S?rie de dettes publiques contract?es par Ha?ti sur le march? int?rieur et ext?rieur au XIXe si?cle (1825-1911) (Suite)

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En guise de conclusion : l’emprunt de 1825, dette originelle et pomme de discorde perp?tuelle

Dans cet article, j’ai d?montr? qu’? partir de 1825 Ha?ti, par la force des choses, s’?tait engag?e dans une s?rie d’emprunts sur le march? ext?rieur. Le premier emprunt de 30 millions de francs-or a ?t? engag? en France en vue de verser la premi?re tranche sur l’indemnit? de 150 millions [41]. Cette dette colossale, la dette originelle, qui ne pouvait ?tre honor?e suivant l’?ch?ance calcul?e par Paris, a g?n?r? les dettes ult?rieures. Il y eut successivement la dette de 36,5 millions de francs contract?e par le gouvernement de Michel Domingue en 1875, la dette de 50 millions de francs consentie sous la pr?sidence de Florvil Hyppolite en 1896 et celle de 65 millions de francs obtenue sous le gouvernement du g?n?ral Antoine Simon en 1910-1911[42]. Toutes ces dettes ont ?t? escompt?es au march? financier fran?ais qui servait alors pour Ha?ti de <>. ? c?t? des emprunts ext?rieurs, diff?rents gouvernements, dont ceux d’Hyppolite, de T.S. Sam et de Nord Alexis ont ?galement recouru aux emprunts int?rieurs. Ces emprunts, contract?s aupr?s des grands commer?ants, n?gociants de la capitale, ont repr?sent? des palliatifs en vue de r?pondre, momentan?ment, ? des besoins ?conomiques urgents occasionn?s par les al?as de la politique nationale.

? bien consid?rer, les emprunts, qu’ils soient int?rieurs ou ext?rieurs, s’inscrivent dans un m?me registre, celle de l’endettement d’Ha?ti et de sa domination par les puissances capitalistes de l’?poque, en particulier de la France. De plus, ces pr?ts et emprunts servaient de moyens de chantage et de pression sur les autorit?s ha?tiennes. Lors des n?gociations avec l’?tat ha?tien, les pr?teurs et les emprunteurs se trouvaient en position favorable face ? Ha?ti, l’?tat d?biteur. Les dettes, ressort de domination par excellence, avaient pour finalit? d’affaiblir Ha?ti et de la rendre vuln?rable. C’est ainsi qu’Ha?ti passa d’un ?tat de souverainet? en 1804 ? un ?tat de suzerainet?, ? partir de 1825.

L’?l?ment nouveau dans ce panorama a ?t? l’investissement de capitaux nord-am?ricains dans la cr?ation de la BNRH. Ce fut un signe avant-coureur, ? l’heure de la diplomatie du dollar ? l’am?ricaine, que la nouvelle puissance du monde, les USA, entendait prendre les choses en main sur le continent. La France devait perdre sa supr?matie traditionnelle en Ha?ti au profit de l’h?g?monie nord-am?ricaine[43]. Le 28 juillet 1915, Ha?ti a ?t? occup?e du point de vue politique, ?conomique et militaire par les USA jusqu’en 1934. Au cours de cette occupation, la puissance ?trang?re allait imposer sa marque ou sa domination au sein de l’institution bancaire. De 1880 jusqu’? l’occupation des USA, la banque en Ha?ti ?tait une institution symbolisant la domination ?trang?re. Quand la France avait la mainmise sur la BNH, puis la BNRH, sa supr?matie ?tait sans limite ; de m?me, ? partir du moment o? les USA parvinrent ? dominer la BNRH, notamment ? partir de 1922 (en chassant les capitaux fran?ais), leur h?g?monie fut sans ?gale.

