentent les facultes de l’UEH en vue de trouver un endroit ou se reposer quelques heures. Ces etudiants vont alors transformer certaines salles de classe dortoir de fortune.

C’est le cas de la Faculte des sciences ou Marc Guerson Philistin a rencontre des etudiants de differentes facultes qui lui ont confirme s’etre obliges d’y elire domicile, faute de pouvoir retrouver leur demeure habituelle. Cavendish Pierre temoigne vivre cette humiliante situation depuis plus de quatre mois. Doublement diplome en sciences juridiques et en sciences economiques et presentement etudiant en maitrise en urbanisme et en amenagement du territoire, il avoue avoir de la difficulte a trouver de quoi se nourrir, outre l’impossibilite de trouver un toit le soir.

Dans la meme lignee, Dominique Modeste, deja diplome d’une autre universite, poursuit actuellement des etudes en medecine. Natif de Belladere, ville frontaliere se trouvant dans le Bas-Plateau central, il affirme avoir eu un parcours academique exemplaire dans sa ville natale avant d’entrer a Port-au-Prince en vue de poursuivre des etudes universitaires. Il admet, lui aussi, avoir toutes les peines du monde a se nourrir convenablement. Lui et ses camarades se retrouvent dans l’imperative necessite de s’entraider en partageant le peu d’argent de poche qu’ils arrivent a accumuler.

Si ces etudiants victimes de l’insecurite arrivent a trouver refuge dans les salles de classe des facultes de l’UEH, ils ne cachent pas leurs inconforts et leur tristesse a cotoyer cette situation ultra-genante au jour le jour. Des cinq heures du matin par exemple, ils sont obliges de vider les lieux pour ceder la place aux professeurs et au personnel de la faculte transformee en dortoir improvise, pour le fonctionnement coutumier.

Outre les conditions de vie et le climat de securite qui se degradent en Haiti, celles de fonctionnement des facultes de l’UEH se sont aussi gravement deteriorees au cours des dernieres annees. A la fin des annees 1990 et au debut des annees 2000, certaines facultes de l’UEH comme la Faculte des sciences et l’Ecole normale superieure disposaient de leur propre cafeteria ou les etudiants pouvaient trouver a manger a un prix modique dans des conditions assez agreables. La Faculte d’agronomie et de medecine veterinaire disposait d’un dortoir acceptable. C’est un indicateur qui montre que le besoin d’hebergement chez les etudiants ne date pas d’aujourd’hui et que l’UEH devrait se doter d’une politique de logement et des residences universitaires a des prix abordables pour les etudiants qui viennent des villes de province.

Le reportage de Marc Guerson Philistin demontre la necessite pour l’Etat haitien et le rectorat de l’Universite d’Etat d’Haiti d’offrir de meilleures conditions d’apprentissage aux etudiants. On ne peut plus se permettre de continuer a former les elites du pays dans des conditions qui frolent l’indignite et qui leur font perdre leur capacite a s’indigner.

Pour un plus large acces a l’enseignement superieur

L’une des options envisageables serait de rendre les cours disponibles en ligne. En ce sens, l’UEH pourrait suivre l’exemple de l’Institut des sciences, des technologies et des etudes avancees d’Haiti (ISTEAH). Depuis septembre 2013, l’ISTEAH dispense en Haiti des cours en presentiel et en ligne. Les etudiants se retrouvent un peu partout a travers le pays : dans les departements de l’Ouest, du Centre et de l’Artibonite ainsi que dans le Grand Nord et le Grand Sud. Il y a un local dans les grandes regions qui peuvent accueillir les etudiants qui n’ont pas la logistique adequate leur permettant de suivre les cours a domicile.

Les professeurs, eux, sont eparpilles a travers le monde. Ils dispensent leur cours a partir de chez eux, en Haiti ou ailleurs. Ceux qui veulent se presenter sur place a l’un des locaux de l’ISTEAH peuvent le faire egalement, si cela peut leur faciliter la tache.

