Quelle est la valeur juste de la gourde par rapport au dollar am?ricain aujourd’hui ?

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La r?cente appr?ciation relative de la gourde par rapport au dollar am?ricain ram?ne sur le tapis la notion du taux de change d’?quilibre ou de la valeur juste de la gourde par rapport au dollar am?ricain. Plus d’un se demande si le taux de change actuel est sous-?valu? ou sur?valu?. Quelle est la part de sa variation r?cente qui est due ? la sp?culation des op?rateurs influents des march?s bancaire et non bancaire ? L’ing?nieur Henrilio Julsain, sp?cialiste en recherche op?rationnelle, en math?matiques appliqu?es et expert financier, apporte quelques ?l?ments de r?ponse dans la pr?sente chronique.

M. Julsain a d?croch? une ma?trise en finance math?matique et computationnelle ? l’Universit? de Montr?al en 2004, cinq ans apr?s avoir obtenu une premi?re ma?trise en math?matiques appliqu?es ? l’?cole polytechnique de Montr?al et deux ans apr?s avoir quitt? Ha?ti avec sa famille pour s’?tablir ? Laval au Qu?bec. Il cumule plus de 15 ans d’exp?rience dans la haute finance canadienne au sein d’une des grandes banques commerciales canadiennes.

De la force ou de la faiblesse d’une monnaie

D’abord, abordons le mythe de la parit? d’une monnaie par rapport au dollar am?ricain. Pour beaucoup de non-initi?s aux sciences ?conomiques, une devise est forte quand elle est proche de la parit? avec le dollar am?ricain. Pourtant, la parit? ne d?finit ni la force ni la faiblesse d’une devise par rapport au dollar am?ricain. La force ou la faiblesse d’une monnaie vis-?-vis ? d’une autre est d?finie par rapport ? un niveau d’?quilibre, ?galement appel? valeur juste.

Par exemple, le mardi 6 septembre 2022, il existait des devises dont la valeur ?tait sup?rieure au dollar am?ricain. C’est le cas de la livre sterling de l’Angleterre avec un taux de change d’une livre sterling pour un 1.15 dollar am?ricain. L’euro, utilis? par la grande majorit? des pays de l’Europe, ?tait presque ? ?galit? avec le dollar am?ricain ? la m?me date. Est-ce qu’un pays avec une monnaie plus forte est forc?ment commercialement avantag? ? Pas forc?ment.

? l’inverse, certains pays disposent d’une monnaie tr?s en-dessous de la parit?. On a tendance ? les consid?rer comme des monnaies relativement faibles. On peut citer les cas du Japon o? il fallait 143 yens pour un dollar am?ricain, de la Chine (1 dollar am?ricain = 7 yuans chinois), de l’Inde (1 dollar am?ricain = 80 roupies indiennes), du Chili (1 dollar am?ricain = 882 pesos chiliens), de la Colombie (1 dollar am?ricain = 4 398 pesos colombiens) et de la Russie (1 dollar am?ricain = 62 roubles russes) en date du mercredi 7 septembre 2022. Est-ce que cela veut n?cessairement dire des ?conomies plus comp?titives ? Pas forc?ment.

La le?on fondamentale ? tirer de cet exercice est que la force ou la faiblesse d’une devise n’est pas d?finie ? partir de la parit? par rapport au dollar am?ricain mais plut?t par rapport ? un niveau de r?f?rence qui, lui, est fonction des fondamentaux de l’?conomie consid?r?e. On parle alors de valeur d’?quilibre ou de valeur juste de la monnaie en question. Par analogie, Henrilio Julsain consid?re le taux de change d’?quilibre comme le poids-sant? ou encore le poids id?al d’une personne qui est fonction de son ?ge, de sa hauteur et de son tour de taille. Ces variables sont les d?terminants du poids-sant?. Au-dessus de ce poids d’?quilibre, on parle de surpoids alors qu’en-dessous, on parle d’insuffisance pond?rale ou de maigreur. Il en est de m?me pour le taux de change journalier par rapport au taux de change d’?quilibre.

Comment d?terminer le taux de change d’?quilibre ?

Il y a un taux d’?quilibre autour duquel fluctue le taux de change quotidien. Il existe deux grandes familles de mod?les ?conomiques les plus couramment utilis?s pour d?terminer ce taux de change d’?quilibre. Il s’agit du mod?le de taux de change d’?quilibre fondamental (FEER en anglais) propos? par John Williamson en 1985 et du mod?le de taux de change d’?quilibre comportemental (BEER en anglais) initi? par Clark et MacDonald en 1997. Le premier est un mod?le de court terme qui r?concilie les besoins internes et externes d’une ?conomie alors que le second constitue un mod?le de long terme bas? sur la tendance des variables fondamentales de l’?conomie sur une longue p?riode.

Le mod?le FEER est beaucoup moins utilis? parce que son estimation est plus complexe. C’est une sorte d’?quation ferm?e qui d?pend de beaucoup de param?tres. Tandis que le mod?le BEER, bas? sur une r?gression du taux de change sur des variables fondamentales de l’?conomie, demeure beaucoup plus populaire. La variable de base du mod?le BEER est l’inflation mais d’autres variables comme les termes de l’?change et le volume des transferts sans contrepartie de la diaspora (particuli?rement dans le cas d’Ha?ti) restent des variables tr?s importantes.

