Mirlande Hyppolite Manigat, figure de l’intelligentsia ha?tienne

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<>, s’?crie Mirlande Hyppolite Manigat qui promet d’entr?e de jeu de r?pondre ? toutes les questions, m?me les plus os?es, avant de partir d’un grand rire. Un rire sinc?re qui emplit l’atmosph?re et casse d’embl?e le mythe du personnage aust?re, s?v?re et rigide que ses ?tudiants ou ses observateurs lui collent volontiers. Mirlande Manigat, 83 ans le 3 novembre prochain, souhaite s?rement vivre quelques ann?es de plus ; disait r?ver d’une place au Conseil Constitutionnel si jamais on le met en place, quand on l’a rencontr? en 2021; mais ne d?sire rien que l’or et l’argent puissent acheter.

Dans ce superbe tailleur que l’on croirait avoir d?j? vu tant elle est demeur?e fid?le ? sa garde-robe malgr? les ann?es, Mme Manigat rayonne. Cheveux blancs retenus en un chignon et lunettes ? monture dor?es, bijoux assortis, elle renvoie l’image d’une femme satisfaite de sa vie. De grandes joies, quelques mauvais coups, mais aucun regret pour celle qui r?cemment a ?t? d?sign?e pour repr?senter la classe politique au sein du Haut Conseil de la transition structure pr?vue par l’accord du 21 d?cembre portant sur le <>.

En bonne sant? malgr? une r?cente op?ration au genou, Mirlande Manigat, qui a pass? l’?ge de la retraite, est n?anmoins toujours active. Elle ?crit des ouvrages et des articles, participe ? des conf?rences, intervient de temps ? autre dans les m?dias pour placer son grain de sagesse dans les d?bats portant sur la constitution. <>.

Deux fois par semaine, elle traverse la ville pour venir dispenser ses cours de droit constitutionnel ? la Facult? des sciences juridiques de l’Universit? Quisqueya. Autrement, elle se complait dans le confort de cette maison un peu trop grande pour elle, la r?sidence de La Closerie des Palmiers, ? Marin, en Plaine. Son adresse depuis plus de 35 ans. <>, ajoute-t-elle sous le ton de la confidence. <>, confie Madame Manigat, laissant parler son petit c?t? sentimental.

Mirlande Hyppolite est n?e ? Mirago?ne. Un samedi ? la mi-journ?e, lui a-t-on dit. Son p?re Oswald, est un officier de l’Arm?e d’Ha?ti, retrait? avec un grade de colonel que la famille suit de garnison en garnison. Sa m?re, Carmelle Bernadel, est une femme au foyer d?vou?e, qui se soumet avec une certaine mansu?tude aux volont?s de son mari pendant les 63 ans qu’a dur? leur vie commune. << Je disais toujours ? Leslie : <>. <>, me r?pondait-il alors. Et moi, je lui r?torquais : <>, raconte-t-elle avant de repartir d’un rire franc.

? six ans, elle s’installe avec sa m?re, d’abord ? la rue Pav?e. Elle est admise chez les soeurs de Sainte-Rose de Lima o? Mirlande Hyppolite effectue ses classes primaires et secondaires. Si l’on se fiait aux propos du docteur Raoul Pierre-Louis, son voisin ? Martissant, quartier o? elle passe toute son adolescence, elle aurait ?t? m?decin. << Il me disait toujours, il faut que tu sois m?decin. Mon p?re de son c?t?, qui avait bien son id?e du r?le des femmes et des hommes dans la soci?t?, me r?p?tait souvent: <>.

Le hasard toutefois en d?cida autrement. <>, raconte Mirlande Manigat. Apr?s cet ?chec, elle d?cide alors de s’inscrire ? l’?cole normale sup?rieure (ENS) o? elle d?crochera trois ans plus tard, un dipl?me en sciences sociales. En octobre 1961, elle obtient une bourse d’?tudes et part pour Paris.

