Mon ami, mon maitre

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<> Me viennent les paroles de cette chanson en apprenant la mort de Leo Cartright. Le present importe, car j’entends bien que pour moi il n’appartienne jamais au passe. Dans la mystique des arts martiaux, certaines guerres des etoiles en ont fait leur commerce, le maitre ne te quitte jamais. Mon Leo a moi m’accompagnera toujours.

<>. C’etait l’une de ses phrases preferees, quand il parlait du taekwondo ou du baton haitien, le bazilik patikola. J’ai ete son eleve dans les deux disciplines et je ne l’ai jamais surpris en flagrant delit de vanite. Jamais je ne l’ai vu ceder a un quelconque peche d’orgueil face a la fatuite d’un autre ni s’exasperer d’un eleve trop lent, trop lourd.

Il etait tellement occupe a apprendre de lui-meme pour aller au plus pres de la perfection, a structurer et organiser, a enseigner. Leo, c’etait monsieur disponibilite pour conduire ses eleves au meilleur d’eux-memes ; pour entrainer la selection nationale de taekwondo qui a rapporte au pays son lot de medailles sous sa direction ; pour installer des ecoles dans plusieurs villes du pays et les aider a fonctionner et progresser.

En tant que tresorier d’une federation qui n’avait pas un sou, j’ai accompagne le president qu’il etait dans ses demarches pour obtenir de l’aide au profit des athletes. Sur une longue periode, l’Universite Caraibe avait servi de centre d’entrainement a la selection. Sa facon de remercier, c’etait de pousser les membres de la selection a toujours faire mieux, en etant la pour eux, attentif au point d’en arriver a identifier les problemes personnels qu’il leur arrivait de nous cacher. La metaphore du pere severe n’a rien ici d’un cliche. Je me souviens de ce garcon destine a etre champion qui nous cachait une maladie sexuellement transmissible, de cet autre qui avait du mal a faire la distinction entre le pouvoir des <> et les resultats de l’entrainement. Leo suivait, devinait, accompagnait, guidait. Babi, Fritz, Guilda, Toutou, Jean-Gary, sa fille Joelle qui ne beneficiait d’aucune faveur… tous ces athletes qui ont ete medailles, leur percee c’est grace a la tenacite et a la disponibilite de maitre Leo. Leo Cartright a inscrit le taekwondo dans le paysage du sport national et l’a place haut dans la hierarchie. Il faisait tout cela tout en accomplissant par ailleurs son dur metier de professeur d’espagnol et de mathematiques au secondaire.

<>, m’ecrit a l’occasion de sa mort Mosther Hulaire qui fut son eleve pendant quinze ans. Citation ou pensee originale, la phrase est vraie. Leo, c’etait un but a atteindre en comprenant les desobeissances du reel. Passion, placidite, tenacite… Il etait arrive a Port-au-Prince de son Cap natal au debut des annees soixante-dix, au moment ou un jeune dictateur jouant a la liberalisation permettait l’enseignement officiel des arts martiaux condamnes jusque-la a une semi-clandestinite. Incroyable, pourtant vrai, il avait commence son apprentissage, avec d’autres Capois, dans un livre de la collection Marabout Jeunesse…

Lors d’un passage a Miami, nous etions entres dans un dojo de taekwondo choisi au hasard pour assister incognito a un entrainement. Le professeur, soupconnant l’expert, avait demande a Leo s’il voulait diriger la seance. Je me souviens du salut respectueux du maitre et des applaudissements des eleves a la fin de la seance. C’etait un sacre professeur que ce Leo Cartright. Grand dans son enseignement parce que grand dans sa capacite d’apprendre. Il avait appris le bazilik de Jonas Daniel, l’un des grands maitres de l’Artibonite. Studieux, applique, respectueux. On ne peut rien transmettre si l’on a mal appris. D’ou son obsession de la maitrise technique.

Avec la complicite du realisateur Jean-Claude Bourjolly, le centre culturel Anne-Marie Morisset a produit un film sur le baton haitien. La maladie l’avait empeche d’y participer. Nous avions annonce la premiere pour octobre en souhaitant qu’il puisse y assister. La conjoncture etant ce qu’elle est, la projection a du etre renvoyee. La mort a son jour de fete, et elle l’a choisie pour le tuer. Il ne verra donc pas ce film qui lui rend un modeste hommage. Si le baton haitien est sorti de l’Artibonite pour commencer a s’etendre a l’echelle nationale, c’est en grande partie grace a Leo qui y est alle l’apprendre pour pouvoir l’enseigner.

C’est un batisseur et un genie de la transmission qui vient de nous quitter. Que la posterite lui reconnaisse la place qu’il merite dans l’histoire du sport haitien et dans la valorisation de notre patrimoine symbolique.