Henrilio Julsain utilise le mod?le BEER pour estimer le taux de change d’?quilibre ou la valeur juste de la gourde par rapport au dollar am?ricain. Pour ce faire, il utilise trois sp?cifications diff?rentes. La premi?re part d’une d?finition du taux de change comme ?tant un ratio de prix d’un panier commun de biens et services entre deux pays. Le taux de change de la gourde par rapport au dollar (ratio gourde/dollar) est alors consid?r? comme le ratio des prix entre Ha?ti et les ?tats-Unis d’Am?rique. On parle alors dans ce cas de la parit? du pouvoir d’achat absolue. Il s’agit d’une relation qui relie les taux de change aux prix relatifs des biens et services entre deux pays.

Comme th?orie de la d?termination du taux de change, la parit? du pouvoir d’achat (PPA), dans sa forme la plus simple et la plus rigoureuse (PPA absolue), est fond?e sur une version de la loi du prix unique appliqu?e ? un panier international de biens. La th?orie de la PPA absolue stipule que, sous l’effet des forces du march? mues par l’arbitrage, le taux de change s’ajuste jusqu’? ?galiser les prix des paniers nationaux de biens et de services de deux pays (1). Autrement dit, selon la PPA absolue, le taux de change est ?gal au rapport entre le prix int?rieur et le prix ext?rieur d’un ensemble donn? de produits, ce qui implique un taux de change r?el constant.

Il s’agit d’une r?flexion th?orique qui ne tient pas forc?ment dans la r?alit? pour les principales raisons suivantes. D’abord, ? cause de l’existence de biens et services non ?changeables pour lesquels l’arbitrage ne joue pas. Ensuite, les co?ts de transaction consid?rables qui accompagnent l’?change de biens, en particulier les co?ts de transport et d’obtention d’informations, les tarifs, les taxes et les autres obstacles non tarifaires au commerce, qui rendent l’arbitrage co?teux. De plus, la composition diff?rente entre pays du panier des biens et des services vis?s par les mesures des niveaux nationaux des prix. Finalement, il y a le fait que le taux de change r?el ne soit pas constant ? court et long termes.

Pour tenir compte de tous ces facteurs, Henrilio Julsain part de la relation de base entre le taux de change et l’inflation pour d?finir la v?ritable tendance ? long terme du taux de change. C’est le mod?le de base ou mod?le de r?f?rence. Puis, il y ajoute d’autres variables plus cycliques qui ont un impact important sur le taux de change. Selon les ?tudes r?alis?es, pour les pays o? la transmission mon?taire (masse mon?taire, taux directeur, etc.) se fait facilement ? l’?conomie r?elle, le mod?le de base peut expliquer entre 80 de 85% de la valeur juste de la monnaie ou du taux de change d’?quilibre.

Pour un pays comme Ha?ti, la valeur donn?e par le mod?le ne peut pas ?tre une valeur d’?quilibre coul?e dans du b?ton. C’est une valeur de d?part qui permet de mieux comprendre l’impact des autres variables. On estime alors deux autres mod?les en ajoutant dans le deuxi?me les transferts sans contrepartie de la diaspora vers Ha?ti. Alors que le troisi?me mod?le incorpore au deuxi?me le ratio des termes de l’?change Ha?ti versus ?tats-Unis qui traduit la d?pendance du pays en mati?re d’importation ou la faiblesse de la production nationale. On pourrait ajouter ?galement d’autres variables comme la productivit? si elles sont mesur?es de fa?on fiable.

Selon les estimations du premier mod?le ? partir des donn?es allant d’octobre 1990 ? novembre 2020, le taux de change d’?quilibre s’?l?ve ? 117 gourdes pour un dollar am?ricain. En ajoutant les transferts sans contrepartie de la diaspora, ce taux d’?quilibre tombe ? 93 gourdes pour un dollar am?ricain. L’ajout des termes de l’?change n’a pas chang? grand-chose ? ce montant. Les m?mes estimations sur la p?riode allant d’octobre 1990 ? ao?t 2022 conduisent ? 126 gourdes pour le premier mod?le et 106 gourdes pour un dollar am?ricain pour les deux autres mod?les.

On est donc tent? de croire que la valeur juste de la gourde par rapport au dollar am?ricain se situe dans l’intervalle compris entre 93 et 117 gourdes pour un dollar am?ricain en novembre 2020. Cet intervalle passe de 106 ? 126 gourdes pour un dollar am?ricain en ao?t 2022. Ce diff?rentiel d’intervalle est d? ? la hausse de l’inflation entre novembre 2020 et ao?t 2022. Le taux d’inflation est pass? de 20.1 % en novembre 2020 ? 30.5 % en juillet 2022. Il convient de noter que la prise en compte des transferts sans contrepartie de la diaspora conduit ? une appr?ciation de 16 % de la gourde par rapport au dollar am?ricain puisque le taux de change est pass? de 126 ? 106 gourdes pour un dollar am?ricain. Ainsi, un taux de change sup?rieur ? 106 gourdes peut ?tre consid?r? comme une sur?valuation alors qu’un taux inf?rieur ? ce montant peut ?tre consid?r? comme sous-?valu?.

Cependant, les mod?les utilis?s captent peu ou pas du tout l’impact de l’instabilit? politique et de l’importance du pouvoir de march? des banques commerciales ha?tiennes et des autres op?rateurs influents du march? local des changes. On peut interpr?ter l’?cart entre le taux de change d’?quilibre (106 gourdes) et celui pratiqu? sur les march?s formel et informel des changes comme l’impact de ces deux importants facteurs susceptibles d’amplifier l’effet de la sp?culation.

Thomas Lalime

[email protected]

(1): https://www.banqueducanada.ca/wp-content/uploads/2010/06/lafrance.pdf

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