Oui, les ?tats-Unis ont essay? et renvers? le pr?sident Jean-Bertrand Aristide, dit Roromme Chantal

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*Par Roromme Chantal

L’enqu?te du New York Times sur le r?le de l’indemnit? impos?e par la France ? la jeune R?publique d’Ha?ti en 1825, comme ran?on de l’ind?pendance arrach?e h?ro?quement ? l’arm?e napol?onienne en 1804, alimente un torrent de r?actions nationales et internationales, parmi lesquelles un article d’opinion de James B. Foley dans le Miami Herald, et dont une traduction fran?aise a ?t? publi?e sur le site Internet du quotidien ha?tien Le Nouvelliste. Je me suis particuli?rement int?ress? ? ses commentaires car l’ancien ambassadeur am?ricain en Ha?ti joue clairement avec la v?rit? historique sur le pays.

Pour commencer, il est compl?tement faux d’affirmer, comme le fait Monsieur Foley, que les ?tats-Unis n’ont pas <>, et qu’ils n’ont pas <>, ou encore que la <> et que les ?tats-Unis l’aurait <>.

L’histoire d?form?e

De telles affirmations sont si ?loign?es de ce que d’innombrables sources concordantes et archives historiques non falsifi?es nous enseignent sur cet ?pisode de l’histoire contemporaine d’Ha?ti qu’on peut se demander si Monsieur Foley a pris le temps de revoir sa copie diplomatique. Son focus s’est manifestement limit? ? sa propre mission en Ha?ti (2003-2005), en remplacement de l’ambassadeur Brian Dean Curran et, parmi les actions internationales subversives contre le r?gime d’Aristide, il ne mentionne que celles manifestes men?es par certaines ambassades influentes comme celles de son pays et de la France. Ce faisant, il passe compl?tement sous silence le travail occulte, mais combien n?faste dans le contexte ha?tien, d’organisations de la soci?t? civile am?ricaine travaillant ? la solde du gouvernement f?d?ral am?ricain.

Or, m?me des diplomates am?ricains familiers avec la question ha?tienne -comme le pr?d?cesseur ? Port-au-Prince de Monsieur Foley lui-m?me, Brian Dean Curran (2001-2003)- reconnaitraient ? quel point les d?clarations de Foley sont fausses et biais?es. De fait, un article du m?me New York Times de janvier 2006 intitul? <>) cite Brian Dean Curran et plusieurs autres sources diplomatiques cr?dibles dont les t?moignages ont permis de jeter une lumi?re crue sur tout un trafic d’influence orchestr? depuis Washington contre Jean-Bertrand Aristide. Cette campagne visait ? faire ?chouer les efforts diplomatiques qui auraient pu mener ? un compromis politique entre Jean-Bertrand Aristide et ses opposants.

Les faits d’abord

Rappelons que le pr?sident Jean-Bertrand Aristide ?tait accus? d’avoir manipul? les r?sultats des ?lections l?gislatives de mai 2000 ? l’origine de la crise politique. M?me si les journalistes du New York Times n’ont pas ni? que le foss? qui existait entre Aristide et ses adversaires aurait ?t? difficile ? combler, ils ont conclu que les <>, faisant en cela ?cho aux propos m?mes de l’ambassadeur am?ricain Brian Dean Curran.

Ses partisans d?crivent souvent Jean-Bertrand Aristide comme un ange. Ses d?tracteurs r?torquent que sous la soutane du <> se cachait des haillons. Ce que l’histoire retiendra du leader du mouvement <> doit donc ?tre laiss? ? la subjectivit? plus ou moins inform?e de chacun. Il me para?t n?anmoins important de r?tablir les faits, non pas pour prendre la d?fense d’Aristide, qui ne sortirait pas n?cessairement grandi de mon propre bilan de ses deux pr?sidences inabouties, mais pour attaquer certaines demi-v?rit?s qui nuisent ? la compr?hension de cet ?pisode tr?s important de l’histoire contemporaine d’Ha?ti. Il y en va, pour ainsi dire, d’une responsabilit? morale ? dire les choses de mani?re juste et inform?e des faits historiques.

Deux v?rit?s essentielles

Deux v?rit?s essentielles ressortent clairement de l’article de 2006 du New York Times qui correspondent assez fid?lement ? ce que l’on savait d?j? au sujet de la crise ha?tienne. Premi?rement, on y reconnait que <>. Deuxi?mement, on souligne que le r?gime qui a pris le pouvoir apr?s le renversement, << qualifi? na?vement par les gouvernements et les m?dias nationaux des pays qui ont perp?tr? le coup d'?tat, de <>, ?tait en fait un r?gime hors-la-loi et violant les droits de l’homme >>. Selon les auteurs de l’article, le <>.

