Ou etes-vous les nantis d’Haiti ?

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Mon amie G. reside a Carrefour depuis toujours. Elle y detient sa maison. Elle travaille depuis de nombreuses annees au siege social d’une institution financiere de la place etablie a Port-au-Prince.

Habiter a Carrefour et travailler a Port-au-Prince a toujours ete dur a cause des embouteillages a Bolosse et Martissant. Depuis 2018 cependant, a cause des perturbations causees sur la route par la naissance de groupes armes, l’attractivite de Carrefour comme lieu de residence chutait encore. L’emigration de certains residents vers d’autres communes devenait une necessite pour echapper a ce stress, avoir une meilleure qualite de vie, securiser la famille et surtout faciliter l’apprentissage scolaire des enfants.

Depuis juin 2021, quand les bandits armes devenus tout-puissants ont fait fuir des dizaines de milliers de familles de leurs residences a Martissant et Fontamara, le calvaire de mon amie s’est multiplie. Des fois, elle prend le risque de traverser la vallee de la mort qu’est devenue Martissant. Des fois, elle passe par une route dangereuse reliant Diquini a Laboule pour aller au travail et retourner chez elle. Mon amie est quotidiennement stressee, traumatisee. Je m’inquiete pour elle. Je me demande combien de temps elle pourra continuer a prendre autant de risques pour vivre, combien de temps elle pourra tenir ainsi.

Mon amie G. est parmi des dizaines si ce n’est des centaines de milliers de gens qui vivent un drame au quotidien parce qu’ils avaient opte de resider dans la commune de Carrefour. Beaucoup de mes etudiants habitent dans ladite commune et eux aussi vivent un stress en permanence. Certains jours, ils ne savent pas s’ils pourront rentrer chez eux.

Depuis 2018, certains residents de Carrefour transportent quotidiennement avec eux vetements de rechange, serviette, savon, dentifrice, brosse a dents et produits d’hygiene. Il faut etre pret au cas ou rentrer chez soi un soir n’est pas possible. Il faut une residence alternative ou secondaire a Port-au-Prince, Delmas ou Petion-Ville. Lorsque la route est possible, il faut mettre un minimum de 2h pour rentrer chez soi. La semaine derniere, une famille qui avait passe la semaine en ville et qui avait decide de prendre la route samedi apres-midi pour rentrer chez elle a perdu 2 de ses membres. Les bandits de Martissant a la gachette facile ont ouvert le feu sur leur vehicule et une grande mere de 95 ans a ainsi perdu la vie. Il y a quelques mois, un haut cadre du ministere de l’education nationale (le processeur Louis Delima Chery) a perdu la vie parce qu’il ne pouvait traverser Martissant pour se rendre dans un hopital de Port-au-Prince pour les soins medicaux que son cas necessitait.

Depuis les evenements de juin dernier a Martissant, les drames des anciens residents de Martissant et Fontamara sont divers et nombreux. Une dame que je connais a tout laisse chez elle et ne peut retourner dans son quartier. Elle ne sait pas qui occupe sa maison et ce qui en reste. Un etudiant m’a raconte ses peripeties. Sa famille est disloquee. Il vivait avec sa maman et sa soeur. Aujourd’hui, chacun d’eux est chez un parent. Cela pose de nombreux problemes. Cet etudiant est aux bords d’une crise de nerfs. Je l’encadre dans la preparation de son travail de fin d’etudes et il m’avoue n’etre pas capable de se concentrer.

Carrefour n’est pas une petite commune. Plus de 500,000 personnes y vivent. Mais quand la terreur regne a Martissant et Fontamara qui font partie de la commune de Port-au-Prince, ce n’est pas seulement les residents de Carrefour que cela affecte. C’est tout le grand Sud qui est affecte. Des camions de produits agricoles sont bloques, ce qui fait augmenter les prix.

