Ran?on fran?aise : New York Times a rendu un service important en estimant les pertes d’Ha?ti entre 21 et 115 milliards de dollars, estime Jonathan M. Katz

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1- Qui ?tes-vous et quelles sont vos relations avec Ha?ti, son peuple et son histoire ?

Je suis venu pour la premi?re fois en Ha?ti en 2007 en tant que correspondant de l’Associated Press. J’ai v?cu ? P?tion-ville pendant trois ans et demi, p?riode pendant laquelle j’ai surv?cu au tremblement de terre et j’ai r?v?l? l’histoire selon laquelle les casques bleus avaient apport? le chol?ra en Ha?ti. J’ai depuis ?crit deux livres, The Big Truck That Went By : How the World Came to Save Haiti and Left Behind a Disaster, qui traite du tremblement de terre, et, plus r?cemment, Gangsters of Capitalism : Smedley Butler, the Marines, and the Making and Breaking of America’s Empire, qui comprend deux chapitres sur l’occupation am?ricaine d’Ha?ti de 1915 ? 1934, et un sur la R?publique dominicaine.

2- Avez-vous travaill? sur le dossier de la dette de l’ind?pendance vers?e par Ha?ti ? la France ?

J’ai fait des recherches sur la ran?on fran?aise (c’est un excellent terme que le Times a invent?) au cours de l’?criture de mes deux livres. Une grande partie de ce travail a consist? ? lire les recherches d’historiens et d’?conomistes sur la question, notamment les travaux de Marlene Daut, professeur ? l’universit? de Virginie, et de l’?conomiste fran?ais Thomas Piketty. Lorsque le Times a commenc? ses recherches, il s’est adress? ? moi et ? ma femme, Claire Antone Payton, qui est une historienne ayant ?tudi? Ha?ti en profondeur, en particulier le r?gime des Duvalier. Nous leur avons donn? toutes les informations que nous pouvions.

3- Quelles ont ?t? vos conclusions ?

En bref, que la France – qui avait d?j? tant d?pouill? les Ha?tiens pendant l’esclavage et ses tentatives d’?craser la R?volution – a intentionnellement paralys? l’?conomie ha?tienne tout au long du 19?me si?cle. Et, ce qui est tout aussi important, c’est que les ?tats-Unis ont all?grement repris le flambeau fran?ais, transf?rant les dettes aux banques am?ricaines, en particulier ? ce qui est aujourd’hui la Citibank, et ont ensuite utilis? ces dettes comme pr?texte pour envahir, occuper et dominer Ha?ti au 20e si?cle. Le premier chapitre sur Ha?ti de mon nouveau livre commence par un r?cit des Marines d?valisant la Banque Nationale de la R?publique d’Ha?ti et ramenant ? Wall Street un demi-million de dollars d’or. Pour autant que mes sources et moi-m?me puissions le dire, cet or n’a jamais ?t? rendu.

4- Quelle est votre appr?ciation du travail du NYT ? 5- Le NYT a-t-il apport? de nouveaux ?l?ments, de nouvelles perspectives sur l’impact de cette dette sur la pauvret? en Ha?ti ?

Je pense que le Times a rendu un service important. Tout d’abord, ils ont calcul? la tabulation la plus pr?cise du montant qu’Ha?ti a effectivement transf?r? ? la France : 112 millions de francs, soit environ 560 millions de dollars aujourd’hui. Et ils ont estim? que la valeur totale de la perte se situe entre 21 et 115 milliards de dollars. Comme je l’ai ?crit dans ma lettre d’information :

Pourquoi est-ce important ? Pour deux raisons. D’une part, cela donne une certaine pr?cision fonctionnelle au m?canisme de la r?clamation : non seulement nous savons qu’il y a eu un ?norme transfert de richesse de la nation antillaise vers la France, mais voici les chiffres et les dates de chaque paiement, etc. D’autre part, si la France doit un jour ?tre contrainte de restituer une partie de cet argent, il est essentiel de pr?senter une facture d?taill?e.

Oui, Emmanuel Macron & Co. vont s?rement essayer de faire ce que les Fran?ais font depuis plus d’un si?cle, et ignorer compl?tement les faits de leur crime. Mais comme le montre la r?action imm?diate de l’une des parties accus?es, la pr?cision que les journalistes du Times ont apport?e ? ce projet rendra la t?che plus difficile aux responsables fran?ais. Et cela pourrait ?tre une v?ritable r?ussite.

Ils ont ?galement attir? l’attention sur une histoire que, bien s?r, de nombreux Ha?tiens et tous les sp?cialistes d’Ha?ti connaissent depuis longtemps, ce qui est pr?cieux en soi. Je pense que cela aurait pu ?tre fait de mani?re journalistique avec une histoire plus courte, mais le fait d’en avoir fait un ?v?nement fabriqu? ? une valeur en soi.