Entre licence d’histoire, ma?trise et doctorat en sciences politiques, elle y passe treize ans, trimballant ses cartables d’?tudiants ? la Sorbonne et ? l’Institut d’?tudes politiques de Paris (IEP), commun?ment appel? Sciences Po Paris. A cette m?me p?riode, elle d?bute sa carri?re au Centre d’?tude des relations internationales, laboratoires associ? au C.N.R.S. et entretemps entame aussi sa vie d’?pouse et de m?re de famille. Car, dans l’Hexagone, elle retrouve Leslie Manigat, de dix ans son a?n?, qui fut lui-m?me boursier de la France en 1948, mais qui apr?s s’?tre brouill? avec le r?gime de Fran?ois Duvalier au d?but des ann?es soixante est parti en exil en 1963. <>, explique-t-elle dans un sourire mi-narquois, mi- amus?. Ils se marient ? Paris en 1970 et de cette union na?tra, un an plus tard, leur fille unique B?atrice.

Le couple quitte Paris en 1974, le mari ayant ?t? nomm? directeur de l’Institut des relations internationales de la University of the West Indies (UWI) ? Trinidad. Il y passe quatre ans. Puis, les deux jettent leur d?volu sur le Venezuela, en lieu et place du Canada, l’Universit? Simon Bolivar leur ayant offert un poste ? chacun dans le D?partement des sciences politiques. <>, laisse-t-elle tomber, faisant r?f?rence ? la crise politique et socio-?conomique sans pr?c?dent que traverse ce pays actuellement.

? la chute de la dictature de Duvalier, en 1986, Leslie et Mirlande font leur grand retour au bercail. Le Rassemblement des D?mocrates Nationaux Progressistes (RDNP), parti cr?? par Leslie Fran?ois Saint Roc Manigat, en 1980 est d?j? bien implant?. <>, r?v?le-t-elle, expliquant que certains de leurs membres qui n’avaient pas de dossiers politiques et qui pouvaient entrer et sortir d’Ha?ti, avaient mis en place les structures du parti dans des zones telles que l’?le de la Gon?ve, les Nippes ou Aquin, gr?ce ? de fr?quents voyages.

Moins de deux ans apr?s ce grand retour, soit en janvier 1988, Leslie Fran?ois Manigat devient le 43e pr?sident de la R?publique d’Ha?ti, premier pr?sident ?lu de l’apr?s-dictature sous l’?gide de la constitution de 1987. Elle, Mirlande, est ?lue s?natrice de la R?publique. Mais l’ancien r?gime et l’opposition dite d?mocratique veulent leur perte. Le 19 juin 1988, les Manigat sont emport?s par un coup d’?tat, puis sont embarqu?s dans un avion en partance pour la R?publique dominicaine. Bonjour l’exil pour les intellectuels qui s’installent d’abord ? Washington, puis ? Gen?ve. “Ce deuxi?me exil de deux ans, m’a beaucoup fait souffrir. Mon mari s’est adapt?. Mais moi j’ai ?t? malheureuse. ? Gen?ve en particulier. J’avais le mal du pays >>.

Les Manigat reviennent en Ha?ti en 1990 et depuis ont poursuivi leurs combats dans l’ar?ne politique. <>, crache Mme Manigat qui garde encore le go?t amer de l’exil. <>, se lamente celle qui a enseign? ? l’Institut national d’administration de gestion et des hautes internationales (INAGHEI) pendant un an et aussi ? l’Acad?mie militaire.

La femme politique

Apr?s les exp?riences d?sastreuses de 1995 et de 2000, Mirlande Manigat retente l’exp?rience aux s?natoriales de 2006. Son mari qui poursuit la pr?sidence perd la course dans des conditions singuli?res face ? Ren? Pr?val. Alors qu’elle est en passe de gagner un si?ge au S?nat, cette institution qui lui est ch?re, Mirlande Manigat r?siste. Cet ?pisode laisse comme un noeud sur le long fil de sa carri?re politique. << C'est peut-?tre l'occasion de m'expliquer pour la milli?me fois, d?clare-t-elle, consciente des r?percussions que cela a suscit?. <>, admet Mirlande Manigat qui prendra les r?nes du RDNP en 2007, apr?s que son mari Leslie se soit retir? de la politique active. D’ailleurs, comme elle le confiera un peu plus tard dans cette entrevue, <>

L’historienne et professeur de droit constitutionnel, devenue secr?taire g?n?rale du RDNP, se porte candidate aux pr?sidentielles de 2010. Et l? encore, la victoire n’est pas au rendez-vous. Si elle avale la pilule de son retrait aux s?natoriales de 2006, l’exp?rience des pr?sidentielles de 2010, lui reste jusqu’? pr?sent au travers de la gorge. <>, mart?le celle qui ? pr?sent ne se voit plus ?tre candidate ? quoi que ce soit.