Les residents et les commerces de la commune de Croix-des-Bouquets et de Tabarre connaissent eux aussi la terreur depuis des mois. Croix-des-Bouquets, Tabarre et leurs environs se vident. L’immobilier prend un coup. Au cours des 2 dernieres annees, des massacres jusqu’ici restes impunis sur les populations des quartiers de Bel-Air, La Saline, et la commune de Cite Soleil avaient deja occasionne des deplacements importants de population. Les Haitiens sont devenus des refugies dans leur propre pays.

Ce qui se passe en Haiti depuis la fin de 2018 sous Jovenel Moise, intensifie apres sa mort par ses gangs, il faut le vivre pour le croire et le comprendre. Les bandits occupent la ville et le pays. Ils sont maitres des quartiers, des routes nationales. Ils n’hesitent pas a liquider quiconque ose leur tenir tete ou refuse d’obtemperer a leurs requetes. Il y a quelques semaines, c’est un professeur d’informatique qui a ete abattu a Clercine parce qu’il avait refuse d’inclure un gang sur le payroll de sa construction.

Le regime Tet Kale avait il y a quelques annees un slogan ” Haiti est maintenant ouvert aux affaires “. Helas, nous sommes aujourd’hui plutot completement fermes aux affaires. Le cout de faire des affaires est extremement eleve dans ce pays. Il est difficile de rester en affaires sans avoir des gangs sur son payroll, sans faire partie d’une association de malfaiteurs, sans avoir des contacts en haut lieu. Nous sommes dans un espace ou la saine concurrence est bannie. Nous sommes en pleine dictature des armes et de la corruption. L’entrepreneur qui reussit et qui n’a pas une connexion ou protection dans les milieux obscurs apporte de l’eau dans un seau troue.

Se deplacer a Port-au-Prince ou dans n’importe quel endroit du pays demande des calculs. L’industrie touristique est mise a mort. L’industrie des loisirs aussi.

La zone metropolitaine de Port-au-Prince est un veritable champ de tir. Le kidnapping est devenu une activite courante et l’industrie apparemment la plus florissante. Aujourd’hui, des commandos armes vont saisir leurs cibles a l’interieur de leurs residences et de leurs bureaux. La population est aux abois et sans secours.

Bizarrement, rien de tout cela ne semble preoccuper le secteur prive formel haitien des affaires. Il parait zen. Il fonctionne comme a l’ordinaire. Chacun s’occupe de gerer ses petits problemes et de trouver des solutions individuelles aux problemes.

Le drame de mon amie G, et de tout le reste de la population, n’interpelle aucune autorite politique, policiere ou judiciaire. Elle n’interpelle pas non plus les employeurs, les educateurs et directeurs d’ecoles. Chacun est dans sa bulle et s’attend que chaque matin l’employe ou l’ecolier ou l’etudiant soit au rendez-vous et productif. Personne ne s’interesse a ce qui est fait pour une presence au travail ou en salle de classe. Personne ne s’interesse a ce que vivent les gens dans leurs quartiers, sur la route pour se rendre au travail, a l’ecole ou chez eux. Encore moins, on ne s’interesse pas aux effets sur la productivite des travailleurs, des ecoliers et etudiants ou aux effets nefastes sur la sante des gens. Comme j’avais dit dans un texte precedent, c’est une attitude tres irresponsable de la part des autorites politiques, des employeurs et des educateurs qui peut produire des chocs profondement devastateurs dans le futur. La societe haitienne vit tous ces drames, accumule ces chocs, ces traumatismes. Certains parlent de resilience de la population, mais s’agit-il vraiment de cela ? Ne sommes-nous pas plutot dans la logique d’un seisme qui accumule de l’energie et qui risque de liberer cette energie avec une intensite profondement meurtriere ? Je ne suis pas un expert de la question. Je m’interroge tout simplement.