Le fil de cette histoire de domination ?conomique et financi?re par ces deux puissances (France et USA) nous fait remonter ? l’ordonnance royale de 1825. L’acceptation de cette ordonnance par le pr?sident Boyer fut une d?cision (grave) qui illustre le poids de l’h?ritage colonial en Ha?ti. Elle d?montre qu’au sein des appareils de l’?tat ha?tien il existait des acteurs pr?pond?rants pouvant agir dans le sens des int?r?ts de l’ancienne m?tropole. ? travers ce document-pi?ge, Ha?ti, de fait, s’?tait convertie en une sorte de colonie de la France. Avec l’acceptation scandaleuse de l’ordonnance, Ha?ti se mit ? travailler au profit de la France pendant de longues ann?es[44]. Dans un travail remarquable intitul? : <>, l’historien Beno?t Joachim laisse entendre que l’endettement d’Ha?ti par la France repr?senta une nouvelle forme de colonisation[45]. Dans un autre travail, il pr?cise que l’indemnit? de 1825 s’est convertie <>.

L’acquittement de cette dette originelle par Ha?ti s’est ?chelonn? sur plusieurs ann?es, ? cause des retards, des interruptions, des malversations et de duperie enregistr?e dans les registres de la comptabilit?. L’endettement par l’indemnit?, ce lourd fardeau emp?cha Ha?ti de g?n?rer, pour elle-m?me, les capitaux n?cessaires ? son d?veloppement socio?conomique. Le pays a v?cu de longues p?riodes de manques et a d? faire face ? des besoins et ? des obligations de toutes sortes. Les ressources financi?res obtenues sur des droits ? l’importation et ? l’exportation ont ?t? exp?di?es en France ou captur?es ? la source par les commer?ants de l’import-export et les consignataires ?tablis sur les bords de mer de la R?publique. Dans ce cas, il ne restait pas beaucoup d’argent pour r?pondre aux n?cessit?s du pays. Malgr? tous les fonds vers?s ? la France, la cr?ance de la double dette de l’ind?pendance n’a pas ?t? acquitt?e comme on l’aurait esp?r?. ? chaque fois, il a fallu verser ? la France des sommes importantes, g?n?r?es par les cultivateurs et les paysans ha?tiens. Une ind?pendance ch?rement et fi?rement acquise et pour laquelle leurs anc?tres avaient d?j? pay? avec le prix du sang sur les champs de bataille contre les arm?es fran?aises.

Concernant cette dette, Jean Price-Mars, historien, diplomate et penseur, intellectuel ha?tien de renom du XXe si?cle, qui avait le sens de la mesure dans ses propos, a ?crit :

L’indemnit? de 150 millions de francs est le point de d?part de la d?ch?ance ?conomique et des exp?dients dont nous sommes jamais d?gag?s compl?tement […] La premi?re annuit? a ?t? vers?e en totalit? par des remises en caf? et autres produits d’exploitation et le solde r?duit ? 90 millions a grev? notre budget pendant 55 ans de nos recettes douani?res pour assurer le service des int?r?ts et de l’amortissement du capital[47].

