Luis Bernard Henry, <>

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Mesdames et Messieurs les membres de la fondation Lucienne Deschamps

Mesdames et Messieurs les membres du jury

Mesdames, Messieurs

Il advient aujourd’hui que l’ecriture que j’ai toujours consideree comme le plus noble des rapports au monde me convie a un honneur particulier. Honneur que je recois avec la plus profonde gratitude. Dans l’allocution que je dois tenir ici, j’aurais voulu faire entendre toutes les voix qui ont faconne ce livre ou des destins qui d’une maniere ou d’une autre m’ont conduit a l’idee de l’ecrire.

Un premier livre est a mon avis l’echo de tous les artistes que l’on aime. C’est, par consequent, le plus mauvais livre d’un ecrivain, et, a contrario, le plus sincere. Par mauvais j’entends bien sur le rapport a la technique, les hesitations, les faiblesses narratives et du style.

La sincerite du premier livre se tient, quant a elle, dans la loyaute envers ce que l’artiste est profondement et aux vies qui l’ont inspire. Ce peut etre en resume l’hommage de Camus a son maitre d’ecole. Camus revient par cet hommage a ce que je considere etre le fondement de tout art : la question du don. Ma part de sincerite se trouve donc la, entre le don et la radicalite de la revolte.

J’ai, en ecrivant ce texte, garde en memoire le bruit des larmes que je versais en lisant <> et <>. J’aurais voulu preter mes jambes a Zoune pour qu’elle puisse fuir le colonel Cadet Jacques et j’aurais voulu qu’aucune terre ne soit capable de produire des colonels. J’ai, pendant des nuits et des nuits, voulu que Manuel ait oublie cette recherche de l’eau pour fuir avec Anaise. Mais la litterature est la part du don ! Que serait Manuel sans cette fidelite au peuple de Fond-Rouge ?

Le plus grand ecrivain de ma vie est sans conteste Jacques Roumain, <> comme l’appelait une amoureuse. Roumain reunit les deux idees qui conditionnent mon rapport a l’art : la question du don et le refus terrible de l’horreur, Dans les lettres qu’il ecrit a sa femme et a Leon Laleau on voit defiler le parti pris d’un homme qui, a defaut de foi dans le paradis, croit que le coeur de l’homme peut en etre un. Comme certains ecrivains, je n’ai jamais eu envie d’ecrire les livres que j’aime. J’ai au contraire voulu appeler tous mes amis Manuel, Hilarion, Momo ou l’Estropie. J’ai toujours cherche dans chaque destin que je croise la part de don qui m’a ete faite. Quel doit etre le role de l’ecrivain, sinon celui de defendre la dignite de tous les humains et de dire l’incontestable beaute du monde ? Dans la litterature haitienne, Roumain a donne naissance a une lignee d’artistes qui, selon la belle formule de James Baldwin, veulent defaire le monde que les bourreaux font.

L’honneur que le jury du Prix Deschamps m’a fait en m’octroyant ce prix m’a permis de reprendre avec moi-meme des dialogues souvent interrompus. Dialogue sur mes convictions d’homme et d’artiste. Dialogue sur les rapports entre l’art et la transmission. Ma generation a l’honneur d’avoir pour aines de grands ecrivains comme Lyonel Trouilot, Yanick Lahens, Evelyne Trouillot, Rene Despestre, Avin, Sytho Cave et tant d’autres. Des ecrivains qui parlent encore de ce pays avec dignite et passion et qui disent leur reve d’y habiter. Par acte de transmission, cet amour du pays fait echo a un vers de Cavalier Pierre qui dit ceci : <>. Par quelle magie ! sinon, l’oeuvre de ces artistes, les ecrivains de ma generation portent-ils dans leur vie et dans leurs ecrits ce reve d’habiter ? Nous qui sommes nes pour la plupart dans le chaos des coups d’Etat et qui avions entre dix et quinze ans a l’avenement du regime PHTK, le regime, sans doute, le plus corrompu et sanguinaire qu’Haiti ait connu depuis Duvalier. Par quelle magie ! sinon, par la force d’un poeme ou d’un roman, nous nous faisons heritiers de ce reve d’habiter ? Stephana Dorval, Djevens Franssaint, Ducarmel Alcius, Billy Dore, Hug Gelin, Adelyne Bonhomme, Melissa Beralus, Ervenshy Jean Louis, Ricardo Boucher, sont tant de voix de ma generation qui tentent corps et ame de porter le lourd bilan des dix dernieres annees : plus de quatorze massacres, violations systematiques des droits de l’homme et la betise cruelle de ce regime. Par quelle magie, ma generation soumise a tout cela peut-il conserver un ecrivain comme Carl Pierrecq, qui tente par tous les moyens de restituer des humanites comme Maurice Volel et Soeuf Elbadawi ?