Mais alors que ce pays est en pleine agonie depuis des annees et particulierement en cette fin d’annee 2021, les nantis sont curieusement silencieux, absents, lethargiques. A croire que les taux de croissance negatifs de l’economie depuis 3 ans et la migration acceleree de la population ne les derange point.

Aujourd’hui, Haiti s’enlise dans l’abime, dans un systeme de terreur economique et sociale qui conduit a la faillite du pays, l’appauvrissement continu de la population et la fuite des jeunes et des cerveaux.

Ou sont ceux que des magazines financiers americains presentent comme la famille la plus riche d’Haiti ? Ils sont dans presque tout : l’agroalimentaire, les materiaux de construction, les produits petroliers etc. Ou sont ceux qui dominent l’importation de quasiment tout : voitures, motocyclettes, riz, huile et autres produits de consommation courante (alimentaire et pour maisons) ?

Ou sont les proprietaires des principales banques privees haitiennes ? Que fait leur Association Professionnelle des Banques (APB) ? Ou sont les economistes de ces grands groupes financiers ? Comment se fait-il qu’ils n’aient aucun mot sur la crise haitienne et continuent “business as usual” ?

C’est vrai que le secteur bancaire est florissant en depit de toutes les crises mais c’est aussi vrai qu’il est rabougri et a la dimension de l’economie dans laquelle il evolue. Les banquiers haitiens ne sont-ils pas interesses a une economie qui ferait de la croissance, qui verrait eclore une classe moyenne et une classe populaire avec pouvoir d’achat et capacite d’emprunt ? Comment se fait-il que ce drame que vit au quotidien leurs clients et employes ne les interpelle pas et qu’ils ne cherchent pas a influencer les decideurs politiques et les politiques publiques dans un sens qui serait favorable a leurs interets d’affaires et ceux d’Haiti ?

On peut poser les memes questions a ceux qui possedent les concessionnaires automobiles les plus en vue de la place.

On peut aussi demander a ceux qui detiennent encore des unites significatives de production industrielle si la terreur que vit la population haitienne ne les derange point, si elle n’empeche pas le developpement de leurs affaires. Ils ne s’en plaignent pas en tout cas et semblent s’accommoder.

L’inaction des industriels haitiens de la sous-traitance est encore plus etonnante. Depuis des annees, avec l’appui technique de consultants politiques haitiens et de lobbyistes americains, l’Association des Industries d’Haiti (ADIH) est habituee a ce jeu d’influencer les politiques americaines en faveur de leurs interets. Plusieurs fois, ils ont gagne des victoires notables pour le renouvellement de la loi HOPE. En Haiti, l’ADIH est pourtant tres passive.

Cela fait pres de 6 mois qu’une crise du carburant perdure, que faire de l’essence dans une station d’essence est une vraie gageure, que les stations d’essence sont plus souvent fermees qu’ouvertes. Tout cela, devant une indifference etonnante des compagnies petrolieres et des proprietaires des stations a essence. A croire que la situation peut demeurer ainsi. Clairement, il y a anguille sous roche dans ce secteur qui nage en eaux troubles.

Ou sont les nantis d’Haiti quand Haiti gemit et s’enlise ? Sur une de leurs coquettes proprietes de la Cote des Arcadins ? Sur une ile en Grece ? Dans leurs chateaux de Floride, d’Espagne, d’Italie a attendre la fin de la crise ?

Ou est passe le Forum Economique du Secteur Prive (FESP)? Creee en 2009, cette structure qui se definit comme “un regroupement des principales associations et chambres de commerce et de plusieurs groupes industriels, financiers et commerciaux de la republique d’Haiti” avait pour mission entre autres “d’unifier la voix trop souvent discordante de la classe d’affaires sur la realite socio-politique et economique.” Une autre mission du Forum etait d’elargir la classe moyenne a travers la multiplication des entreprises”.