Une question persiste sur les circonstances de l’?viction d’Aristide en f?vrier 2004 sous la pression conjugu?e de la <> et de la r?bellion arm?e men?e par l’ancien officier des anciennes Forces arm?es d’Ha?ti, Guy Philippe. Pourquoi l’administration de George W. Bush, qui a fait de la construction de la d?mocratie une pi?ce ma?tresse de sa politique ?trang?re en Irak et dans le monde, n’a-t’il pas fait davantage pour la pr?server si pr?s de ses propres c?tes?

Une ambigu?t? subversive

D’un c?t?, l’administration Bush d?clarait toujours officiellement qu’en d?pit des d?rives du r?gime d’Aristide, sa politique ?tait toujours de travailler avec lui en tant que <>. De l’autre, les actions de cette administration en Ha?ti n’ont pas toujours ?t? ? la hauteur de ses paroles. Des entretiens et un examen des documents gouvernementaux men?s par les journalistes du New York Times ont montr? qu’un groupe influent, soi-disant d?di? ? la promotion de la d?mocratie, proche de la Maison Blanche et financ? par les contribuables am?ricains, sapait impun?ment la politique officielle des ?tats-Unis et les efforts de l’ambassadeur officiellement charg? de la mettre en oeuvre.

<> C’est surtout ce message mitig? qui a rendu les efforts pour favoriser la paix politique <>. Ainsi, sans un accord politique, le gouvernement en place d?j? faible a ?t? davantage d?stabilis?, le rendant ainsi encore plus vuln?rable aux rebelles.

Le double jeu am?ricain en Ha?ti

Le groupe de promotion de la d?mocratie proche de la Maison Blanche mis en cause par Curran n’est autre que l’influent Institut r?publicain international (IRI). Le diplomate am?ricain l’accuse d’avoir <>. Stanley Lucas, qui ?tait alors le chef de l’IRI en Ha?ti -un opposant d?clar? d’Aristide de l’?lite ha?tienne- est identifi? comme ayant jou? un r?le crucial.

Lucas aurait <>, selon Curran. Or, d’apr?s les journalistes du New York Times, le r?cit de ce dernier a ?t? soutenu par d’autres diplomates et personnalit?s de l’opposition.

En Ha?ti, tout le monde savait que Stanley Lucas travaillait activement au renversement du pr?sident Aristide. Colin L. Powell, le secr?taire d’?tat am?ricain de l’?poque, d?clarait certes que la politique de son pays en Ha?ti ?tait ce que Curran croyait qu’elle ?tait, et que les ?tats-Unis ont soutenu Aristide jusqu’aux derniers jours de sa pr?sidence.

Il n’en ?tait rien en r?alit?. Curran, ? l’?poque un v?t?ran du service ext?rieur depuis 30 ans, avait ?t? nomm? par Bill Clinton puis retenu par le pr?sident Bush. Il accusa ?galement Monsieur Lucas d’avoir dit ? l’opposition que c’?tait lui, et non l’ambassadeur, qui repr?sentait les v?ritables intentions de l’administration Bush. Or, les archives consult?es par les journalistes du quotidien new yorkais d?montrent que Curran avait averti ses patrons ? Washington que le comportement de Lucas ?tait contraire ? la politique am?ricaine et <> en place.

Pourtant, lorsqu’il demanda des contr?les plus stricts sur l’IRI ? l’?t? 2002, Curran se serait heurt? ? des obstacles pos?s par de hauts responsables du d?partement d’?tat et du Conseil de s?curit? nationale qui soutenaient le repr?sentant de l’IRI, selon un responsable de l’aide am?ricaine ? l’?poque.

<>

D’autres diplomates de haut rang ayant servi sous Colin Powell ont confirm? qu’un changement de politique au sujet d’Aristide avait eu lieu apr?s l’?lection ? la Maison Blanche de Bush fils, ainsi que le soup?onnaient Curran et d’autres. Otto J. Reich devint alors le plus haut responsable du d?partement d’?tat pour l’Am?rique latine : <>, d?clarait-il au New York Times, faisant r?f?rence en particulier ? Curran.

<>, expliquait encore Reich, pr?sent? comme l’un des membres d’un groupe de d?cideurs politiques en ?mergence qui craignaient la mont?e des gouvernements de gauche en Am?rique latine.

Inform? de sa d?claration, Curran cit? par le journal am?ricain aurait d?clar?: <>, et <>.

Le fait est que l’?quipe de Bush m?prisait Aristide et la d?cision de Bill Clinton de forcer l’arm?e ha?tienne ? accepter le retour du pr?sident ?lu en 1994. <>

Powell finira par ouvrir la voie, suivi en cela deux jours plus tard par le pr?sident Bush lui-m?me qui d?clarera: <>

Sous couvert de l’anonymat, un haut fonctionnaire de l’administration, cit? dans une analyse de 2007 du professeur am?ricain William Leogrande, sera m?me plus lapidaire : <>.

