Sylvain Salnave, un tremblement de terre dans l’histoire d’Haiti

Pierre Theoma Boisrond Canal, ce politique influent, sur son habitation a Freres, <>. Un homme aussi severe a l’egard des possedants et qui se proclame protecteur du peuple derange les privilegies comme Canal. Il serait mieux a six pieds sous terre. Politicien rompu aux arcanes de la republique, homme d’affaires fute, Canal flaire ce colis comme un grand danger.

<>, le nouveau roman de Michel Soukar paru a C3 Editions, plonge dans l’histoire, la sociologie, la psychologie et la politique pour offrir au lecteur une page relevee.

L’arrivee de Salnave en fanfare a Port-au-Prince est une histoire qui tient de la legende. Les jours de gloire d’un heros dans une societe toujours au bord de la revolte sont de courte duree.

L’opposition parlementaire fait toujours rage comme sur un champ de bataille pour contenir l’executif dans ses derniers retranchements; les insurges ne sont jamais loin. Une haine couve toujours sous la cendre pour celui qui arrive au pouvoir. Au sommet de l’Etat, l’homme contemple les cadavres qu’il a accumules pour arriver a ses fins.

Salnave a reprime notables et militaires. Il doit payer. Pour se preserver des malefices, des mauvais sorts, des balles, l’ame de l’homme politique s’abritera dans une bouteille.

Pris au piege

Le natif du Cap-Haitien, immensement populaire, s’erige en protecteur du peuple. Au nom du souverain, il sabre, met a sac les institutions, fournit des armes au peuple pour reduire les privileges des tenants du systeme. Il veut le pouvoir a vie, le pouvoir absolu pour mener la cause du peuple.

En face de Salnave, les elites du pays. Elles n’ont pas la culture de la loi, de l’ordre, du jeu transparent dans les affaires pour faire le bonheur de la collectivite. Tapis dans l’ombre comme des pirates et flibustiers, ils attendent le moment opportun pour foncer sur leur proie. Les grands <> associes aux militaires, hommes politiques fournissent aux Cacos armes, munitions et argent.

Salnave doit mordre la poussiere.

Derriere le paravent des Cacos, paysans et combattants a la fois, nos elites minent le pouvoir de Salnave. Et d’ailleurs, elles sont en bonne intelligence avec l’etranger pour faire tourner la situation en leur faveur.

La guerre civile ronge Haiti jusqu’a l’os. Le president Salnave est aux abois. Comment sortir de ce guepier ? Une inspiration : jouer aussi avec l’etranger pour garder le pouvoir. A Alexandre Tate, un Americain, il se dit pret a depecer le territoire national. Ce dialogue tisse par l’auteur de <> dit tout.

<< Leur mitrailleuse fait des ravages. Nous avons besoin d'argent. Un pret de 12 millions de dollars, un don de 3 millions dont deux pour le retrait du papier-monnaie deprecie, un pour le paiement de l'annuite echue de la dette francaise.

La dette de l’independance en 1804, clarifie Tate. Que donnerez-vous aux Americains en echange ?

Ils nous protegeront contre ces satanes Francais et Anglais. En retour, le Mole Saint-Nicolas comme point de ravitaillement, depot de charbon, bassin de radoub et autres manufactures necessaires a leur marine. >>

Un demi-dieu pour les masses populaires

Le romancier Gary Victor, dans la preface du livre, ecrit : <>

Sylvain Salnave Victorin Chevalier est un demi-dieu pour les masses populaires, il souleve l’admiration. On le prend pour ce heros qui viendra changer le cours de l’histoire. Le peuple reve de travail, d’education, de sante, de paix dans les rues et dans les coeurs.

La fiere cite capoise a surnome Salnave la douce parce qu’il avait offert une vaillante resistance au siege de sa ville par les troupes de Geffrard et la marine britanique. Un historien etoffe d’un romancier, fait parler nos tares politiques a travers des scenes qui nous rappellent qu’aux heures graves de la Republique, ceux qui sont aux commandes du pays font appel aux Blancs pour venir leur preter main-forte. Ainsi s’accommodent-ils avec l’etranger pour conserver leur pouvoir et vivre pleinement la demesure de leur orgueil et quelque fois pour assouvir outrageusement leur vengeance.

Boisrond Canal, sur son habitation a Freres, s’est souvenu de l’entree triomphale de Salnave. Il n’a pas pardonne a cet homme d’Etat qu’il a considere comme un traitre a sa classe. Mulatre, militaire, grand proprietaire terrien, comment a-t-il ose s’interesser a la cause des va-nu-pieds de ce pays ? S’est-il pris pour un Dessalines ?

Salnave a ete traque, sa tete mise a prix. Il a essaye de s’enfuir en Republique dominicaine. Un general dominicain nomme Cabral l’a capture.

<< Cabral le fait conduire ligote, l'uniforme dechire, sale, la chevelure hirsute dans son carre.

Qui l’eut crut ? L’imprenable Salnave! Je vais informer Saget et Canal de ta capture. Ahorrita ! Dios esta conmigo ! Maldito ! >>

Pour obtenir ce colis, l’or a rutile. << L'officier dominicain compte les pieces brillantes et rondes comme la lune au-dessus des lointains palmiers.

– Le compte est bon. Adios !

Sylvain est remis contre le sac d’or et va retourner a Port-au-Prince, amarre comme un taureau. >>

Canal et Nissage Saget triomphent. Ils recoivent leur colis.

Une matiere a reflexion dans ce grand roman de Michel Soukar transpire par la bouche du pere Suard, un Christ des tropiques. A propos de Salnave, il se demande : <>

Sylvain Salnave, la douce amere, C3 Editions, 256 pages, 2021, SOUKAR Michel, Port-au-Prince.