Si de l’avis d’un ancien Vice-President de la Chambre de Commerce de l’Ouest en 2009, le Forum n’a jamais ete rien de plus qu’une entite essentiellement politique, intervenant simplement a chaque fois qu’il y a une crise politique ou a chaque fois qu’il faut prendre des positions par rapport a l’international (Ayibipost 3 octobre 2019, article d’Emmanuel Moise Yves), par contre, le site de la fondation affichait de bien plus grandes ambitions.

En effet, 5 piliers (Emplois et Opportunites economiques partages, Agriculture et Environnement, Sante et Education, Logements et Securite Economique, Gouvernance et Capacite Institutionnelle) etaient identifies par le Forum. En 2017, ce Forum etablissait ainsi ses ideaux pour Haiti :

– Creer 1 million d’emplois notamment dans l’agriculture, le tourisme et le textile ;

– Formaliser le secteur informel a 50% ;

– Reduire l’importation alimentaire ;

– Reduire l’utilisation du charbon de bois a 50% ;

– Reduire la mortalite maternelle et infantile de 50% ;

– Acces a tous les enfants au cycle primaire ;

– 1 million de travailleurs avec leurs familles etablis dans des logements permanents autour des poles de developpement ;

– Le cadastre est mis en place et les titres de propriete sont sans dispute ;

– Doubler la pression fiscale de 9 % du PIB a 18%.

Est-ce que le Forum a vraiment cru a cela ? On ne peut le savoir. Pour certains, ce n’etait qu’un simple discours. Interroge a une emission de Fokus Marketing en fevrier 2017, Bernard Craan alors Coordonnateur du Forum avait dit que ces declarations devaient etre comprises comme le reve du Forum pour Haiti sur un quinquennat, ce qu’elle voudrait voir qui se passe.

Ces objectifs etaient-ils realistes ? Nous ne ferons pas ce debat d’analyse du discours du Forum. Nous nous contentons de constater que le secteur prive et les nantis de ce pays, il y a 4 ans, avaient declare avoir des reves pour Haiti, et qu’aujourd’hui ils n’ont meme pas une opinion connue sur la crise haitienne. Une belle regression !

Du temps ou j’ai travaille avec Bernard Craan, j’ai appris que les ecrits valent quelque chose. “Les paroles s’envolent, les ecrits restent “, avait dit l’autre. Bernard, un jour, m’avait confie: “saying is fine, but put it in writing it’s going a step further or above. When you write it, you mean it”. Je partage l’opinion de Bernard Craan. Ainsi, selon moi, le fait par le Forum d’avoir des textes explicitant sa mission, sa vision, ses reves, ses ambitions et son agenda etait une bonne chose.

Apres les evenements des 6 et 7 juillet 2018, le Forum s’etait prononce sans ambages pour la demission du Premier Ministre en fonction Jack Guy Lafontant. En fevrier 2019, a la suite d’un lock de 10 jours, l’adresse a la nation du president de la republique Jovenel Moise avait ete vertement critique par le Forum.

Depuis le lock de fin 2019, devant l’impossibilite d’un consensus a l’interieur du Forum sur la crise haitienne, Bernard Craan a demissionne de sa fonction de Coordonnateur du Forum et on n’en a plus entendu parler de l’organisation.

Generalement, quand il n’y a pas de consensus a l’interieur d’un groupe, c’est qu’il y a au moins 2 positions opposees. L’implosion du groupe peut se comprendre. Mais alors, on s’attend a ce que chaque groupe revendique et defende ses positions. Ce n’est pas ce qui s’est passe dans le cas du Forum. Chaque groupe a fait silence et a continue a faire “business as usual”.

Le secteur prive haitien, depuis lors, est totalement apathique et a mille lieux du secteur prive que preconisait Bernard Craan et des ambitions du Forum. C’est comme si ce secteur avait recu un choc violent qui l’avait rendu subitement hebete, zombifie.