La nouvelle dictature d’Ha?ti

Le d?part d’Aristide en 2004 allait ouvrir la voie ? l’?tablissement de ce que l’on peut qualifier sans h?siter d’une <> en Ha?ti. Elle na?tra de l'<>, support?e par les ?tats-Unis et la France. Les rencontres internationales (? huis clos) sur Ha?ti qui se sont tenues dans ce cadre, et sans la participation d’aucun repr?sentant officiel du pays, allaient non seulement mener au renversement d’Aristide, mais aussi ? la cr?ation du <> -consortium des ambassadeurs de pays dits <> et des repr?sentants des principales organisations internationales qui y travaillent. Depuis, ce groupe prive en r?alit?, les Ha?tiennes et les Ha?tiens de leur droit l?gitime ? l’autod?termination, en choisissant notamment leurs dirigeants ? leur place, comme il vient de le faire avec le premier ministre de facto Ariel Henry.

L’?lection pr?sidentielle de la fin de 2010 – ann?e du terrible tremblement de terre en Ha?ti- exemplifie les modalit?s de cette <>, bien document?e par le professeur de l’Universit? York au Canada, Justin Podur, dans un livre de 2016. Selon les autorit?s ?lectorales ha?tiennes, deux candidats (Myrlande Manigat et Jude C?lestin) se qualifiaient clairement pour le second tour. Ce r?sultat ne plut pas ? Washington qui d?p?cha alors sur place dans l’urgence une mission de l’Organisation des ?tats am?ricains, v?ritable <> en Am?rique latine et les Cara?bes.

Au terme du recomptage des voix entrepris dans l’opacit? la plus totale, Jude C?lestin fut ?cart? au profit du musicien populaire Michel Martelly qui deviendra, contre toute attente, pr?sident d’Ha?ti. Sa pr?sidence, comme celle de son successeur d?sign?, Jovenel Mo?se assassin? en 2021, feront l’?loge de la b?tise, de la corruption et du banditisme au sommet de l’?tat ha?tien, dans l’indiff?rence totale du Core Group, sinon dans son int?r?t… Rendu au terme de son mandat, Martelly plongea le pays dans une grave crise institutionnelle en n’organisant pas d’?lection pour le fonctionnement r?gulier des institutions.

Des tractations eurent lieu au Parlement ha?tien afin d’envisager les contours de la transition lorsque Washington publia un communiqu? pour soutenir Martelly. L’ambassadrice am?ricaine ? Port-au-Prince ira jusqu’? s’inviter au Parlement sans y ?tre convi?e, afin d’influencer les discussions.

En 2021, l’?missaire am?ricain en Ha?ti d?missionna de son poste pour d?noncer la politique migratoire des ?tats-Unis vis-?-vis du pays et <> des ?tats-Unis. La nouvelle produisit alors l’effet d’une bombe. En effet, c’?tait la premi?re qu’un diplomate de haut posait un tel geste. ? l’instar de l’ambassadeur Curran, il fera l’objet d’une campagne de discr?dit du d?partement d’?tat.

Les aider ? <>

L’ing?rence am?ricaine en Ha?ti a des racines profondes. Depuis que le pr?sident am?ricain James Monroe a verrouill? l’h?misph?re occidental ? la colonisation europ?enne en 1823, la politique am?ricaine ne s’est pas content?e de chercher ? emp?cher les grandes puissances europ?ennes d’atteindre des positions strat?giques qui compromettraient la s?curit? des ?tats-Unis dans la sous-r?gion.

Washington a jug? bon d’intervenir en Am?rique latine pour maintenir <> et, surtout, sauvegarder les int?r?ts ?conomiques am?ricains. L’un des principes fondamentaux de la diplomatie am?ricaine dans l’h?misph?re a toujours ?t? d’aider les peuples de la r?gion ? <>. Les faits interdisent ? James B. Foley de prendre la posture de professeur de l’histoire sermonnant ses lecteurs.

Il ne fait aucun doute que la France ait souhait? et agi de fa?on ? obtenir le d?part du pr?sident Jean-Bertrand Aristide. Il en est de m?me des farouches adversaires d’Aristide dans l’opposition politique ha?tienne. La r?bellion militaire contre le gouvernement en place pesait ?galement dans la balance. Mais rien de tout cela n’aurait pu aboutir sans la complicit? active et passive des Am?ricains dans un pays o? ils r?gnent en seigneurs et ma?tres depuis l’occupation de 1915.

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*Roromme Chantal est professeur de science politique ? l’?cole des hautes ?tudes publiques ? l’Universit? de Moncton au Canada.