Refus d’un ordre du monde fondamentalement raciste et cannibale

En cette annee qui ramene le centenaire de la naissance d’un des plus grands militants politiques et ecrivains qu’Haiti ait connu, Jacques Stephen Alexis, il est urgent d’insister sur la fonction de la litterature. Tout oeuvre litteraire engage le monde. Soit que l’artiste s’en accomode, soit qu’il le refuse. Jacques Alexis comme Jacques Roumain sont du cote du refus. Refus d’un ordre du monde fondamentalement raciste et cannibale. Il serait stupide de croire que l’engagement de l’artiste soit une reduction de l’oeuvre a la question politique. La litterature comme la revolte sont de l’ordre de l’intime. L’action politique de l’ecrivain ou de tout artiste participe d’un rapport au monde tout a fait particulier. La conscience sociale et politique. Que l’on pense aux discordes entre Sartre et Camus. Tous deux engages contre l’horreur de la guerre, certains que le monde est a refaire, mais divergeant sur l’action politique a mener. Que l’on fasse un roman ou qu’on lance une pierre pour denoncer la misere, on agit toujours du lieu de l’intime. Le seul probleme a mettre en doute est la sincerite de l’acte. Concilier litterature et politique, c’est faire un pied de nez a la philosophie, assez bete qui croit que tout homme doit etre une machine industrielle. Qui doit sans cesse produire plus. Concilier litterature et politique, c’est tenter aussi fou que cela puisse etre de reparer les hommes et de voir la vie du cote du coeur.

Melissa Beralus, dans son dernier livre, a travers un personnage, dit ceci : <>

Il y a tellement d’hommes et de femmes qui n’ont jamais su qu’ils pouvaient etre beaux ou du moins qu’ils avaient le droit de croire qu’ils pouvaient l’etre. Il y a, a Martissant comme a La Saline, des enfants qui ne savent pas qu’un homme ou une femme, ca peut faire un livre, que ca a le droit a tous les reves du monde. Entre les gangs et la faim on n’a pas le temps d’imaginer l’infinie possibilite de la vie. Rendre hommage sincerement a Jacques Alexis, c’est faire acte de radicalite. Prendre parti contre l’injustice et lutter sans sourciller contre tous les fabricants d’horreur.

La litterature est a mes yeux le plus noble des arts. Ce prix que vous m’attribuez donne naissance a un ecrivain, sans grande pretention, mais certain du parti pris de son art. J’espere que j’ecrirai d’autres livres qui feront honneur a cette quarante sixieme edition. J’espere aussi et du meme coup conserver ma part d’etoiles, de folies et de revolte et puisqu’au bout de toutes choses il faut revenir a l’amour et l’amitie, je voudrais dedier cette carriere qui s’ouvre a tous ceux et toutes celles qui offrent leur coeur pour la route.

Longue vie a nos espoirs, nos revoltes et nos amours.

Litterature et amities.

Merci.

Luis Bernard Henry

Prix Deschamps 2022 (La petite fille bleue, roman)