Depuis cette date, les autres institutions representatives du secteur, qu’il s’agisse de la Chambre de Commerce et d’Industrie, de l’ADIH, de la AMCHAM, de la Chambre Franco, de la Chambre Canado, de l’Association Touristique d’Haiti entre autres, sont plutot assez pales en termes de presence et de combat. Il y a une absence totale d’empathie envers les problemes de la population. Les notes de presse sont devenues rares, les textes, sauf a de rares exceptions, vides de fermete et de leadership.

Cette question m’interpelle au plus haut point et m’a fait sortir il y a quelques mois sur Facebook une courte publication. Je disais que le secteur prive etait trop tranquille dans la crise haitienne. J’ironisais ou provoquais meme en disant que les affaires n’avaient semble-t-il jamais ete aussi bonnes vu le profond silence du secteur prive. Je connais les hommes d’affaires haitiens, je connais leur sensibilite pour leur argent.

Il fut un temps, le secteur prive haitien rebiffait pour un jour de conge decide par le gouvernement. Aujourd’hui, plus de 60 jours d’arret des activites sur une annee ne l’inquiete point. En 1991, lorsque les poids lourds du secteur prive craignaient qu’Aristide s’attaque a leurs interets, ils avaient pris les devants et clairement affiche leur appui au coup d’etat. En 2003-2004, a nouveau, ils n’avaient pas hesite a prendre les rues et a sortir toute leur artillerie pour se debarrasser a nouveau du menacant Aristide. Sur la base de ce passe recent, je me disais que si le secteur ne s’agite pas, c’est que probablement, soit il se tire bien d’affaires malgre la situation (les chiffres officiels ne sont pas les bons chiffres), soit encore que les affaires que le secteur prive dit mener ne sont pas ses vraies affaires, que derriere le commerce formel affiche il se cache d’autres commerces plus juteux, soit que le secteur prive a tellement capture l’Etat et fait des profits mirobolants vu les situations de quasi-monopole dans la plupart des secteurs d’activites qu’il se fichait pas mal qu’il y ait decroissance de l’economie et moins de consommateurs. Le secteur prive haitien est-il associe au commerce de la drogue, des armes et a l’industrie du kidnapping ? Ce sont des questions legitimes suscitees par le comportement passif de ce secteur dans une economie asphyxiee, en agonie. De mon point de vue, aucun secteur prive sain ne peut fonctionner et se conforter dans cette jungle qu’est Haiti et rester zen lock apres lock, dans un climat d’instabilite politique et sociale permanente et de terreur sociale.

A travers le monde, le secteur prive attire des gens qui ne vivent que pour et par l’argent. Au nom de leur soif d’argent, des guerres sont initiees, des regions entieres sont detruites et des populations sont decimees, appauvries ou forcees a fuir leur terre natale. Cela fait des siecles que cela dure. Et s’il est vrai que cette categorie existe et pourrait meme predominer en Haiti, on ne saurait mettre tous les entrepreneurs dans le meme panier.

Le secteur prive n’est pas homogene. Divers courants y existent, les interets des hommes d’affaires different, des fois, selon leur secteur d’activites. Comme dans tout secteur, des personnes honnetes, cotoient des personnes malhonnetes.

Cela dit, qui du secteur prive prendra un jour le leadership d’un mouvement, d’une action, d’une initiative pour montrer que les nantis d’Haiti font partie d’Haiti et sont hautement preoccupes et concernes par la crise haitienne?

Lequel d’entre eux sera dispose a risquer de perdre de ce qu’il possede pour que ca change? Dans une bataille pour le changement, la question est toujours celle-ci : qu’etes-vous prets a perdre ? Ou alors jusqu’ou etes-vous prets a vous rendre ? C’est la lecon du magnifique roman historique de Michel Soukar ” Le sang du citoyen”. Alors, je lance la question : ” vous les nantis qui souhaitez sincerement un changement profond et durable en Haiti au benefice de tous les Haitiens, quels sacrifices etes-vous prets a faire pour” ?