Certes, elle ressent un peu de d?go?t. Une certaine lassitude. Mais, explique-t-elle, en tant que constitutionnaliste, attach?e aux principes de l’?tat de droit et au respect des principes constitutionnels, elle ne voit plus pour l’instant les moyens de faire triompher le droit tel qu’elle le con?oit. La politique, comme le lui r?v?le les ?lections de 2010, est une affaire d’id?es, de conviction, mais aussi une affaire de rapports de force. Ces derni?res peuvent ?tre in?galitaires ou ?galitaires. <>.

Madame s’est mise un peu en retrait de la politique active, mais continue ? enseigner, produit toujours ses r?flexions. L’actuelle constitution demeure convaincue qu’il faut qu’on la change, mais pas comme on veut le faire ? pr?sent. <>, pointe-t-elle. Toutefois elle partage l’id?e de la n?cessit? d’avoir une nouvelle constitution, ce avant m?me les prochaines ?lections. D’ailleurs, elle se voit bien se mettre au service du pays dans cet exercice-l?. <>, d?fend la professeure.

?pouse et femme passionn?e

? ?couter cette femme de t?te, on est aussi frapp? par son intelligence que par son c?t? romantique et passionn?. Difficile de parler de sa vie sans la lier avec celle de son ?poux, Leslie Fran?ois Saint-Roc Manigat Manigat, parti pour l’au-del? le 27 juin 2014. Apr?s plus de quarante ans de mariage, l’ancienne ?l?ve, devenue ?pouse et compagnon de lutte, est encore sous le charme de cet immense intellectuel, aussi admir?, respect?, qu’incompris. D’ailleurs, ce dernier point m’attriste ?norm?ment. “Maintenant vous ne pouvez pas ouvrir un t?l?phone et ne pas tomber sur des extraits d’un discours de mon mari. Et ? l’?couter, on croirait qu’il avait parl? la veille tellement ?a colle ? l’actualit?. Mais pourtant, je ne suis pas reconnaissante de cela. ?a me fait mal. Leslie ?tait digne d’admiration, comme intellectuel, comme homme politique. On aimait ses id?es et son caract?re. Leslie est mort malheureux et il ne m?ritait pas cela. Il a ?t? incompris. Il n’a pas r?ussi. Et il s’accuse. Il se dit <> >>, expose le t?moin privil?gi? de ces drames.

? l’entendre parler de son feu ?poux, on devine qu’il y avait entre eux une grande et belle connexion. Leslie aimait sa <>, comme il l’appelait souvent affectueusement. Il croyait beaucoup en ses capacit?s et ?tait fier d’elle. Il ne la contr?lait pas. Elle, c’?tait la ministre des finances de la famille. ” J’ai vu des couples se s?parer pour des questions d’argent par exemple. Il n’y avait jamais de cela entre nous. D’ailleurs s’il y avait quelqu’un qui ?tait indiff?rent ? l’argent c’?tait lui. Toutes les d?penses passaient par moi >>, explique Madame, une passionn?e des beaux-arts.

Intellectuelle de belle eau, auteure et politologue, Mirlande Hyppolite Manigat est aussi une lectrice insatiable. Durant l’exil, elle a lu et relu les chefs-d’oeuvre de la litt?rature ha?tienne du 19e et du d?but du 20e si?cle r??dit?s par Fardin. Sa cousine les lui a tous envoy?s. Elle aime la plume de Rony Gilot mais se d?lecte aussi des oeuvres de Michel Soukar. Pour elle, <> paru r?cemment pour arr?ter son verdict. “La lecture est pour moi, une obligation, mais un passe-temps extraordinaire >>, expose Madame Manigat qui depuis son veuvage se surprend d’une passion soudaine pour les plantes de son jardin.

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