Nos gens des classes moyennes

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Une jeune fille suicidaire poussee vers la deprime par un pere abusif, violent et alcoolique. La paranoia ordinaire d’un citoyen ordinaire qui voit des ennemis partout et ne peut s’impliquer dans aucune logique collective : les notions de bonte et de gratuite ne le traversent pas, il ne connait au monde qu’une seule motivation, l’argent. Un jeune parvenu, macho et misogyne, qui hisserait son penis a la place du drapeau et est pret a toutes les bassesses et a toutes les trahisons pour un peu de pouvoir et de reconnaissance. Un intellectuel competent qui sait mieux qu’il ne dit, qui peut mieux qu’il agit, mais s’encroute dans son petit confort.

Les classes moyennes n’ont jamais ete le territoire du bonheur. Habitees par le mal-etre, les frustrations, moitie riches, moitie pauvres, prises entre le mimetisme d’une bourgeoisie elle-meme dans l’imitation et des liens avec le populaire, elles etaient le lieu de tensions fortes qui faisaient des individus des fantoches ou des revoltes. L’engagement de l’humanisme chretien ou marxiste versus l’individualisme de la reproduction a l’identique, tel pere tel fils… Le culte de la meritocratie et un certain respect de la morale bourgeoise versus les accrocs aux principes pour la reussite individuelle.

Aujourd’hui, soit la tension est devenue insupportable et provoque un mal etre qui conduit au dechirement, soit elle a tout simplement disparu. Le Saint-Louisien ou l’ancien de la petite Sorbonne (ainsi appelait-on le Centre d’etudes secondaires) savait ou croyait que c’etait mal de tricher, trichait quand meme lorsque necessaire a ses interets, morcele comme dirait Baudelaire par une <>.

Aujourd’hui les notions de droiture, de merite, de generosite ne sont plus violees, elles n’existent plus. L’individu des classes moyennes d’autrefois pechait et se faisait son confesseur. Aujourd’hui, il n’y a plus de peche ou il n’y a plus que le peche. Il reste au pere abusif, violent et alcoolique de jeter le poids de son echec sur son enfant qu’il martyrise. Il reste au paranoiaque plus frustre que le personnage de la chanson d’Aznavour <> de croire que tout est contre lui, que tous lui veulent du mal, trichent, l’exploitent, le minimisent, croyances lui dictant le refus de toute inscription dans une pratique de groupe. Il reste au jeune parvenu macho et misogyne un miroir dans lequel n’apparaissent que son sexe et son idee de la reussiste sans aucune consideration ethique. Il reste a l’intellectuel competent de ne meme plus chercher a l’etre, d’oublier ce qu’il a appris.

Dans la tension qui les habitait, les classes moyennes etaient le lieu de mise en oeuvre de la conversation entre la realite et le possible. Elles le sont de moins en moins. Produisent de moins en moins de doute et d’interrogations, deviennent pragmatisme de la survie, expressions sauvages d’un sentiment d’echec lie au mythe de la reussite. <>, comme aime dire un vieil ami…

Pourtant il y a cette jeune fille qui ne veut pas ressembler a son pere, qui se pose encore des questions sur ce qui est juste et comment etre au monde et a soi-meme sans etre victime ou salaud. Qu’est-ce qu’une societe dans laquelle les questions les plus justes, les plus hautes en termes de valeurs humaines, conduirait au desir de mort ?