J’aimerais voir certains d’entre vous sortir de votre trou, de votre confort, de votre peur ou de votre torpeur pour vous associer au combat pour le changement. Pour qu’il y ait ce sentiment que vous et nous, sommes un peuple, une nation, nous devons voir des haitiens au teint clair et fortunes manifester plus d’empathie, epouser la cause haitienne, la cause de la grande majorite.

Il serait aussi bon de voir les entreprises haitiennes se solidariser avec leurs clients dans leurs difficultes quotidiennes. L’empathie est au coeur du marketing moderne. Les batailles marketing ne sont plus des batailles de produits mais des batailles de perception. Les images que projettent les chefs d’entreprise et les entreprises elles-memes permettent aux consommateurs de trier et de choisir. En avril 2007, lors des violentes “emeutes de la faim” qui avaient saccage Port-au-Prince, alors que les emeutiers cassaient tout sur leur passage, les immeubles de Digicel avaient ete exemptes d’attaques parce que a l’epoque l’image de la compagnie etait au top. Digicel etait vue comme une compagnie qui avait mis fin a l’escroquerie qui consistait a faire payer aux consommateurs a la fois les appels entrants et sortants. Par son support financier a la selection nationale de football et au championnat national de football, la compagnie etait aussi percue comme une entreprise citoyenne, engagee aux cotes du peuple haitien.

Je ne suis pas un homme de violence. Je crois que si les hommes sont raisonnables, mettent un peu de cote leur avarice, cupidite, ego et vanite de cote, il est possible de creer un monde ou nous pouvons tous vivre bien. Ailleurs, comme en Haiti. Un grand reve sans doute ! Mais je crois que c’est possible et qu’il faut embarquer le monde dans une autre dynamique. Le capitalisme a certes ses vertus qui lui permettent de perdurer mais c’est un systeme economique et social qui conduit l’humanite a son auto destruction. Il est bon de reflechir a un systeme alternatif.

Si certaines familles d’origine levantine, juive ou europeenne n’ont aucun attachement sentimental a ce pays qui leur a tout donne, si pour eux Haiti n’est qu’un comptoir de vente, peut-il en etre autant pour de vieilles familles mulatres ?

Dans cette Haiti a plus de 90% noire, il est etonnant que les nantis soient a quasiment 100% de descendance etrangere ou mulatre. Clairement, il y a necessite d’une elite economique noire. Thomas Desulme, noir d’origine haitienne, a ete un industriel a succes en Jamaique pendant le regne des Duvalier. De retour au pays, apres la chute de la dictature des Duvalier, il n’a pas reussi a faire de meme dans son propre pays.

Au cours des 15 dernieres annees, 3 compagnies etrangeres: Digicel d’abord puis Heineken et Decameron ont pris le pari de miser sur Haiti. Elles ont amene dans leurs bagages de nouveaux savoirs, de nouveaux savoir-faire, une culture d’entreprise differente, une nouvelle approche des affaires. Chacune a su a sa maniere bouleverser et dynamiser son marche de maniere interessante. Si Decameron a rempli sa mission en creant a un certain moment, un interet manifeste chez des compatriotes de la diaspora et des etrangers a venir en Haiti, si l’engagement social de Digicel a travers sa fondation est indeniable, et si Heineken a reussi en une decennie a developper davantage la BRANA, on esperait cependant mieux d’Heineken. On attend encore qu’elle porte la biere nationale Prestige au monde. Faut-il plus de compagnies etrangeres dans differents secteurs pour casser les monopoles et dynamiser les secteurs ? C’est a considerer. Mais l’Haiti dechiree d’aujourd’hui que les Etats-Unis et le Canada invitent leurs ressortissants a quitter est incapable d’attirer de nouveaux investisseurs. La non attractivite d’Haiti pour recevoir des investissements directs etrangers, est-ce ca la bonne affaire pour les nantis qui font leur argent dans l’importation de biens de toutes sortes ?

