Makenzy Orcel ou la r?invention heureuse

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Troisi?me et derni?re s?lection du Goncourt avant l’attribution du prix. <> poursuit son chemin. Quels sont vos sentiments ? quelques jours de la proclamation ?

Il y a quelques semaines, avant la proclamation de la premi?re liste du Goncourt, je me demandais encore si je n’?tais pas pass? ? c?t? de ce projet litt?raire que j’ai port?, jour et nuit, pendant trois ans. M?me apr?s son arriv?e sur les tables des librairies, je n’arr?tais pas de me relire, ? la recherche de la faille, submerg? par l’id?e qu’il manquait quelque chose. Avant de me r?soudre ? accepter le livre tel qu’il est, et passer ? autre chose, les s?lections du Goncourt sont tomb?es. Tout s’est pass? tr?s vite dans une ?trange tension. J’ai l’impression d’?tre ? la fois le concern? et le spectateur qui se demande si tout ?a est vrai, a un sens. Mais mon livre a ?t? d?couvert par des milliers de personnes, j’en suis tr?s content.

Le livre est une vraie somme de plus de 600 pages dans une ?criture dense, avec de longues phrases. Pouvez-vous nous le pr?senter ?

Il existe dans une ?toile toutes les combinaisons chimiques qui existent dans un ?tre humain. A la naissance de l’astre, un champ gravitationnel avale tout ce qui lui est n?cessaire dans son environnement pour se former, se compl?ter, finir par s’accomplir, et briller. Il se passe la m?me chose pour l’?tre humain, pour sa construction, tout au long de son existence (?ducation, rencontres, lectures, voyages, etc.). L’?toile qui meurt s’effondre sur elle-m?me en devenant un trou noir (on ignore ce qui se passe dans un trou, comme dans la mort). Que racontent les trous noirs de l’humanit?, de la mort de la vie ?

J’ai travaill? sur cette figure f?minine avec cette id?e qu’elle est une ?toile (un cadavre stellaire) incapable de s’adapter au monde, ?cras?e en pleine gravitation par cette impossibilit? de s’accrocher ? quelque chose, au possible, au r?el. Elle finit par claquer la porte, pour rena?tre et se rendre compte que tout s’?claircit ? partir de la mort…

Elle est n?e, a grandi dans un village perdu du sud de la France, dans une famille pour le moins dysfonctionnelle. Pour fuir sa condition d’enfant, de fille, de jeune adulte d?laiss?e, abus?e par l’oncle, elle rejoint Paris, et d?bute une longue errance faite de rencontres, de r?ves avort?s, de d?sillusions, jusqu’? cet instant crucial o? elle d?cide de mettre un terme ? sa vie. Mais elle continue encore de parler en nous, comme la seule preuve de son passage dans cette vie, et la certitude contagieuse, ? l’entendre, que le langage est plus fort que la mort.

<> se raconte dans la jonction entre des extr?mes de l’existence humaine. Entre la mort et la vie. Le village (lieu coup? du monde) et la grande ville. L’existant et l’invent?. Une parole libre, int?rieure, cyclique, sans commencement ni fin, pleine, comme le mouvement de la vie et du temps, r?sonnant depuis l’au-del? du temps trifide : pass?, pr?sent, futur. Na?tre, vivre, p?rir…

Par son sujet, <>, sort de l’univers habituel de la litt?rature ha?tienne. Constitue-t-elle une transition, une mutation, une rupture dans l’imaginaire de l’?crivain que vous ?tes ?

Ha?ti, ancienne colonie fran?aise, anciennement occup?e par les Etats-Unis. Le triangle est l?, vivant, complexe, in?puisable. L’id?e de le tracer symboliquement, historiquement (L’Ombre animale) en passant par la France (Une Somme humaine) jusqu’Aux Etats-Unis (le dernier volet ? venir) en questionnant ma propre histoire et celle de ma famille, une m?moire enfouie… Mes personnages sont dans une constante remise en question de leur histoire individuelle et de l’Histoire, des profondes cicatrices laiss?es par le croisement des deux. L’imaginaire est constamment en mouvement. En ce sens, l’?crivain ha?tien, comme aucun autre d’ailleurs, n’est pas enferm? dans son pays d’origine, il est t?moin des grands mouvements, des soubresauts du monde, et il s’interroge.

Vous faites parler une femme, une Fran?aise, une morte, c’est un v?ritable tour de force ou f?t-ce facile d’entrer dans le personnage ?