La question de la dette et de l’endettement des ?tats subalternis?s dans le monde domin? par les puissances occidentales renvoie, d’une part, ? la probl?matique de l’esclavage et du colonialisme et, d’autre part, au n?o-colonialisme surgissant des profondeurs du vieux syst?me colonial-esclavagiste[48]. Depuis un certain temps, des voix venues de plusieurs horizons contestent le fait colonial et esclavagiste. En cons?quence, elles demandent r?parations pour l’esclavage subi par les peuples autochtones, les ethnies, les communaut?s d’Afrique, d’Am?rique et le syst?me d’exploitation ?conomique engendr? par le colonialisme. Aussi, des universitaires dans de nombreux pays r?alisent-ils des ?tudes et organisent-ils des colloques et conf?rences sur la question. En effet, ils sont l?gion les groupes et les associations de citoyens dans le monde anglophone (Grande-Bretagne, la Cara?be anglaise et les ?tats-Unis d’Am?rique), en Am?rique latine et en Afrique ? se questionner sur les torts caus?s par l’esclavage et la colonisation. Ce mouvement de conscientisation plan?taire sur l’esclavage et ses s?quelles se fait entendre ?galement en France, qui continue, sur des mod?les et m?canismes renouvel?s et sophistiqu?es, ? subalterniser, dominer et infantiliser les populations des pays et territoires de l’ancien empire colonial fran?ais. Il y a des voix qui demandent ? la France de faire face ? son pass? colonial. Des historiens et chercheurs ont touch? le probl?me du doigt. Par exemple, le groupe de recherche mobilis? autour de la probl?matique REPAIRS (R?parations, Compensations et Indemnit?s Europe-Am?riques-Afrique, XIXe-XIXe si?cles) est une preuve que la question de l’esclavage et de la colonisation, de leurs corollaires et s?quelles commencent ? ?tre agit?es dans l’Hexagone et ses territoires d’outre-mer. D?j?, en mai 2001, la d?put?e Christiane Taubira de la Guyane fran?aise (dans les Antilles) avait fait voter au parlement fran?ais la loi No 2001-434, le 21 mai 2001, reconnaissant la traite des Noirs et l’esclavage en tant que crimes contre l’humanit?[49].

En Ha?ti, depuis le d?but des ann?es 2000, la question de la restitution de la dette de l’ind?pendance – se r?f?rant aux 150 millions de francs-or vers?s ? la France – avait investi le champ politique. Par exemple, le pr?sident Jean-Bertrand Aristide, au pouvoir en 2001, avait mobilis?, presque au quotidien, ses partisans pour demander ? la France la restitution des fonds vers?s pour la reconnaissance de l’Ind?pendance – de 1825 jusqu’au milieu de XXe si?cle -, qu’il avait estim? alors ? 23 milliards de dollars. Cette mobilisation autour du slogan : restitution et r?parations, plaisait ? certains groupes et en aga?aient d’autres. Finalement, apr?s deux ? trois ans de mobilisation, le pr?sident Aristide perdit le pouvoir en f?vrier 2004. Par la suite, en avril 2004, le Premier ministre G?rard Latortue, qui avait les r?nes du pouvoir en Ha?ti, abandonna la campagne de restitution et r?parations d?clench?e par Aristide et d?clara tout bonnement que la France avait une <> ? l’?gard d’Ha?ti. D?s lors, le dossier avait perdu de sa dynamique mobilisatrice. Mais, de temps ? autre, il ressurgit dans l’opinion publique. Et ses ?chos sont audibles. Par exemple, en 2010, l’ann?e du terrible s?isme (celui du 12 janvier 2010), la question de la restitution de la dette de l’Ind?pendance a refait surface. Par exemple, on peut lire dans la presse en ligne, un article de Tontongi, une voix de la diaspora ha?tienne, ayant pour titre : <>. De m?me, l’ann?e derni?re (2020), la question est revenue sur le tapis. La chercheuse nord-am?ricaine d’origine ha?tienne Marl?ne Daut, professeure de lettres ? l’Universit? de Virginie, aux USA, a publi? un article en anglais ayant pour titre : <>, qui a eu un impact retentissant dans le monde atlantique[51].

La question de la dette et de l’endettement des ?tats issus du syst?me colonial esclavagiste du monde occidental touche aussi bien les chercheurs que les ?conomistes de l’Hexagone. Au d?but de l’ann?e 2020, l’?conomiste fran?ais Thomas Piketty, professeur, directeur des ?tudes ? l’?cole des hautes ?tudes en sciences sociales, r?put? pour ses travaux sur l’?conomie internationale, dans une interview accord?e au journal ha?tien, Le Nouvelliste, a reconnu qu’au minimum la France devrait rembourser plus de 28 milliards de dollars am?ricains ? Ha?ti[52]. Dans cet entretien, l’?conomiste a d?clar? sans ambages :

Watson Denis, Ph. D.