6- Pensez-vous que les lignes bougeront, que les Fran?ais et les Am?ricains reconna?tront leur r?le dans l’appauvrissement syst?mique d’Ha?ti ?

Oui, cela ferait une ?norme diff?rence. Comprendre comment la richesse de l’Europe et des Etats-Unis s’est construite sur l’exploitation et le vol des peuples, en particulier en Afrique et en Am?rique latine, contribuerait grandement ? changer les attitudes envers les peuples du Sud. Bien que cela d?clencherait certainement une r?action n?gative dans les pays riches.

7- Pensez-vous que le travail du New York Times pourrait conduire ? une forme quelconque de r?paration ou de restitution ?

C’est possible. Je suis sceptique ? long terme parce que j’ai vu tant d’efforts pour attirer l’attention sur les Ha?tiens dans le pass?. Mais j’essaie tout de m?me de rester optimiste.

8- Qu’attendez-vous des Ha?tiens ? ce sujet ?

Comme je ne suis pas en Ha?ti en ce moment, je vous laisse le soin de me dire quelle a ?t? la r?ponse ! J’esp?re que les gens en Ha?ti, ainsi que les universitaires ha?tiens, pourront maintenir l’attention sur cette histoire. Je sais que ce sera difficile compte tenu de tout ce que les gens doivent affronter dans leur vie quotidienne, avec un gouvernement aussi faible et non repr?sentatif.

9- Votre travail sur le capitalisme est remarquable. Vous mettez en lumi?re les effets horribles de ce que les ?tats-Unis ont fait en Ha?ti et ? Ha?ti. Pourquoi ?

Je pense qu’en tant qu’Am?ricain, j’ai la responsabilit? de faire la lumi?re sur ce que mon pays a r?ellement fait dans le monde, y compris aux Ha?tiens et ? Ha?ti. Nous ne pouvons pas aller de l’avant sans comprendre pleinement comment nous en sommes arriv?s l?.

10- La politique am?ricaine a-t-elle chang? depuis le 19?me si?cle ?

La politique am?ricaine change toujours, mais certaines choses restent constantes. Comme Lord Palmerston l’a dit des Britanniques, l’Empire am?ricain n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents – seulement des int?r?ts permanents. Les dirigeants am?ricains placent au-dessus de tout l’accumulation de capitaux et de ressources et la protection de leur propre pouvoir, et par extension celle d’un nombre suffisant d’Am?ricains pour les maintenir au pouvoir. C’?tait vrai en 1915 et c’est vrai aujourd’hui.

11- Les Ha?tiens accusent souvent les autres de leur ?chec. Pensez-vous qu’ils doivent partager la responsabilit? de ce qui arrive ? leur pays ?

Ha?ti est le pays des Ha?tiens, et ils ont une grande part de responsabilit? dans l’?tat des choses, notamment de la part des dirigeants, de Boyer aux Duvalier et ? Ariel Henry aujourd’hui. Mais il est impossible de parler des conditions en Ha?ti aujourd’hui sans comprendre les structures internationales dans lesquelles nous vivons tous. Et dans le cas d’Ha?ti, il s’agit de structures qui ont ?t? domin?es par la puissance militaire et ?conomique fran?aise au 19e si?cle et qui ont ?t? domin?es par les Am?ricains depuis. Les dirigeants ha?tiens ne parviennent pas au pouvoir, et ne s’y maintiennent pas, sans le contexte de l’ing?rence et du soutien des ?tats-Unis. Ils doivent ?tre tenus responsables de leurs r?les, mais en proportion des structures plus larges dans lesquelles nous vivons tous.

12-Votre livre sur la fa?on dont la communaut? internationale a g?r? l’apr?s-s?isme de 2010 a r?v?l? comment elle agit vis-?-vis d’Ha?ti. Ont-ils chang? leur approche ?

Je pense que certaines choses ont ?t? apprises apr?s le tremblement de terre, mais le tableau d’ensemble me semble toujours essentiellement le m?me qu’? l’?poque – les ONG en charge des fonctions de la vie quotidienne, les dirigeants ha?tiens devant r?pondre aux ?tats-Unis et ? l’ONU, etc. Les choses ne changeront jamais ? moins qu’il n’y ait un transfert significatif de richesses vers Ha?ti d’une mani?re qui soit d?mocratique, ?gale et durable dans sa distribution. Les gens qui lisent et parlent de la fa?on dont Ha?ti a financ? tout, de la Tour Eiffel au syst?me bancaire am?ricain, pourraient jouer un r?le dans ce changement.

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JMK

Jonathan M. Katz

Les gangsters du capitalisme