Je mets la m?me ?nergie dans tous mes personnages. Facile, non, ?a ne l’a pas ?t?. Ce n’est jamais facile. Mais pour ce livre, dont la France est aussi un des personnages cl?s, ? c?t? du Mali, du Qu?bec, etc., c’?tait diff?rent. Le temps pass? sur chaque phrase, chaque chapitre, chaque histoire, ?tait particuli?rement long. Retracer l’autobiographie de quelqu’un, se projeter compl?tement dans l’autre, c’est tout simplement lui donner toute la place. Et qui ? Une femme que j’ai invent? de toutes pi?ces, de son enfance ? sa mort. ?a exige une proximit?, une ouverture totale ? sa vision du monde, sa psychologie, ses sentiments les plus profonds… Bref, Il faut que ?a soit vrai, cr?dible.

Makenzy Orcel entre-il dans une autre cat?gorie avec cet ouvrage qui regarde la France et qui est remarqu? par le jury Goncourt ?

Je ne sais pas, je ne le pense pas. La litt?rature est un long voyage. Je dois continuer ma route, ou continuer ? la tracer. C’est-?-dire m?langer le ciel et la terre. Le visible et l’invisible. Donner ? vivre les beaut?s et les laideurs du monde. Me baigner dans les soubassements des ?tres et des choses. Les ?lectriser par la force gravitationnelle de la langue…

Le livre s’inscrit dans la trilogie <> parlez-nous de ce projet ? L’irr?sistible errance va continuer ?

Oui, ?a va continuer. Le cadre du dernier volet sera l’Am?rique dans toute sa splendeur, ses d?mons, ses fant?mes et ses contractions ? travers, le tout ? travers la voix d’une adolescente. Toujours dans une langue qui fonce, emporte tout son passage. Je vais tenter de pousser la d?marche encore plus loin tant sur le plan linguistique que romanesque.

Le succ?s des deux premiers romans <> et <> est ind?niable. Cela met-il d?j? de la pression sur la production du dernier tome ?

Pour l’instant j’assure la promotion d’Une Somme humaine. Je profite ? fond. Mais ?a va peut-?tre continuer encore longtemps, parce que le livre a ?t? s?lectionn? dans le choix du Goncourt de plusieurs pays. D’autres tourn?es se pr?parent en cons?quence…

Avec ou sans le Prix Goncourt, quels sont les projets imm?diats de Makenzy Orcel ?

J’essaie de mettre en route un roman pour revenir ? la forme courte. Quelque chose dans la veine de Les Immortelles ou L’Empereur. Je le fais doucement, entre deux trains, deux avions, pour accompagner la sortie de Ma?tre-Minuit en poche dans un an ou deux. Sinon je co-dirige avec Jean-Marie Th?odat un livre encyclop?dique sur Ha?ti (plus d’un million de signes) qui sortira dans la prestigieuse collection Bouquins ? Paris dirig? par Jean-Luc barr?. Beaucoup de projets.

En 2017, Le Nouvelliste vous pr?sentait comme un jeune ?crivain ha?tien plus connu ? l’?tranger que chez lui. Pensez-vous que 5 ans plus tard cette impression a chang? ? Y travaillez-vous en d?pit des circonstances ?

Raymond Radiguet avait 17 ans lorsque son premier roman <> est paru. Rimbaud aurait ?crit ses <> ? 16 ans. Coriolan Ardouin est mort ? 23 ans, il nous laiss? un tr?s beau recueil, son unique d’ailleurs, <>… J’ai publi? mon premier livre en 2007. J’?tais jeune et pas s?r que j’allais pouvoir continuer, vu les circonstances (tr?s difficiles) dans lesquelles je l’avais ?crit. Il ?tait clair que je ne pouvais pas gagner ma vie en publiant des livres, mais finalement c’est qui s’est pass?, je vis uniquement de mon ?criture depuis quelques ann?es (une petite vie mais libre comme le vent), parce que justement mon objectif n’?tait pas de toucher uniquement des lecteurs ha?tiens, mais ceux du monde entier. Je suis connu en Ha?ti, mais je dirais que je suis plus lu et invit? ? l’?tranger. Exemple : dans le cadre du Goncourt de l’Orient <> a ?t? lu et appr?ci? par 35 jurys dans 33 universit?s de 11 pays du Moyen-Orient. C’est ?norme. J’ai rencontr? quelques-uns des repr?sentants de ces jurys ? Beyrouth.

Vos derniers ouvrages sont difficiles ? trouver en Ha?ti. Et votre derni?re vente-signature au pays remonte ? un certain temps d?j?. Votre public ha?tien se sent n?glig?. Un mot pour vos lecteurs ?

Ha?ti est avec moi partout. J’ai ?crit tous mes livres depuis mon enfance ? Martissant, pour raconter des histoires au petit gar?on que j’ai ?t?, avec les r?ves de ma m?re pour lui. Je viendrai d?s que je pourrai. H?te.

Propos recueillis par Frantz Duval et Daphney Valsaint Malandre

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