Dans un texte anterieur intitule “Qui dirige Haiti ?”, j’avais montre les pouvoirs detenus par la classe moyenne pour changer Haiti et la responsabilite de cette classe dans la crise haitienne. Le present article touche d’autres problemes de fond et des questions sensibles : qui detient la richesse en Haiti et questionne le comportement de cette minorite possedante qui n’a pas le comportement d’une elite. En abordant ces questions, je veux etablir qu’il ne peut plus y avoir de sujets tabous ni de gens intouchables en Haiti. Une societe pour avancer doit reconnaitre ses problemes de fond et de surface et decider de les aborder. Faire la politique de l’autruche ne nous ne fera nullement avancer. Bien au contraire !

Celui qui ecrit n’est pas un anti secteur prive. De 1995 a 1998, sous les presidences successives de Jean-Maurice Buteau, Georges Sassine et Lionel Delatour, j’ai donne 4 ans de ma vie a travailler en tant que directeur executif du Centre pour la Libre Entreprise et la Democratie (CLED) a mettre en place des activites, projets et programmes pour rendre le secteur prive haitien moins repugnant et plus moderne. En 2021, ce secteur prive que je vois n’a pas grandi. Bien au contraire. Il se fout de son image, s’adonne a coeur joie aux pratiques illicites, communique peu, n’est pas implique dans les grandes questions qui agitent la nation. La nouvelle generation d’entrepreneurs se revele plus vorace, moins humaine, moins responsable, moins citoyenne, plus detachee du reste de la societe. Elle vit dans son monde, une bulle, une tour bien gardee. Elle se comporte comme une “veritable caste de marchands ” comme Michel Soukar les decrit dans “Radiographie de la bourgeoisie haitienne”. Cela inquiete certains hommes d’affaires qui seront bientot a la retraite et qui passeront les renes a leurs fils et filles. S’ils s’inquietent, nous devrions nous aussi nous en inquieter.

Dois-je aussi rappeler pour ceux qui ne le savent pas que j’etais en 2013/2014 au coeur de l’idee de l’organisation des 2 editions de l’evenement Salon des Entrepreneurs. Avec Kesner Pharel, Rock Andre, Frantz Exil, au sein du comite de pilotage du salon nous avions, des la premiere edition, honore des entreprises comme les editions Deschamps, Le Nouvelliste et l’orchestre Tropicana pour leur longevite.

Celui qui ecrit a aussi connu le monde des affaires. Avec Synergies, j’ai ete souvent en appel d’offres et donc en concurrence saine pour la conception et l’execution de projets evenementiels de ministeres et autres institutions d’etat. Nous avons accompagne plusieurs autres institutions dont le CLED, la BNC, la federation Haitienne de Tennis, l’ANMH, la Chambre de Commerce Haitiano Canadienne, l’Association des Paysans de Vallue, la ville de Pestel et autres. J’ai appris dans ce petit monde que le travail bien fait ne garantit pas toujours le renouvellement des contrats.

Les initiatives privees qui ne nuisent pas aux interets de la collectivite sont benefiques a chaque societe. La force d’une nation c’est son capital humain, c’est le genie et la creativite de chacun de ses membres. En ce sens, chaque initiative entrepreneuriale est une sorte de nouvelle proposition de solution. Une societe qui bloque la capacite de penser, de proposer, d’innover et d’entreprendre est une societe qui choisit deliberement de ne pas progresser. Penser, innover et entreprendre sont aussi des droits essentiels de l’individu et fondamentaux pour le developpement.