Ce modele offre plusieurs avantages. D’abord, l’ISTEAH et ses etudiants peuvent profiter de l’expertise des professeurs haitiens et etrangers de partout a travers le monde, ce qui permet d’attenuer la penurie de ressources humaines qualifiees en Haiti dans certains domaines d’etudes. Certains de ces professeurs offrent leurs cours gratuitement, comme une contribution sociale a la communaute haitienne. Une aubaine qui ferait du bien a l’UEH.

Ensuite, l’STEAH permet aux etudiants et professeurs de rester chez eux dans leur departement en vaquant librement a leurs activites, sans avoir a laisser leur famille pour s’etablir dans la capitale. Et finalement, cela permet aux etudiants et professeurs de fuir l’insecurite de Port-au-Prince et de ne pas avoir a braver l’enfer erige par les gangs armes. Durant les examens, les etudiants se deplacent dans le local de l’ISTEAH le plus proche pour etre supervises correctement.

Les universites etrangeres, de meme que les ecoles primaires et secondaires, ont eu recours a l’enseignement en ligne durant la periode de confinement du a la pandemie de Covid-19. C’etait l’unique recours permettant d’eviter aux etudiants de perdre plusieurs annees scolaires. C’est l’une des rares options qu’il reste a l’UEH, voire les universites privees, afin d’aider les etudiants a faire face aux calamites actuelles.

L’Universite d’Etat d’Haiti pourrait donc s’inspirer du modele de l’ISTEAH pour voler au secours des etudiants en grande difficulte aujourd’hui. Au besoin, les locaux des universites publiques en region pourraient leur servir de lieu de rencontre et de rassemblement. L’enseignement en ligne permettrait aussi a l’UEH d’accueillir plus d’etudiants et d’augmenter l’acces a l’enseignement superieur en Haiti. Ces etudiants n’auraient plus a se soucier des lourdes depenses d’hebergement a Port-au-Prince.

Evidemment, cela necessiterait la mise en place d’une infrastructure logistique et technologique de base. Mais, il s’agit d’un investissement qui demeure a la portee de l’UEH et de l’Etat haitien, si la volonte y est. Cet investissement pourrait permettre egalement aux differentes facultes de l’UEH de rendre plus accessibles certains services aux etudiants. Comme l’a annonce recemment le ministere de l’Education nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) pour les diplomes du secondaire, les etudiants finissants et les diplomes de l’UEH pourraient etre en mesure de commander leurs certificats, diplomes et releves de notes en ligne.

Pour y parvenir, l’UEH pourrait beneficier des partenariats avec des entreprises privees et des institutions publiques et parapubliques de la place afin de munir les centres d’enseignement de l’acces a Internet a haute vitesse ainsi qu’a des equipements de projection. Les etudiants, eux aussi, auraient un petit effort economique a faire en vue de se procurer des materiels d’acces aux cours en ligne mais ces depenses seraient largement inferieures a celles qu’ils auraient du consentir pour assister aux cours en presentiel a Port-au-Prince. L’Etat haitien et certaines entreprises privees pourraient egalement leur venir en aide en vue de faciliter l’acquisition de ces equipements.

En ce qui a trait au climat d’insecurite, la solution ideale est de retablir l’ordre et la securite a Port-au-Prince. Mais cette solution demeure hors de portee de l’UEH. De plus, au-dela de l’insecurite ambiante, l’UEH se trouve dans l’imperieuse necessite d’approfondir la reflexion sur la facon d’utiliser les nouvelles technologies et de tous les autres moyens a sa disposition afin d’etendre l’offre de l’enseignement superieur a une population cible sans cesse croissante.

Aujourd’hui, la Republique dominicaine accueille de nombreux etudiants haitiens. Cet exode constitue une autre source importante de fuite de capitaux pour Haiti. Il est donc urgent pour les autorites haitiennes de plancher sur l’epineux probleme de l’augmentation de l’acces a l’enseignement superieur et d’y apporter des solutions efficaces.

Thomas Lalime

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