Nantis d’Haiti, la societe haitienne a besoin de vous. Elle a besoin de votre savoir, de votre capital, de vos reseaux de contacts a l’etranger… Cependant, votre argent ne vous rend ni plus digne ni plus estimable que quiconque. Il ne vous rend pas non plus moins digne ni moins estimable. En tant qu’individus et en tant que groupe social, vous avez une fonction sociale, un role social. Il n’est ni plus, ni moins important que celui d’un ingenieur, d’un medecin, d’un cultivateur, d’une femme sage, d’un musicien, d’un comedien, d’un professeur, d’un plombier, d’un electricien, d’une cuisiniere, d’un personnel de maison quelconque, d’un eboueur, d’un createur d’evenements … La force d’une societe c’est sa diversite, sa complementarite, son interdependance et sa solidarite.

La nouvelle Haiti doit-elle se faire avec vous ou contre vous ? Il serait souhaitable que vous soyez partie de la solution autant que vous etes une partie du probleme. Une chose est sure, la societe haitienne reclame et merite de nouveaux rapports sociaux. Elle merite une refondation sur des bases d’egalite de droits et d’opportunites pour tous. Les rapports entre humains sur cette partie de terre doivent etre redefinis. La couleur de la peau ne peut continuer a etre un element de discrimination, de superiorite, d’inferiorite ou de statut economique et social.

Il est sans doute utopique de croire que tous peuvent changer, que des “demons” puissent se transformer en anges, que des predateurs changent de nature du jour au lendemain. Mais, je crois au changement parce que dans le groupe que vous composez, il y a des segments dotes d’humanisme et enclins a d’autres rapports. Quelques hommes suffisent pour le changement. En 1990, il avait fallu un Frederik de Klerk en Afrique du Sud pour porter la minorite blanche a faire des compromis, a mettre fin a l’Apartheid. J’espere que vous trouverez parmi vous un ou des Frederik de Klerk pour sauver l’image des nantis en Haiti et accompagner Haiti vers un avenir de dignite, de prosperite et de bien-etre pour chacun de ses fils et filles.

Le 18 novembre 1803 etait devenu une voie obligee par l’entetement de Napoleon de retablir l’esclavage a St Domingue. En 2021, la societe haitienne est autant dechiree que celle de St Domingue a la fin du 18ieme siecle. Trop de sang a coule et coule encore. Trop de crimes financiers, trop d’injustices. Cela doit finir. Il serait bon que la voie de la concertation soit engagee en lieu et place de la guerre. Il est mieux de laisser immoler quelques-uns au lieu de faire perir tout le monde.

Nantis d’Haiti, meme sans une enquete sur la question, je prends la liberte de vous dire que vous etes tres mal vus dans la societe. Comme produit, votre commercialisation accuse de nombreux defis. Peut-etre que beaucoup d’entre vous, vous vous en fichez royalement ! Mais, comme je l’ai montre avec le cas de Digicel en 2007, la bonne reputation est un actif et la mauvaise reputation est un passif.

Tout comme l’image de groupe peut agir sur l’individu, l’image individuelle peut aussi agir sur le groupe. Ainsi, autant de mauvaises actions de certains d’entre vous peuvent affecter negativement votre reputation de groupe, autant de bonnes actions de quelques-uns peuvent embellir l’image.

En 1803, il a fallu une revolution dans le sang. En 2021 et 2022, le sang coulera encore probablement vu le niveau des antagonismes et la quantite d’armes de guerre en circulation. Il est clair que par rapport a l’enormite des crimes financiers et de sang commis ici, l’impunite ne peut etre la regle et que la justice doit agir. Mais pour le reste, une revolution tranquille nous serait benefique.

Nantis d’Haiti, la situation haitienne actuelle est intenable. Laisser pourrir ou gangrener davantage une telle situation est un bien grand risque. Il est venu le temps de s’attaquer aux racines des problemes haitiens. Il est venu le temps de voir les nantis progressistes et nationalistes se demarquer et se mettre en mission marketing pour une autre image d’Haiti et de l’Haitien a travers le monde.

Claude-Bernard Celestin

18 novembre 2021